OEUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSING
marus, qui confisquait tous ses écrits contenant quelques extraits des Fragments^ et replaçait ce libre esprit sous le joug de la censure, pour le punir d'avoir abusé de la fran* chise dont jouissaient les publications de la bibliothèque ducale^ et d'avoir attaqué la religion et les bonnes mœurs.
C'est en vain que l'orthodoxie a brisé sa plume, il va prendre sa revanche. « Je veux voir, écrit-il à Élise Reîma- » rus, si dans mon ancienne chaire, au théâtre, on me lais- )) sera prêcher sans m'inquiéter » ; et, dans une lettre à son frère : a Je suis sûr que je vais jouer un plus mauvais tour » aux théologiens qu'avec dix Fragments. » A cette nouvelle, ses amis de Berlin s'égayent d'avance, ils s'attendent à une pièce satirique, pleine d'allusions au clergé. Ces amis d(8 lumières ressemblaient à certaines gens de notre temps; ils étaient friands de manger du prêtre. Notre poète est plus désintéressé et il répond à son frère : « Tu t'en es fait une » fausse idée. Ce ne sera pas du tout une pièce satirique, )) pour abandonner le champ de bataille avec un rire ») moqueur. Ce sera une pièce émouvante... Ma pièce n'a )) rien à faire avec les robes noires; je ne veux pas moî- » même lui barrer le chemin et Tempôcher d'arriver au » thé&tre , serait-ce dans cent ans. Les théologiens de toutes les religions révélées certainement lui prodigue- » ront des outrages au dedans d'eux-mêmes, mais s'en » expliquer publiquement, ils ne l'oseront pas. »
La fortune de cette pièce est étrange. Représentée sur la scène de Berlin, deux ans après la mort de l'auteur, elle n'obtint aucun succès, et, dès la troisième représentation, la salle était vide. Reprise, en 1801, sur le théâtre de Weimar, que dirigeaient Schiller et Gœthe, elle fut mieux comprise et plus goûtée. Aujourd'hui elle a pris place à côté de Fausiy comme ce que la muse allemande
a produit de ^lus caractéristique et de plus allemand. Un Grec, qui avait étudié dans les universités d'Allemagne, la traduisit et la fit représenter au mois de mars 1842 sur Tun des théâtres de Constantinople. A la première représentation, les Turcs étaient rares parmi les spectateurs; c'étaient les employés de la police qui abondaient; mais le lendemain, le public turc accourut en foule. La hardiesse de Nathan devant le sultan étonna ce public auquel Lessing n'avait pas songé; mais le conte des Trois anneaux provoqua un enthousiasme indescriptible, et, à la fin de la représentation, les Moslemins les plus silencieux s'associèrent aux bravos de toute la salle.
« La troisième nouvelle du premier livre du Décaméron^ » dit Lessing, est le germe d'où Nathan s'est développé » pour moi. » Celte confidence nous engage à fixer le sens de ce conte, afin de mieux saisir Tintention et la portée de Tœuvre dramatique. M. Michel Nicolas, fait remarquer avec raison (1) que cette nouvelle n'a rien de commun avec récrit célèbre au moyen âge, De tribus impostoribus, tout rempli de la haine que les légistes avaient conçue pour toute religion dans leurs conflits avec la théocratie romaine. Les anneaux, qui sont les symboles des différentes religions, sont un don du père de famille, un gage de son amour, c'est-à-dire que les religions ne sont pas une inspiration du diable, de la fourberie des prêtres; non, elles sont un lien créé, établi par la Divinité même. Le père de famille n'a voulu déshériter aucun de ses fils, il n'a pas voulu en choisir un pour l'objet exclusif de sa dilection, et pour prévenir toute contestation, toute division à sa mort, il a recours à un stratagème, qu'on peut trouver
(1) Michel Nicolas, Essai de philosophie et d'histoire religieuse, Paris Michel Lévy, 4863.
ŒUVRES THÉOLOGIQUES DE LESSlNCi. 9
étrange, quand il s'agit de représenter laconduile de Dieu, mais qui n'exprime aucune malveillance à Tendroit des religions. La moralité de ce fabliau est une pensée de pacification exprimée avec ce ton un peu narquois, qui est dans le goût du moyen âge ; c'est un conseil de cette sagesse populaire qui n'a pas toujours le souci de l'idéal^ mais qui reproduit fidèlement les révélations profondes et salutaires, que l'expérience de la vie porte avec elle.
L'esprit du conte n'est pas aussi favorable eaux prétentions des religions d'autorité, qui ne supportent à côté d'elles aucune rivale et qui s'arrogent le monopole exclusif de l'origine et de Tinspiration divines.
L'orthodoxie se sentit blessée par l'œuvre de Lessing, et elle a accrédité dans le public, même auprès des littérateurs, une malveillance obstinée pour Nathan, On est allé jusqu'à l'accuser d'avoir porté sur la scène la caricature du christianisme et d'avoir prêché l'indifférence absolue en matière de croyances.
On n'a pu lui pardonner d'avoir choisi un juif pour son héros, et de lui avoir mis au front une auréole qui fait ressortir les bassesses et les vices des chrétiens qui figurent dans la pièce. Des défenseurs officieux ont essayé d'excuser Lessing en rappelant que, parmi ses relations les plus famiilières, il avait rencontré ce caractère si pur, si noble de Nathan, et qu'il n'avait fait que peindre son ami Mendelssohn. Nous pensons que la création de ce caractère fut déterminée par des considérations supérieures empruntées au sujet même. M. Nicolas a montré par une discussion ingénieuse que ce conte des Trois anneaux devait avoir une origine juive et qu'il était le fruit béni des rapports bienveillants que les trois religions soutinrent en Espagne vers le x** siècle. C'était donc rester fidèle à la tradi-
lion historique, que de rr.ettre dans la bouche d'un juif ces principes de tolérance, dont un de ses ancêtres avait eu là gloire d'être l'interprète au milieu d'un siècle de superstition et de fanatisme; et puisque le conte des Trois anneaux avait inspiré la pièce, qu'il en était le cœur, le centre d'attraction, il était légitime de laisser au juif la place d'honneur.
