‹ Le Cid; a tragedy;Chapitre 9 sur 120 · ACTE /, SCENE lit · texte numérisé non relu

ACTE /, SCENE lit

Le Comte.

Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes :

Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ;

Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans 160 Qu'ils savent mal payer les services présents. D. Dïegue.

Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite ;

La faveur l'a pu faire autant que le mérite.

Mais on doit ce respect au pouvoir absolu,

De n'examiner rien quand un roi Ta voulu. 165 A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre ;

Joignons d'un sacré nœud ma maison à la vôtre.

Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils ;

Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis :

Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre. Le Co?nte.

1 70 A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre ;

Et le nouvel éclat de votre dignité

Lui doit enfler le cœur d'une autre vanité.

Exercez-la, monsieur, et gouvernez le prince ;

Montrez-lui comme il faut régir une province, 175 Faire trembler partout les peuples sous sa loi,

Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi ;

Joignez à ces vertus celles d'un capitaine :

Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,

Dans le métier de Mars se rendre sans égal, 180 Passer les jours entiers et les nuits à cheval,

Reposer tout armé, forcer une muraille,

Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.

Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait,

Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet. D. Diegue.

185 Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie,

Il lira seulement l'histoire de ma vie.

Là, dans un long tissu de belles actions, Il verra comme il faut dompter des nations, Attaquer une place, ordonner une armée,

190 Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. Le Comte.

Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir ; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années, Que ne puisse égaler une de mes journées?

195 Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui ; Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille ; Mon nom sert de rempart à toute la Castille ; Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,

200 Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.

Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire : Le prince à mes côtés ferait dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras ;

205 II apprendrait à vaincre en me regardant faire ; Et, pour répondre en hâte à son grand caractère,

Il verrait

D. Diègue.

Je le sais, vous servez bien le roi.

Je vous ai vu combattre et commander sous moi. Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,

210 Votre rare valeur a bien rempli ma place : Enfin, pour épargner les discours superflus, Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence. Le Comte.

215 Ce que je méritais, vous l'avez emporté. D. Diègue.

Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.

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