LE MARQUIS, ERASTE
Le Baron.
Allons, vîcns-tu à la chasse avec nous , ce matin ?
fî R A s T E.
Dispensez -m'en , messieurs , j'ai à écrire. . . .
Eh ! oui , lire et écrire , belle occiapation à votre âge ! . . .
Le m a r Ç),u I s.
Un gentil-homme se latiniser la tête , lire , grateî du papier. , . . quel emploi !
Gela m'amuse , et remplit le vuide de mes journées.
Le Baron.
Où est le teras , morbleu ! où un roi de France , |)our signer , trcmpoit le gantelet dans un pot d'encre , sans daigner toucher la plume du bout du doigt , et imprimoit ainsi sa signature de toute pa main royale ?
Le m a r q. u I s.
Si j'étois roi , je ne signerois les dépêches , morbleu ! que du pommeau de répée.
Le Baron.
Tu les a vus les portraits de mes quadrisayeux ; ces hommes d'armes, cuirassés, bottés , éperonés, balafrant, balafrés: eh bien ! tous ces braves capitaines-là ne savoient pas écrire.
E R A s T E , souriant.
Partagez-vous ce mérite-là avec vos ancêtres?
Eh ! qu est-ce que cela apprend ? Rien. . . .
Rien. ....
Le Baron
Le dédain des livres et de cette roture qui les compose , l'amour de la chasse , voilà Tappanagé essentiel du véritable gentil-homme. . . . Eh ! que ne fais-tu comme nous ; que ne viens-tu dans l'abbaye voisine , Ton y fait bonne chère : la table est dressée dès huit heures du matin, et jamais desservie. . . . C'est à qui préviendra Tennui. . . . point de bibliothèque poudreuse dans la maison.
E R A s T E , sur le même ton.
On dit que le cuisinier y est l'homme le plus important et le plus occupé ? . . . .
Sans doute , et bien leur en prend Que
feras-tu ici avec tes habitudes solitaires ? . . . Enfermé comme un hypocondre ; va plutôt faire ta cour à des femmes, . . . Toutes celles de la ville soupirent , en ce moment, après toi. A ton âge , j étois téméraire , impétueux ; je ne m'amusois pas aux formalités des soupirs ; je brusquois, je triom-' phois. ... Si tù avois l'ambition d'aller essayer le pouvoir de. t'a figure et de ta bonne mine. . . ,
Je m'instruis des devoirs de mon état, . . . Un officier doit se rendre utile à sa patrie.
Le Baron.
Mais , n'ctes-vous pas un aîné de famille , monsieur ?
Oui.
Le Baron.
Et moi aussi , parbleu ! ainsi donc mon cadet a îservi , il étoit fait pour cela ; mais un aîné ne doit pas servir , qu'au préalable on ne lui donne un régiment
Le Marq^uis, avec emphase.
Il y a long-tems que monsieur de Terapesac Scroit général, s'il s'étoit donné la peine de servir.
Le Baron.
La fierté de l'antique noblesse est l'attribut de tous les aînés de notre maison ; ce n'est pas à eux de supplier la cour ; et ma fille , malgré son sexe, sent toutes les prérogatives de son extraction. . . .
Le Marq,uis.
Oh ! c'est une admirable créature ! . . . . Il est impossible qu'elle déroge. . . .
Qu'elle déroge ! tubleu ! à six ans , elle donna
( i3 ) un soufflet au fils d'un président qui en avoit huit, et qui avoit osé l'embrasser à la fin d'un menuet , après quoi , elle lui présenta noblement sa maia à baiser.
Le Març^uis.
Voilà une action qui attestoit sa dignité héréditaire ; et qu'on révoque en doute la force du sang!
Le Baron.
Oui ; c'est mon sang qui agissoit en elle ; car sa mère (je puis me vanter de deux quartiers de noblesse qu'elle avoit de moins).... Aussi, les fautes de mes enfans ne procèdent, à coup sûr, que de leur mère.
E R A s T E , à pari.
Quel rodomont bavard ! Quel être ennuyeux!... Faut-il qut je sois obligé d'écouter de telles absurdités !
Le Baron.
Je dis un peu cela pour toi , parce que dernièrement tu as fait , dit-on , quelques complimens à la fille de la présidente.
Moi ! . . . . Qui vous a dit cela?
Si tu épouses la fille de la présidente , nous te ferons mettre Tépée à la main,
E R A s T E , avtc fermeté.
Je ne refuse pas de me battre quand on me provoque ; mais je puis vous protester que je n'ai jamais eu le dessein d'épouser la fille du président.
A la bonne heure ! .... Je te crois trop d'hon* neur pour te mésallier , pour songer à la robe. . .
