LE COMTE DE""^-, ERASTE
E R A s T E , embrassant le Comte.
Ah ! monsieur , vous êtes tout pour moi.
Le Comte.
Votre conduite ne mérite que des louanges , et je - me flatte de vous revoir tel que je vous ai connu.
Vous voyez mes actions et nos destinées ; soyez ici notre juge.
Comptez désormais sur moi ; ou la chose sera impossible , ou vous l'épouserez. . . ^
Je suis vivement agité entre la crainte et l'espé^ jance.
Le Comte.
Vous avez du moins la liberté de lui rendre quelques visites. . . . c'est déjà un grand point.
Oui ; parce que je prends soin d'imaginer quelque mariage en Tair , et qu'il est loin de soupçonner que j aime éperduement sa fille : s'il le savoit , ce seroit pour lui un nouveau motif de la tyranniser et qu'il ne négligeroit pas.
Le Comte.
Ne vous brusque-t-il pas quelquefois ?
Quelquefois ; . . . mais je ne lui oppose aucune résistance. . . Je suis amoureux , je dissimule, ^
Le Comte.
Mais, ne vous tient-il pas des propos ?
Non; parce que j'ai soin , en mêm.e tems , de ne pas le rendre trop familier , et que je lui ai raconté les combats d'où je suis sorti à mon avantage. . . . mais comment la soustraire à l'autorité cruelle qui l'opprime journellement?
Le Comte.
Excepté le mariage , tout autre moyen me pa-
roît impraticable. Recourir aux tribunaux , c'est une marche lente , incertaine, qui d'ailleurs fixe les regards du public.
Et si je m'offrois enfin? . . . avec la sécurité do rhonneur.
Le Comte.
Ne vous offrez pas encore. . . . vous seriez refusé infailliblement. . . .
Savez-vous qu'il affecte de répéter souvent qu'il brûlera la cervelle à quiconque seroit assez hardi pour s'attacher à sa fille sans son aveu ; je sens bien que ce discours s'adresse à moi ; mais je feins de ne pas le comprendre. '
Le Comte.
Feignez toujours [tirant un mouchoir de sa poche et s essuyant les yeux. ) Pardonnez , je ne vois point ces lieux sans émotion. . . . c'est ici que ma sœur , ma pauvre sœur. . . Ah! monsieur, périsse le jour où il l'épousa ! Elle étoit née du caractère le plus doux ; mais malgré sa modération , que n'eutelle pas à souffrir de son époux ! La fureur du jeu, l'emportement de la débauche, rentraînérent dans des habitudes qui devinrent incurables; bientôt il
ne garda plus de ménagement ; insensible à tout ce qui auroit pu toucher Tame la plus féroce , il dépouilla sa femme de ses pierreries , de ses bijoux ; il brisa les coffres de sa toilette , enfonça les armoires, les commodes , les buffets ; vendit , dissipa le mobilier , en fit des sacrifices au libertinage, et réduisit ma cœur au point de n'oser se donner le nécessaire.
Mais , il n'a donc reçu aucuns principes , aucune sorte d'éducation ? . . .
Le Comte.
Lui î amoureux de son ridicule despotisme , il n'a su que se livrer aux extravagances les plus bisarres , et tout ce qu'il y a de plus absurde , a trouvé place dans sa tête ; inutile à sa patrie par esprit d'indépendance , parlant mal de la cour qu'il ne connoît pas. . . tour-à-tour stupide ou féroce , écraser la foiblcsse dans l'obscurité d'un fief; telle est la prérogative dont il s enorgueillit.
Et les loix ne protègent point des femmes mal* heureuses à ce point !
Le C o m t e.
Les implorer , n'est pas triompher ; elle airnst
mieux dévorer ses chagrins : elle les cacha à tous les siens ; elle affecta même de la tranquillité ; elle souffrit sans se plaindre , sans demander aux hommes une justice que son barbare époux lui refusoit; elle est morte , hélas! et c'est ainsi que ses peines ont pris fin.
Je m'attendris sur son sort. . . . que la fille du moins ne soit pas aussi infortunée que Ta été U mère.
Le Comte.
