‹ Le Cid; a tragedy;Chapitre 36 sur 120 · D. DIÈGUE · texte numérisé non relu

D. DIÈGUE

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse : Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse ; Toujours quelques soucis en ces événements

Troublent la pureté de nos contentements. 1005 Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte ;

Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.

J'ai vu mort l'ennemi qui m'avait outragé ;

Et je ne saurais voir la main qui m'a vengé.

En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile, 1010 Tout cassé que je suis, je cours toute la ville :

Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur

Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur.

A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,

Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre ; 1015 Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,

Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.

Je ne découvre point de marques de sa fuite ;

Je crains du comte mort les amis et la suite ;

Leur nombre m'épouvante et confond ma raison. 1020 Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.

Justes cieux ! me trompé-je encore à l'apparence,

Ou si je vois enfin mon unique espérance?

C'est lui, n'en doutons plus ; mes vœux sont exaucés ;

Ma crainte est dissipée et mes ennuis cessés.

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