ERASTE, CAROLINE
E R A s T E , étonné.
. JL E voilà , Caroline , si matin ?
Caroline.
On m'a mise à la porte, hier, avant le dîner, et je suis venue à la ville. Je l'ai quitté ce vieux, château sans proportions et sans aîles , entouré de fossés bourbeux et flanqué de six tourelles ; de tous côtés des écussons verdâtres , et des crénaux,
et des crevasses , des jours étroits , des portes bien basses, des halles au lieu de salions; dans de gros murs , pour escaliers des entonnoirs et puis de larges foyers de briques par ou entrent et sîflent les trente -deux vents; enfin , j'ai dit adieu au plus gothique , au plus noir des châteaux , et j'imagine bien que Pharamond habitoit ce noble et triste donjon , lorsqu'il fit publier la loi salique.
Mais , que deviendra ta pauvre maîtresse , elle qui n'avoit que toi pour confidente ? . . .
Caroline.
Je l'ai quittée noyée dans les pleurs , suffoquée par les sanglots qui l'empêchoient de parler ; elle ne pouvoit que s'érrier : malheureuse que je suis ! . . . Tenez , voici une lettre qu'elle a écrite à la dérobée.
Donne : je rcconnois l'écriture d'une main. . . . {Apres un silence.) Elle me prie , avec instance de l'aller voir , d'arriver chez elle d'assez bonne heure pour prévenir le retour de son père , qui doit aller à la chasse. . . Elle me dit que ses malheurs sont parvenus à leur comble.
As
Caroline,
Je ne sais comment elle y résiste encore , à vous dire vrai
Père inhumain ! mon cœur est déchiré.
Caroline.
Prenez pitié de ma maîtresse ; elle croit à votre probité : prenez un parti décisif ; enlevez-là. . . ,
Que dis-tu ? . . . .
Caroline.
Transportez -là chez son oncle ou dans un couvent.
Tu perds le sens. . . . Caroline
Caroline.
Ce ne sera^oint un crime. . . . Elle a vingt-trois ans. . . . Tout le monde vous en saura gré.
Son oncle désapprouveroit formellement une
pareille entreprise D'ailleurs , Thonnête-
iiomme obéit aux loix , toutes cruelles qu'elles
sont ; il respecte Tordre public et Tautorîté patcrjielle , jusques dans l'inhumain qui en abuse.
Garolime.
Elle ne vous a point dit la vingtième partie de ce qu'elle a à souffrir; s'il est grossier devant le inonde , il est insupportable et féroce en particulier ; il ne craint point de profaner , par les jure-» mens les plus effroyables , les oreilles timides et chastes de sa fille , qui est une colombe pour la douceur , et un ange pour Finnocence.
Hélas! •
Caroline.
Je ne regrette que ma maîtresse. ... Je ne suis restée si long-tems dans cet ennuyeux château , qu'à cause d'elle.
Je le sais.
Caroline.
Jusqu'ici vaincue par ses prières ; j'ai combattu... Et qui résisteroit à ses larmes ? . . . Mais enfin j'ai dû sortir.
Tu es bien sûre qu'elle* m'aime ?
Caroline. ■
Vous êtes bien peu pénétrant , ou bien exigeant, si vous en cloutez. . , . Elle vous préfère à tous ceux qu'elle a vus* , .... Elle prononce fréquemment votre nom. . . . Ne manquez pas de vous rendre aujourd'hui au château. . . et de bonne heure.
Hélas ! rintérct dû à ses malhetirs m'avoit déjà favorablement disposé pour elle. ... Je les avois^ appris par la voix publique. Un jour que le père étoit allé faire une, coupe de bois autour de son parc , j'entrai pour mieux m'assurer de son état , et je la trouvai pleine de grâces , d'esprit , de sagesse , de modestie et d'une figure qui annonçoit lame la plus courageuse et la plus élevée. Caroline.
Ah ! monsieur, que seroit-ce donc , si le chagrin qu'elle ne peut vaincre , n'altéroit pas sa
beauté? "Vingt fois elle m'a paflé de cette
première entrevue raai§ ce vilain marquis
qui l'obsède toujours,
Je ne lui fais pas l'honneur de le redouter. j
Caroline.
Mais , prenez-y garde ; si le Baron fait un choix
( 7 ) par lui-même, ce ne sera que d'un homme élevé dans ses principes ; or , ce marquis , vieux , débauché , qui parle sans cesse mal des femmes , pa^ roît lui convenir.
Seroit-il possible ? . . . Tu m'allarmes.
Caroline.
Je vous le répète, cnlevez-là , monsieur, çn«» icvez-là , je vous en supplie. . . .
Mais tu cxtravàgues , Caroline.
Caroline.
Vous ferez une action charitable , et dont tout Je monde vous remerciera.
Je ne puis rien oser , parce qu'on ne verroit que Faction criminelle , et non les motifs qui pourroient l'excuser. . . . Puis , les loix qu il faut res' pecter !
Caroline.
Les loix doivent-elles éterniser notre infortune? Je ne serois pas embarrassée , moi , de prouver de" vant les tribunaux que cela dçviendroit irès-lcgi-
( 8 ) dmc ; car il y va de sa vie , monsieur ; j'en suis
sûre.
Tu me déchires l'ame.
Caroline.
Et pourquoi donc ne pas permettre à une femme de plaider une bonne fois une pareille cause et qui rintéresse de si près , là en présence des magistrats assemblés ? On ezitendroit des raisons nouvelles , et que tous vos avocats n'ont jamais entrevues; car ils ne sont pas nous.
Hélas !
Caroline.
Vous soupirez. , . . grande ressource! . . , Elle se consume ; elle périt.
Et où est-il son bourreau ?
Caroline.
Il est dans les champs ; en guêtres ; la carnacière sur le dos , faisant enrager ses voisins et toutes les bêtes du canton , mais je Tentends. . . .
c'est lui. ... le terrible homme ! . . . . mon
sang se glace. . . . cachez-moi bien. . . ^
Personne ne te verra , passe par ici. . . {Caroline entre dans un cabinet. ) Quel supplice que d'avoir a cacher le scntimeat pénible que m'inspire sa présence.