C'est ce que je voudrois empêcher. Dès qu'il fut en état de porter un fusil , il se rendit redoutable à tout le canton ; malheur aux paysans qui avoient des chiens ; il les tuoit à leurs côtés ; plus malheureuses encore les pauvres femmes qui osoient couper de la fougère, ou ramasser du bois dans l'enceinte de la gentilhommière ; elles étoient battues sans pitié et souvent estropiées.
Hélas ! c'est ce que nous avons vu trop souvent. Le Comte.
Il avoit un fils qui est mort de fatigues , c-n remplissant l'emploi de le suivre à la chasse, de mener ses chiens et de porter ses fusils. Lefauvre j'eunc homme !
(Sa ) E R A s T e;
Sa sœur le pleure encore.
Son père lui gâtoit déjà l'esprit , et le formoit à se croire d'une haute importance sur le globe terrestre ; lorsqu'il se trouvoit le soir autour d'un rôti de venaison. . . il l'envoyoit tous les jours à Taffut dans les marais et avec les canards sauvages. . . telle fut son unique éducation.
Ainsi , sa tyrannie , toujours dure, inflexible, sans pitié et sans pudeur , s'est appesantie jusques sur son fils.
Le Comte.
Vous le voyez ; quand la noblesse ne conduit» pas à la vertu , elle est bien au-dessous de la roture.
Il y a long-tems que vous ne l'avez vu?
Le Comte.
Trois ans. . . et sans vous , sans ma nièce , je ne le verrois plus, car je m'estimerois heureux de pouvoir éviter sa vue , et de l'abandonner aux chimères dont il nourrit son orgueil insupportable.
E R A s T Ej
ïl a renchéri en extravagances depuis ce tems-là. Le Comte.
Oli ! s'il n'avoit que des ridicules ! . . . mais rien n'est si digne de pitié que le mépris qu'il affecte pour ceux qu'il appelle ses inférieurs , et qu'ii croit indignes de communiquer avec lui.
Vous le verrez prendre les débris de son château pour les ruines d'un palais , comparer son curé à un pontife , ses valets à des favoris , ses quatre chiens à une meute , six fusils -et quelques armes Fouillées à un arsenal ; il veut que ses paysans l'appellent Monseigneur , parcerquil vaut bien , dit-il, un intendant. . . le banc de sa paroisse est pour lui un trône. . . . quand il passe devant ses titres , il «alue ses parchemins.
Hélas ! quand viendra la chute de ces honteux et déplorables préjugés ? Il est bien tems que j'arrive, à ce que je vois ; je quitte une jolie habitation que j'ai cherché à embellir depuis douze ans que je me suis retiré du service. ... Ce seroit une vie très-douce , si elle n'étoit pas troublée incessamment par l'image de [l'infortunée qui languit ici sous le joug le plus dur.
Elle mérite votre tendresse.
Qui le sait mieux que moi ?
' J'ai souvent admiré la fermeté de son caractère; Tamour aura-t-il la gloire de la toucher?
Le Comte.
Je le crois. . . mais il paroît que vous n'êtes pas grand admirateur de vos nouveaux compatriotes.
11 s''en faut.
Le Comte.
Et comment vivent-ils.
La mésintelligence règne sans cesse entre les habitans, et le cérémonial complète leur sottise: puis , les tons incroyables. . . c'est un commérage perpétuel , un tissu de tracasseries. . . .
Ils se plaident toujours.
Ils sent tous en guerre ouverte. ... il faut entendre
( 33 ) tendre Forigine de ces dcbaîs , qui se pôrd Jans la nuit des tems ; et la plupart de ces querelles dérivent des charges de l'œuvre etfabnquc, du paiu-" béni et des processions.
Le Comte.
Oh ! que les hommes sont petits , dès qu'ils se livrent à la vanité !
Le prévôt , pour avoir arrêté trois ou quatre bandits , s'imagine être le libérateur de tout le royaume , et ne se. compare pas moins qu^à Cicéron , qui garantit Rome des fureurs de Catilina.. jusqu'au commandant de la maréchaussée veut réprésenter comme un maréchal-dc-Francc.
Comme chacun cherche ici bas à boursoufler son existence.