‹ Le ci-devant noble; comédie en trois actes, en prose. Par m. Mercier. Représentée à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 29 sur 33 · LE BARON, CONSTANCE · texte numérisé non relu

LE BARON, CONSTANCE

Le Baron.

Ij'Obéissance que tu me dois, c'est à moi de l'exercer comme il me plaît, autant de fois qu'il me plaît et dans tous les sens qu il me plaît.

Constance.

Mon père. . ,

J'ai vu tantôt ta soumission : je te donnois au marquis , tu Tacceptois de ma main, . ,

C O N s T AN C E.

J'obéissois.

Je veux te donner un autre époux.

Constance, Un autre , mon père ?

Le Baron.

J'ai changé d'avis : le marquis s'çst avisé de réfléchir sur son âge ; il prétend qu'à soixante anç passés, il ne peut se marier sans se donner un ridicule ; il balance, il hésite. . . . Eh bien ! tu ne seras point à lui. . . tu seras à Eraste, . .»

Constance.

Eraste. . . ,

Le Baron.

Mon nouveau choix, je crois, sera plus de ton goût, et indépendamment de mon autorité, tu dois te rendre à la supériorité de mes lumières.

Constance.

Mon père , mon devoir fut de vous obéir tou-

( Sg ) jours ; je prcnois le marquis de votre main : son âge est plus sortable , j'en conviens ; mais oscraije vous le dire? Il s'agit de falliance de nos deux familles ; ne trouvez pas mauvais que je fasse quelque mention de fancienneté de la nôtre. Le marquis pouvoit raisonnablement aspirer à ma main. , . .

Le Baron.

Eraste est gentilhomme. . . .

Constance.

Faut-il que je le dise? il lui manque de fait deux quartiers pour entrer dans notre maison.

Le Baron,

Deux quartiers ?

Constance.

Oui ; il y a cent cinquante ans que l'article ne prêcédoit pas encore son nom.

C'est peut-être un oubli de généalogist».

Constance.

Non ; l'article est essentiel ; personne plus que iiioi n'honore les vertus, Tesprlt, les qualités personnelles ; mais le premier mérite à mes yeux , c'est une noblesse pure et sans tache.

D'accord ; mais tu fais injure à Eraste ?

Constance.

Je ne prétends pas qu'il soit de ces roturiers du (âéiugc ; mais il ne remonte pas plus haut que quinze cens.

C'est suffisant , à la rigueur : bien des gens scroient embarrasses à faire cette preuve.

Constance.

Suffisant! pour notre maison! suffisant! mon père! ali ! votre amitié pour lui vous égare : observez donc qu'il ne se trouve , dans notre arbre chronologique et généalogique , pas la moindre lacune en li^ne masculine: ascendans , desccndans, directs , collatéraux , tout est en ordre ; c'est pour moi une vraie volupté de suivre de Tail la franchise de la souche , la continuité , la pureté des rameaux depuis la première croisade , jusqu'à 1 expéditloîi de Naples , sous Charles VIII.

Le Baron.

je rcconnois mon sang dans Toccupation de ses loisirs; mais quand l'inégalité n'est pas choquante et que ce n'est pas une noblesse de cloche , le public ne se formalise point ; et comme il est juge du poini d'honneur. . . .

Le public ! ah ! mon pèvc ! le public ! il se montre trop indulgent : de-là la dégradation visible dans les anciennes familles. Je céderois volontiers à la voix du public ; mais je crois voir mes aycux animer tout-à-coup ces antiques et vénérables portraits , me lancer des regards de surprise et d'indignation , et me reprocher , au nom de la postérité , d'avoir coupé indécemment ce majestueux arbre généalogique. . . et qucdiroient mes pcdts-fils , quand , après avoir comparé nos deux races , ils auroient vu leur mère. . .

Le B a r o n.

Mais le sang sera confondu ; la protection dont jouit Eraitc Taura élevé à des places.

Des places! Qu'est-ce que des places? et nos titres ? . . . Le tems envieux: les a presque effacés ; mais CCS parchemins vénérables ne nous en disent pas moins que nous avons eu un Geoffroy pour ayeul. . . un Geoffroy perraettroit-il à sa fille?...

Ecoute : j'imagine un moyen. . . il est des noms vacans et absolurrient décédés , qui ocit une grande similitude avec des noms célèbres avec des

noms tels que les nôtres. . . il aura une noblesse greffée ; il pouria s'enter sur une nolesse ancienne, {à demi -VOIX.) un généalogiste lui fera une race qui se fondra dans la tienne, [àpart.) Diable! il faudroit rendre le porte-feuille. . . [haut.) Ne refuse point Eraste ; je t'apprends qu'il poursuit un guidon et qu'il l'obtiendra.

Constance.

Et quand j'y consentirois ; tout cela , avec le guidon , ne s'obtient pas sans argent. . . toujours ce vil argent : ce mot me révolte. . . non , non , la pauvreté noble , l'indigence et des armoiries ir-* réprochables. . .

Le Baron, à part.

Elle y tient: donnons moitié , car il faudroit restituer le tout, [haut,] Ecoute , ma fille , j'admire l'élévation de tes sentimens ; mais comme il est tems que notre maison paroisse avec quelque éclat , je te donnerai pour dot quatre-vingt mille francs comptant , qui serviront à ton époux pour acheter ton guidon.

Mais , mon père. . . songez. . , L E B A R o N.

Les apparences seront sauvées , il n'en faut pas

( 93) davantage ; et puis , quel mal cela falt-îl à tous CCS morts qui ne sont plus ? Il passera pour descendre du Geoffroy de notre famille ; personne n'ira le lui dire : tu penses bien que je réprésente aussi pour mes ayeux , et quand je suis content , tu dois l'être.

Constance.

Allons : j'immole donc deux quartiers. Fermez les yeux, ô mes illustres ancêtres! et pardonnez^, Le cœur le plus jaloux de la pureté originelle de son sang , cède souvent malgré lui aux circons* tances et à l'ascendant de ce siècle malheureux , où se perd , hélas! le blason.

Le Baron, avec exclamation.

Ainsi j'ai fait en épousant ta mère ! . . .

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