‹ Le ci-devant noble; comédie en trois actes, en prose. Par m. Mercier. Représentée à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 8 sur 33 · LE COMTE DE""^-, ERASTE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE""^-, ERASTE

E R A s T E , embrassant le Comte.

Ah ! monsieur , vous êtes tout pour moi.

Le Comte.

Votre conduite ne mérite que des louanges , et je - me flatte de vous revoir tel que je vous ai connu.

Vous voyez mes actions et nos destinées ; soyez ici notre juge.

Comptez désormais sur moi ; ou la chose sera impossible , ou vous l'épouserez. . . ^

Je suis vivement agité entre la crainte et l'espé^ jance.

Le Comte.

Vous avez du moins la liberté de lui rendre quelques visites. . . . c'est déjà un grand point.

Oui ; parce que je prends soin d'imaginer quelque mariage en Tair , et qu'il est loin de soupçonner que j aime éperduement sa fille : s'il le savoit , ce seroit pour lui un nouveau motif de la tyranniser et qu'il ne négligeroit pas.

Le Comte.

Ne vous brusque-t-il pas quelquefois ?

Quelquefois ; . . . mais je ne lui oppose aucune résistance. . . Je suis amoureux , je dissimule, ^

Le Comte.

Mais, ne vous tient-il pas des propos ?

Non; parce que j'ai soin , en mêm.e tems , de ne pas le rendre trop familier , et que je lui ai raconté les combats d'où je suis sorti à mon avantage. . . . mais comment la soustraire à l'autorité cruelle qui l'opprime journellement?

Le Comte.

Excepté le mariage , tout autre moyen me pa-

roît impraticable. Recourir aux tribunaux , c'est une marche lente , incertaine, qui d'ailleurs fixe les regards du public.

Et si je m'offrois enfin? . . . avec la sécurité do rhonneur.

Le Comte.

Ne vous offrez pas encore. . . . vous seriez refusé infailliblement. . . .

Savez-vous qu'il affecte de répéter souvent qu'il brûlera la cervelle à quiconque seroit assez hardi pour s'attacher à sa fille sans son aveu ; je sens bien que ce discours s'adresse à moi ; mais je feins de ne pas le comprendre. '

Le Comte.

Feignez toujours [tirant un mouchoir de sa poche et s essuyant les yeux. ) Pardonnez , je ne vois point ces lieux sans émotion. . . . c'est ici que ma sœur , ma pauvre sœur. . . Ah! monsieur, périsse le jour où il l'épousa ! Elle étoit née du caractère le plus doux ; mais malgré sa modération , que n'eutelle pas à souffrir de son époux ! La fureur du jeu, l'emportement de la débauche, rentraînérent dans des habitudes qui devinrent incurables; bientôt il

ne garda plus de ménagement ; insensible à tout ce qui auroit pu toucher Tame la plus féroce , il dépouilla sa femme de ses pierreries , de ses bijoux ; il brisa les coffres de sa toilette , enfonça les armoires, les commodes , les buffets ; vendit , dissipa le mobilier , en fit des sacrifices au libertinage, et réduisit ma cœur au point de n'oser se donner le nécessaire.

Mais , il n'a donc reçu aucuns principes , aucune sorte d'éducation ? . . .

Le Comte.

Lui î amoureux de son ridicule despotisme , il n'a su que se livrer aux extravagances les plus bisarres , et tout ce qu'il y a de plus absurde , a trouvé place dans sa tête ; inutile à sa patrie par esprit d'indépendance , parlant mal de la cour qu'il ne connoît pas. . . tour-à-tour stupide ou féroce , écraser la foiblcsse dans l'obscurité d'un fief; telle est la prérogative dont il s enorgueillit.

Et les loix ne protègent point des femmes mal* heureuses à ce point !

Le C o m t e.

Les implorer , n'est pas triompher ; elle airnst

mieux dévorer ses chagrins : elle les cacha à tous les siens ; elle affecta même de la tranquillité ; elle souffrit sans se plaindre , sans demander aux hommes une justice que son barbare époux lui refusoit; elle est morte , hélas! et c'est ainsi que ses peines ont pris fin.

Je m'attendris sur son sort. . . . que la fille du moins ne soit pas aussi infortunée que Ta été U mère.

