‹ Le Cid; a tragedy;Chapitre 47 sur 120 · ACTE IV% SCÈNE V. 7r · texte numérisé non relu

ACTE IV% SCÈNE V. 7r

Chimène.

1355 Eh bien, sire, ajoutez ce comble à mon malheur ; Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur : Un juste déplaisir à ce point m'a réduite. Son trépas dérobait sa tête à ma poursuite ; S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays,

1360 Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis. Une si belle fin m'est trop injurieuse : Je demande sa mort, mais non pas glorieuse ; Non pas dans un éclat qui l'élève si haut, Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud ;

1365 Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie ; Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. Mourir pour le pays n'est pas un triste sort, C'est s'immortaliser par une belle mort. J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime ;

1370 Elle assure l'État, et me rend ma victime,

Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers ; Et, pour dire en un mot ce que j'en considère, Digne d'être immolée aux mânes de mon père.

1375 Hélas ! à quel espoir me laissé-je emporter ! Rodrigue de ma part n'a rien à redouter : Que pourraient contre lui des larmes qu'on méprise ? Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise. Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis ;

1380 II triomphe de moi comme des ennemis. Dans leur sang répandu la justice étouffée Au crime du vainqueur sert d'un nouveau trophée ; Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois Nous fait suivre son char au milieu de deux rois. D. Fernand.

1385 Ma fille, ces transports ont trop de violence.

Quand on rend la justice, on met tout en balance. On a tué ton père ; il était l'agresseur ;

y 2 LE CID.

Et la même équité m'ordonne la douceur. Avant que d'accuser ce que j'en fais paraître,

1390 Consulte bien ton cœur ; Rodrigue en est le maître ; Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

Chimène.

Pour moi ! mon ennemi ! l'objet de ma colère ! L'auteur de mes malheurs ! l'assassin de mon père !

1395 De ma juste poursuite on fait si peu de cas

Qu'on me croit obliger en ne m 'écoutant pas ! Puisque vous refusez la justice à mes larmes, Sire, permettez-moi de recourir aux armes ; C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,

1400 Et c'est aussi par là que je me dois venger. A tous vos cavaliers je demande sa tête ; Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête : Qu'ils le combattent, sire ; et, le combat fini, J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.

1405 Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. D. Fernand.

Cette vielle coutume en ces lieux établie, Sous couleur de punir un injuste attentat, Des meilleurs combattants affaiblit un État. Souvent de cette abus le succès déplorable

1410 Opprime l'innocent, et soutient le coupable.

J'en dispense Rodrigue ; il m'est trop précieux Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux ; Et quoi qu'ait pu commettre un cœur si magnanime, Les Maures en fuyant ont emporté son crime. D. Diegue.

141 5 Quoi ! sire, pour lui seul vous renversez des lois Qu'a vu toute la cour observer tant de fois ! Que croira votre peuple, et que dira l'envie, Si sous votre défense il ménage sa vie, Et s'en fait un prétexte à ne paraître pas

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