‹ Le ci-devant noble; comédie en trois actes, en prose. Par m. Mercier. Représentée à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 4 sur 33 · LE MARQUIS, ERASTE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, ERASTE

Le Baron.

Allons, vîcns-tu à la chasse avec nous , ce matin ?

fî R A s T E.

Dispensez -m'en , messieurs , j'ai à écrire. . . .

Eh ! oui , lire et écrire , belle occiapation à votre âge ! . . .

Le m a r Ç),u I s.

Un gentil-homme se latiniser la tête , lire , grateî du papier. , . . quel emploi !

Gela m'amuse , et remplit le vuide de mes journées.

Le Baron.

Où est le teras , morbleu ! où un roi de France , |)our signer , trcmpoit le gantelet dans un pot d'encre , sans daigner toucher la plume du bout du doigt , et imprimoit ainsi sa signature de toute pa main royale ?

Le m a r q. u I s.

Si j'étois roi , je ne signerois les dépêches , morbleu ! que du pommeau de répée.

Le Baron.

Tu les a vus les portraits de mes quadrisayeux ; ces hommes d'armes, cuirassés, bottés , éperonés, balafrant, balafrés: eh bien ! tous ces braves capitaines-là ne savoient pas écrire.

E R A s T E , souriant.

Partagez-vous ce mérite-là avec vos ancêtres?

Eh ! qu est-ce que cela apprend ? Rien. . . .

Rien. ....

Le Baron

Le dédain des livres et de cette roture qui les compose , l'amour de la chasse , voilà Tappanagé essentiel du véritable gentil-homme. . . . Eh ! que ne fais-tu comme nous ; que ne viens-tu dans l'abbaye voisine , Ton y fait bonne chère : la table est dressée dès huit heures du matin, et jamais desservie. . . . C'est à qui préviendra Tennui. . . . point de bibliothèque poudreuse dans la maison.

E R A s T E , sur le même ton.

On dit que le cuisinier y est l'homme le plus important et le plus occupé ? . . . .

Sans doute , et bien leur en prend Que

feras-tu ici avec tes habitudes solitaires ? . . . Enfermé comme un hypocondre ; va plutôt faire ta cour à des femmes, . . . Toutes celles de la ville soupirent , en ce moment, après toi. A ton âge , j étois téméraire , impétueux ; je ne m'amusois pas aux formalités des soupirs ; je brusquois, je triom-' phois. ... Si tù avois l'ambition d'aller essayer le pouvoir de. t'a figure et de ta bonne mine. . . ,

Je m'instruis des devoirs de mon état, . . . Un officier doit se rendre utile à sa patrie.

Le Baron.

Mais , n'ctes-vous pas un aîné de famille , monsieur ?

Oui.

Le Baron.

Et moi aussi , parbleu ! ainsi donc mon cadet a îservi , il étoit fait pour cela ; mais un aîné ne doit pas servir , qu'au préalable on ne lui donne un régiment

Le Marq^uis, avec emphase.

Il y a long-tems que monsieur de Terapesac Scroit général, s'il s'étoit donné la peine de servir.

Le Baron.

La fierté de l'antique noblesse est l'attribut de tous les aînés de notre maison ; ce n'est pas à eux de supplier la cour ; et ma fille , malgré son sexe, sent toutes les prérogatives de son extraction. . . .

Le Marq,uis.

Oh ! c'est une admirable créature ! . . . . Il est impossible qu'elle déroge. . . .

Qu'elle déroge ! tubleu ! à six ans , elle donna

( i3 ) un soufflet au fils d'un président qui en avoit huit, et qui avoit osé l'embrasser à la fin d'un menuet , après quoi , elle lui présenta noblement sa maia à baiser.

Le Març^uis.

Voilà une action qui attestoit sa dignité héréditaire ; et qu'on révoque en doute la force du sang!

Le Baron.

Oui ; c'est mon sang qui agissoit en elle ; car sa mère (je puis me vanter de deux quartiers de noblesse qu'elle avoit de moins).... Aussi, les fautes de mes enfans ne procèdent, à coup sûr, que de leur mère.

E R A s T E , à pari.

Quel rodomont bavard ! Quel être ennuyeux!... Faut-il qut je sois obligé d'écouter de telles absurdités !

Le Baron.

Je dis un peu cela pour toi , parce que dernièrement tu as fait , dit-on , quelques complimens à la fille de la présidente.

Moi ! . . . . Qui vous a dit cela?

Si tu épouses la fille de la présidente , nous te ferons mettre Tépée à la main,

E R A s T E , avtc fermeté.

Je ne refuse pas de me battre quand on me provoque ; mais je puis vous protester que je n'ai jamais eu le dessein d'épouser la fille du président.

A la bonne heure ! .... Je te crois trop d'hon* neur pour te mésallier , pour songer à la robe. . .