Je vous ferai observer néanmoins que cet état ne déroge pas ; il faut autant de courage , de fermeté de désintéressement pour porter , avec honneur , le glaive de Thémis que celui de Mars.
La belle phrase ! . . . . Maudits livres î voilà ce qu'ils inspirent ! , . . . Que c'est à bon droit que je les hais !
Au reste , je ne sors presque plus et je ne m'en repens pas.
Le Baron.
Je viens aussi très -rarement à la ville Un
homme comme moi n'est pas fait pour visiter ces gens-là. .... Croiriez-vous que du vivant de ma
femme , une madame de Dauphinasse osa s'asseoir dans un fauteuil à bras , quand madame de Tcmpesac lui fit l'honneur de la visiter.
Le Marq^uis, faisant V étonné.
Quoi ! elle osa traiter d'égale à égale.
Le Baron.
Je veux un jour vous faire suivre les ramifications de mon arbre généalogique ; vous serez stupéfait d'y trouver plus de cent vassaux qui valent mieux qu eux.
LeMarq,uis.
Je le crois. . . . Un vilain ennobli depuis deux cens ans ; voilà tout ce qu'on rencontre aujourd'hui , portant la tête haute.
Le Baron.
La tête haute ! tandis qu'un de mes ancêtres à marché à la première croisade , et que dans ma salle d'armes , je possède encore son baudrier.
Le MARQ.UIS.
C'est s'encanailler que de condescendre aux usages bourgeois ; tristes sociétés ! qu'y voit- on ! Une madame de Pleinsec qui s'est fait nommer dame de charité , pour pouvoir médire plus à son
aise.
Le Baron.
Et monsieur l'avocat du roi , son complaisant, très-mince , très-plat , qui étudie le matin ses anecdotes et ses historiettes , et qui se trouve tout dérouté quand sa mémoire est en défaut.
Le m a r q u I s.
Et madame de Lonscl et son grand Directeur....
Le Baron.
Et madame de Verli qui n'ose parler qu'avec un extrême ménagement à son laquais , quand elle le voit de mauvaise humeur. ... ah ! ah ! ah !
Le Marq uis.
Et madame de Pusode qui croit qu'on a oublié qu elle auroit obtenu un mari par arrêt de la la cour.
Le Baron, à Eraste,
Par arrêt de la cour ! et tu vois toujours
tout cela ! . . .
E r A s T E , sortant de sa rêverie.
Je ne vois plus personne.-. . . On dit à Paris que la vie de Pr'>vince est moins dissipée , qu'on y vit plus avec soi-même, et que l'on y peut réfléchir; cjue l'intérêt et Tintrigue y régnent mojns; que l'amitié
( 17 ) mitié y est plus sincère , on se trompe : les tracasseries , les petitcîscs , les jalousies plus actives qu'ailleurs , y épuisent tristement les jours.... Puis , l'on se trouve mêlé , à son insçu , dans les plus sots caquets.
Oli ! j'entends. Eh ! comment as-tu fait ton compte , pour te brouiller subitement avec la moitié de la ville , et soulever Tautre contre toi?
Fort innocemment , je vous jure. ... Je me suis mis en route pour faire mes visites , et en sortant de chez moi , je suis entré tout naturellement dans la maison la plus voisine ; faï suivi mon chemin , en m'arrêtant à droite et à gauche, et vou^ lant faire politesse à tout le monde , qu'cst-il arrivé? que Ton m'a fait un crime irrémissible d'avoir suivi Tordre du quartier , au lieu de prendre Tordre des qualités. Le président est furieux de ce que j'ai débuté par le receveur des fermes; le lieutenant des eaux et forêts ne me pardonne pas dV voir visité, avant lui , le directeur; Télu jette les hauts cris de ce que je ne Tai vu qu'après le contrôleur des domaines , et le conseiller me taxe de n'avoir vécu qu'en mauvaise compagnie , parce ma chaise s'est d'abord arrêtée à la porte du rece-
(i8) ^eur au grenier à sel ; c est un décliaînement uni" Vcrsel , et Ton a balancé à me rendre mes visites.
Le Baron.
Tu ne connois pas aussi la distinction des rangs.
Il auroit fallu circuler avec mes porteurs huit jours de suite , pour accomplir rordre qu'on exigeoit de moi. J'ai eu, ma foi, pitié de mes porteurs...^
Le B a r o k.
Eh ! tu restes donc avec tes livres ; adieu. . . ne manque pas du moins à venir dîner avec nous au château. . . .
Je nV manquerai certainement pas.
Le m a r ou I s.
Vous serez tantôt complice de notre chasse , monsieur le philosophe ; car vous en mangerez. . .
Le Baron.
Adieu ! grand lecteur de fariboles.
Le Marquis.
Laissez-le. ... il en sera bien puni; son appétit s'égalera pas le nôtre. , . ,