‹ Le Cid; a tragedy;Chapitre 40 sur 120 · L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE · texte numérisé non relu

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE

L'Infante.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ; Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs. Chimène.

1 145 Prenez bien plutôt part à la commune joie, Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie, Madame : autre que moi n'a* droit de soupirer. Le péril dont Rodrigue a su nous retirer, Et le salut public que vous rendent ses armes, 1150 A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes Il a sauvé la ville, il a servi son roi ; Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.

L 'Infante.

Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

Chimène.

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ; 1155 Et je l'entends partout publier hautement Aussi brave guerrier que malheureux amant.

L'Infante.

Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire ? Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire ; Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois, 1 160 Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix.

Chitnène.

Chacun peut la vanter avec quelque justice ; Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. On aigrit ma douleur en l'e'levant si haut : Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.

1165 Ah ! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante !

Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente ; Cependant mon devoir est toujours le plus fort, Et, malgré mon amour, va poursuivre sa mort.

L'Infante.

Hier ce devoir te mit en une haute estime ;

1 1 70 L'effort que tu te fis parut si magnanime,

Si digne d'un grand cœur, que chacun à la cour Admirait ton courage et plaignait ton amour. Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle ?

Chimene.

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle. L'Infante.

11 75 Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui. Rodrigue maintenant est notre unique appui, L'espérence et l'amour d'un peuple qui l'adore, Le soutien de Castille, et la terreur de Maure. Le roi même est d'accord de cette vérité,

11 80 Que ton père en lui seul se voit ressuscité ;

Et si tu veux enfin qu'en deux* mots je m'explique, Tu poursuis en sa mort la ruine publique. Quoi ! pour venger un père, est-il jamais permis De livrer sa patrie aux mains des ennemis ?

1 1 85 Contre nous ta poursuite est-elle légitime ?

Et pour être punis avons-nous part au crime? Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser ; Je te voudrais moi-même en arracher l'envie :

1190 Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

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