Cette découverte du savant critique confirme les observations par lesquelles Lessing avait cherché déjà à se justifier d'avoir transporté dans un siècle de fanatisme les maximes de tolérance que le xviii* siècle commençait à acclamer. « Du temps des croisades, les Juifs et les Musulmans étaient les seuls savants, et les maux qu'ont causés à l'humanité les religions révélées étaient plus évidents que jamais. On retrouve chez les historiens plus d'un indice qui nous montre qu'on avait bien pu rencontrer chez un sultan cette raison élevée. » Le docteur Strauss fait remarquer que les Sarrasins et les Croisés, comme' les héros grecs et troyens dans Homère, tout en se portant des coups vigoureux, rivalisaient de courtoisie et de bons procédés. Ces rapports n'étaient pas sans influence sur les sentiments religieux des deux partis, et ce n'était pas un fait inouï de voir des hommes haut placés passer librement dans la religion et le parti contraires. Un templier d'Angleterre, Robert de Saint-Alban, se rangea sous l'étendard de Saladin, épousa une de ses parentes, et porta bientôt les armes contre les chrétiens. Le projet de mariage entre Melek, le frère de Saladin, et la sœur de Richard Cœur-de-Lion, dont il est question dans la première scène du deuxième acte, est un fait historique, bien qu'il n'ait eu aucune suite.
Le dépit seul de l'orthodoxie peut s'y tromper ; la pièce est bien écrite pourglorifier le christianisme. Mendelssohii
ŒUVRES THEOLOOIQCFS DE LESSIKG. 11
n'a pas hésité à le proclamer, et il ajoute expressément n qu'un pareil personuage — celui de Nathan — n'est possible que dans un milieu chrétien ». Peut-Êlre, en prenant le juif pour son héros, l'auteur a-t-il voulu l'aire saillir sa thèse par le contraste. La tolérance du juif est inattendue, comme la fleur sur des ruines ; le milieu dans lequel il s'est développé n'est pas favorable à l'éclosion de cet amour. Le peuple de Dieu, on ne peut le contester, est le plus étroit, le plus fanatique, le moins humain, et la tolérance de Nathan, ce respect si délicat des consciences, n'est pas un héritage' de sa nation. C'est une conquête de son esprit.
Du reste, le scandale qu'a causé la distribution des caraclères dans cette pièce disparaît si l'on accepte Tinterprélation nouvelle que M. Runo Fischer a proposée dans un charmant opuscule. Le célèbre historien de la philosophie estime que Lessing n'a jamais eu l'intention de mettre sur la scène une comparaison des trois religions, et encore moins est-il coupable du projet absurde de décerner la couronne & l'islamisme. En effet, les personnages ne sont pas l'incarnation fidèle de la religion dont ils portent le nom ou la livrée. AI-Hafi, avec ses sympathies pour les Perses, avec son désir de visiter les docteurs du Gange, n'est pas un type bien pur de l'Islam. Nathan, d'autre part, n'est pas un juif fort orthodoxe, et je doute que la synagogue l'eût jamais avoué, si elle ne l'avait pas excommunié. Nathan est resté juif, mais il n'est pas le type du juif. Comme chez Shylock le juif a tué l'homme, ici l'homme a tué le juif.
On n'a pas été mieux inspiré quand on a soutenu niif Nathan était Tcipression idéale du déisme , et que la pièce entière était une- nouvelle édition, appropriée
à la scène, de l'ouvrage de Reimarus. L'observateur impartial ne manquera pas de reconnaître qu'il n'a pas sous les yeux un tournoi théologique, un assaut de dog* matiques opposés. L'auteur nous élève au-dessus de ces misérables disputes^ et il met dans la bouche de Recha ces paroles qui coupent court à toute récrimination théologique et nous livrent le secret de sa pensée : « la confiance en Dieu, la soumission à sa volonté, ne dépendent pas de notre manière de concevoir Dieu ». Non, le noble amant de la vérité n'a pas mis son génie au service de la thèse vulgaire de la religion de Thonnéte homme. Résumer ce chef-d'œuvre dans ces paroles : a Que tu sois juif, turc, païen ou chrétien, peu importe, si tu es honnête homme d, c'est le calomnier en lui prêtant une thèse sceptique contre laquelle tout son caractère proteste.
Quand on ne perd pas de vue le milieu dans lequel est né Nathan^ et qu'on se rappelle les propos de Lessing que nous avons cités^ on ne peut hésiter longtemps sur l'intention de cet ouvrage.
Un esprit pratique ne pouvait songer à détacher ses contemporains du christianisme pour les convertir à la religion de Mahomet ; mais il était permis à une conscience sincère de s'indigner des lâchetés et des turpitudes qui s'étalaient à l'ombre de la théologie orthodoxe et de rappeler, par une peinture saisissante, quel est le vrai caractère de la religion. Lessing n'a pas prétendu établir une hiérarchie entre les trois religions qui sont représentées dans son drame ; mais il a cherché à montrer les différents degrés par lesquels Thomme s'élève de l'égoïsme au vrai but de la religion, à ce complet renoncement, à ce dépouillement de soi-n^ême qui constitue Tamour. C'est une étude de psychologie qu'il nous pro-