Le Comte.

C'est ce que je voudrois empêcher. Dès qu'il fut en état de porter un fusil , il se rendit redoutable à tout le canton ; malheur aux paysans qui avoient des chiens ; il les tuoit à leurs côtés ; plus malheureuses encore les pauvres femmes qui osoient couper de la fougère, ou ramasser du bois dans l'enceinte de la gentilhommière ; elles étoient battues sans pitié et souvent estropiées.

Hélas ! c'est ce que nous avons vu trop souvent. Le Comte.

Il avoit un fils qui est mort de fatigues , c-n remplissant l'emploi de le suivre à la chasse, de mener ses chiens et de porter ses fusils. Lefauvre j'eunc homme !

(Sa ) E R A s T e;

Sa sœur le pleure encore.

Son père lui gâtoit déjà l'esprit , et le formoit à se croire d'une haute importance sur le globe terrestre ; lorsqu'il se trouvoit le soir autour d'un rôti de venaison. . . il l'envoyoit tous les jours à Taffut dans les marais et avec les canards sauvages. . . telle fut son unique éducation.

Ainsi , sa tyrannie , toujours dure, inflexible, sans pitié et sans pudeur , s'est appesantie jusques sur son fils.

Le Comte.

Vous le voyez ; quand la noblesse ne conduit» pas à la vertu , elle est bien au-dessous de la roture.

Il y a long-tems que vous ne l'avez vu?

Le Comte.

Trois ans. . . et sans vous , sans ma nièce , je ne le verrois plus, car je m'estimerois heureux de pouvoir éviter sa vue , et de l'abandonner aux chimères dont il nourrit son orgueil insupportable.

E R A s T Ej

ïl a renchéri en extravagances depuis ce tems-là. Le Comte.

Oli ! s'il n'avoit que des ridicules ! . . . mais rien n'est si digne de pitié que le mépris qu'il affecte pour ceux qu'il appelle ses inférieurs , et qu'ii croit indignes de communiquer avec lui.

Vous le verrez prendre les débris de son château pour les ruines d'un palais , comparer son curé à un pontife , ses valets à des favoris , ses quatre chiens à une meute , six fusils -et quelques armes Fouillées à un arsenal ; il veut que ses paysans l'appellent Monseigneur , parcerquil vaut bien , dit-il, un intendant. . . le banc de sa paroisse est pour lui un trône. . . . quand il passe devant ses titres , il «alue ses parchemins.

Hélas ! quand viendra la chute de ces honteux et déplorables préjugés ? Il est bien tems que j'arrive, à ce que je vois ; je quitte une jolie habitation que j'ai cherché à embellir depuis douze ans que je me suis retiré du service. ... Ce seroit une vie très-douce , si elle n'étoit pas troublée incessamment par l'image de [l'infortunée qui languit ici sous le joug le plus dur.

Elle mérite votre tendresse.

Qui le sait mieux que moi ?

' J'ai souvent admiré la fermeté de son caractère; Tamour aura-t-il la gloire de la toucher?

Le Comte.

Je le crois. . . mais il paroît que vous n'êtes pas grand admirateur de vos nouveaux compatriotes.

11 s''en faut.

Le Comte.

Et comment vivent-ils.

La mésintelligence règne sans cesse entre les habitans, et le cérémonial complète leur sottise: puis , les tons incroyables. . . c'est un commérage perpétuel , un tissu de tracasseries. . . .

Ils se plaident toujours.

Ils sent tous en guerre ouverte. ... il faut entendre

( 33 ) tendre Forigine de ces dcbaîs , qui se pôrd Jans la nuit des tems ; et la plupart de ces querelles dérivent des charges de l'œuvre etfabnquc, du paiu-" béni et des processions.

Le Comte.

Oh ! que les hommes sont petits , dès qu'ils se livrent à la vanité !

Le prévôt , pour avoir arrêté trois ou quatre bandits , s'imagine être le libérateur de tout le royaume , et ne se. compare pas moins qu^à Cicéron , qui garantit Rome des fureurs de Catilina.. jusqu'au commandant de la maréchaussée veut réprésenter comme un maréchal-dc-Francc.

Comme chacun cherche ici bas à boursoufler son existence.

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