Je vous ferai observer néanmoins que cet état ne déroge pas ; il faut autant de courage , de fermeté de désintéressement pour porter , avec honneur , le glaive de Thémis que celui de Mars.

La belle phrase ! . . . . Maudits livres î voilà ce qu'ils inspirent ! , . . . Que c'est à bon droit que je les hais !

Au reste , je ne sors presque plus et je ne m'en repens pas.

Le Baron.

Je viens aussi très -rarement à la ville Un

homme comme moi n'est pas fait pour visiter ces gens-là. .... Croiriez-vous que du vivant de ma

femme , une madame de Dauphinasse osa s'asseoir dans un fauteuil à bras , quand madame de Tcmpesac lui fit l'honneur de la visiter.

Le Marq^uis, faisant V étonné.

Quoi ! elle osa traiter d'égale à égale.

Le Baron.

Je veux un jour vous faire suivre les ramifications de mon arbre généalogique ; vous serez stupéfait d'y trouver plus de cent vassaux qui valent mieux qu eux.

LeMarq,uis.

Je le crois. . . . Un vilain ennobli depuis deux cens ans ; voilà tout ce qu'on rencontre aujourd'hui , portant la tête haute.

Le Baron.

La tête haute ! tandis qu'un de mes ancêtres à marché à la première croisade , et que dans ma salle d'armes , je possède encore son baudrier.

Le MARQ.UIS.

C'est s'encanailler que de condescendre aux usages bourgeois ; tristes sociétés ! qu'y voit- on ! Une madame de Pleinsec qui s'est fait nommer dame de charité , pour pouvoir médire plus à son

aise.

Le Baron.

Et monsieur l'avocat du roi , son complaisant, très-mince , très-plat , qui étudie le matin ses anecdotes et ses historiettes , et qui se trouve tout dérouté quand sa mémoire est en défaut.

Le m a r q u I s.

Et madame de Lonscl et son grand Directeur....

Le Baron.

Et madame de Verli qui n'ose parler qu'avec un extrême ménagement à son laquais , quand elle le voit de mauvaise humeur. ... ah ! ah ! ah !

Le Marq uis.

Et madame de Pusode qui croit qu'on a oublié qu elle auroit obtenu un mari par arrêt de la la cour.

Le Baron, à Eraste,

Par arrêt de la cour ! et tu vois toujours

tout cela ! . . .

E r A s T E , sortant de sa rêverie.

Je ne vois plus personne.-. . . On dit à Paris que la vie de Pr'>vince est moins dissipée , qu'on y vit plus avec soi-même, et que l'on y peut réfléchir; cjue l'intérêt et Tintrigue y régnent mojns; que l'amitié

( 17 ) mitié y est plus sincère , on se trompe : les tracasseries , les petitcîscs , les jalousies plus actives qu'ailleurs , y épuisent tristement les jours.... Puis , l'on se trouve mêlé , à son insçu , dans les plus sots caquets.

Oli ! j'entends. Eh ! comment as-tu fait ton compte , pour te brouiller subitement avec la moitié de la ville , et soulever Tautre contre toi?

Fort innocemment , je vous jure. ... Je me suis mis en route pour faire mes visites , et en sortant de chez moi , je suis entré tout naturellement dans la maison la plus voisine ; faï suivi mon chemin , en m'arrêtant à droite et à gauche, et vou^ lant faire politesse à tout le monde , qu'cst-il arrivé? que Ton m'a fait un crime irrémissible d'avoir suivi Tordre du quartier , au lieu de prendre Tordre des qualités. Le président est furieux de ce que j'ai débuté par le receveur des fermes; le lieutenant des eaux et forêts ne me pardonne pas dV voir visité, avant lui , le directeur; Télu jette les hauts cris de ce que je ne Tai vu qu'après le contrôleur des domaines , et le conseiller me taxe de n'avoir vécu qu'en mauvaise compagnie , parce ma chaise s'est d'abord arrêtée à la porte du rece-

(i8) ^eur au grenier à sel ; c est un décliaînement uni" Vcrsel , et Ton a balancé à me rendre mes visites.

Le Baron.

Tu ne connois pas aussi la distinction des rangs.

Il auroit fallu circuler avec mes porteurs huit jours de suite , pour accomplir rordre qu'on exigeoit de moi. J'ai eu, ma foi, pitié de mes porteurs...^

Le B a r o k.

Eh ! tu restes donc avec tes livres ; adieu. . . ne manque pas du moins à venir dîner avec nous au château. . . .

Je nV manquerai certainement pas.

Le m a r ou I s.

Vous serez tantôt complice de notre chasse , monsieur le philosophe ; car vous en mangerez. . .

Le Baron.

Adieu ! grand lecteur de fariboles.

Le Marquis.

Laissez-le. ... il en sera bien puni; son appétit s'égalera pas le nôtre. , . ,

Page 1