‹ Le Cid; a tragedy;Chapitre 37 sur 120 · ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VI

1030 Fait bien revivre en toi les he'ros de ma race :

C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens ;

Ton premier coup d'épée e'gale tous les miens ;

Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée

Par cette grande épreuve atteint ma renommée. 1035 Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,

Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur ;

Viens baiser cette joue, et reconnais la place

Ou fut empreint l'affront que ton courage efface. D. Rodrigue.

L'honneur vous en est dû ; je ne pouvais pas moins, 1040 Étant sorti de vous et nourri par vos soins.

Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie

Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie :

Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux

Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous. 1045 Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate ;

Assez et trop longtemps votre discours le flatte.

Je ne me repens point de vous avoir servi ;

Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.

Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme, 1050 Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme.

Ne me dites plus rien : pour vous j'ai tout perdu ;

Ce que je vous devais, je vous l'ai bien rendu. D. Diègue.

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire.

Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ; 1 05 5 Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,

D'autant plus maintenant je te dois de retour.

Mais d'un cœur magnanime éloigne ces faiblesses ;

Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses !

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir. D. Rodrigue.

1060 Ah ! que me dites-vous?

6o LE CJD.

D. Diègne.

Ce que tu dois savoir.

D. Rodrigue.

Mon honneur offensé sur moi-même se venge ;

Et vous m'osez pousser à la honte du change !

L'infamie est pareille, et suit e'galement

Le guerrier sans courage et le perfide amant. 1065 A ma fidélité ne faites point d'injure ;

Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure.

Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ;

Ma foi m'engage encor si je n'espère plus ;

Et, ne pouvant quitter ni posséder Chimène,

1070 Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.

D. Dièguc.

Il n'est pas temps encor de chercher le trépas ;

Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.

La flotte qu'on craignait, dans le grand fleuve entrée,

Vient surprendre la ville et piller la contrée. 1075 Les Maures vont descendre ; et le flux et la nuit

Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit.

La cour est en désordre, et le peuple en alarmes ;

On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.

Dans ce malheur public mon bonheur a permis 1080 Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,

Qui, sachant mon affront, poussés d'un même zèle,

Se venaient tous offrir à venger ma querelle.

Tu les as prévenus ; mais leurs vaillantes mains

Se tremperont bien mieux au sang des Africains. 1085 Va marcher à leur tête, où l'honneur te demande ;

C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande.

De ces vieux ennemis va soutenir l'abord :

Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort ;

Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte ; 1090 Fais devoir à ton roi son salut à ta perte :

Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.

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