‹ Le Cid, d'après de nouveaux documentsChapitre 3 sur 24 · LES SOURCES · texte numérisé non relu

LES SOURCES

Kighl well I wole , must inigbly Suveraine , That ail ihis famous antique history Of «orne tb’ aboundance of an ydle braiiie Will iudged be , and paiuted forger y , Rather then niatter of iust mernory.

But let that inan vvith betler sencc advize , T bal of tbe world least part to us is red ; And daily how through hardy enterprize Many great régions arc discovcred ,

Wbich to late âge were nover menti oued.

S penser , The Faeric Queene, Book 11.

Sus treib ich manige süche, un z ioh an einem bûche aile sine jehe gelas, wic dirre aventure was.

Gottfried von Strassburg,

Tristan , vs. 03 — 66.

Une découverte inattendue m’a mis en état de débrouiller et d’éclaircir la matière qui nous occupe. Pendant mon séjour à Gotha, dans l’été de l’année 1844, j’examinai le manuscrit arabe 266, que le Catalogue présente comme un fragment de l’histoire d’Espagne par Maccarî. Je ne tardai pas à reconnaî-

tre que ce titre est faux , et que le manuscrit contient la première partie (lu troisième volume de la Dhakhira d’Ilm-Bassâm , ouvrage qui traite des hommes de lettres qui fleurirent en Espagne dans le V e siècle de l’Hégire *. Je ne tardai pas non plus à m’apercevoir que ce manuscrit contient un long et important passage sur le Cid , passage d’autant plus remarquable qu’Ibn-Bassâm écrivit ce volume à Séville en 503 de l’Hégire 1 , 1109 de notre ère, c’est-à-dire dix années seulement après la mort du Cid. Son récit est donc le plus ancien de tous ceux que nous possédons, puisqu’il est antérieur de trente-deux années à la chronique latine écrite dans le midi de la France , et ce qui en rehausse la valeur, c’est que l’auteur y invoque le témoignage d’une personne qui avait connu le Campéador.

Le passage dont il est question , se trouve dans le chapitre qui roule sur Ibn-Tâhir, l’ex-roi de Murcie , qui , après avoir perdu son trône , s’était établi à Valence. Je vais le traduire dans son entier, car il ne contient rien qui , par la suite , ne doive nous être éminemment utile , et quoiqu’il soit fort difficile de

1) Voyez Scriplorum Arabum loci de Abbadidis , t I, p. 189 et suiv. , ou j’ai parlé longuement d’Ibn-Bassâm , de sa Dhakhira , du manuscrit d’Oxford (2e volume) et de celui de Gotha.

2) Voyez ibid. , p. 197. L’année arabe 503 commence le 3 1 juillet 1109 et finit le 19 juillet 1110; mais il est très-certain qu’Ibn-Bassâm écrivit le passage on question, avant le 24 janvier 1110, époque de la mort de Mostaîn de Saragossc. Ce prince , comme on le verra tout â l'heure , vivait encore quand Ibn-Bassâm écrivit.

faire passer dans une langue moderne ce style de rhéteur, hérissé de périphrases verbeuses et de métaphores bizarres , je tâcherai cependant de rendre les paroles de l’auteur aussi littéralement que je pourrai le faire sans nuire à la clarté et sans trop heurter le génie de la langue française :

«Ibn-Tâhir écrivit une lettre à Ibn-Djahhâf, quand le cousin germain de ce dernier se fut révolté à Valence. Nous en empruntons ce qui suit:

«Comme les preuves que vous m’avez données de votre bienveillance, mon respectable ami, sont pour moi un habit que je n’ôterai jamais, et que vous m’avez imposé la reconnaissance comme un précieux fardeau que je ne cesserai de porter, je vais me confier à vous les yeux fermés, et j’imputerai la faute de ce qui s’est fait à un injuste destin. Après sa révolte qui, à ce qu’il pense, l’a porté jusqu’aux étoiles et l’a rendu bien supérieur aux habitants du ciel, votre cousin (que Dieu nous fasse jouir longtemps de ses talents!) me regardait de travers, et il croyait que je lui portais envie ou que j’étais son rival. Mais que Dieu maudisse celui qui lui envie cette magnifique révolte;

Elle n’était faite que pour lui , et il n’était fait que pour elle 1 2 !

1) Voyez le texte dans l’Appendice, n° I.

2) Ce vers, qu’Ibn-Tâhir place ici par ironie, est sans doute d’un poète ancien , et je suppose qu’il se trouvait dans un poème composé h. la louange d’un prince. Le pronom féminin se rapporterait donc

o Puis son noble courroux s’est déchaîné contre moi, et il m’a tracassé de toutes les manières. Cependant je dévorais mes chagrins quelque cuisants qu’ils fussent; je faisais semblant de ne pas m’apercevoir de ses desseins ; je cachais ma douleur si grande qu’elle fût; je ne me vengeais qu’en lui faisant du bien. Mais aujourd’hui il a eu l’idée (et il en a de détestables) de combler la mesure de l’iniquité et de l’insolence , et il m’est arrivé une chose si étrange que je n’avais jamais pu la supposer; aussi la cause de sa conduite m’est inexplicable. Quand mon messager est venu le trouver pour l’interroger sur certaines choses, il lui a montré un visage morne et refrogné; il lui a tourné le dos et a fait preuve d’un insupportable orgueil. Néanmoins j’ai su me contenir, car j’ai voulu respecter la bienséance et ne faire que ce qui était convenable; mais ce n’est pas par respect pour Abou- Ahmed que je me suis contenu, et ses procédés envers moi n’ont pas été tels qu’ils dussent m’empêcher d’agir.

«Je le jure solennellement: si le destin vous conduit vers moi et que je me trouve encore ici, je vous ferai goûter tous les plaisirs et je vous porterai sur les mains, vous et vos amis*. Mais que Dieu vous

au mot xmLiJ! , et le sens serait: «le trône n’était fait que pour lui, et il n’était fait que pour le trône. «

1) Dans le texte, Ibn-Tfthir se compare à. un chameau, et il dit :

laisse longtemps dans votre demeure , et qu’il la protège contre les malheurs 1 Qu’il vous conserve votre haute dignité qui vous servira de marchepied pour arriver à des charges encore plus éminentes! Que l’élévation de celui dont je vous ai parlé, ne vous porte pas malheur, mais que sa chute vous porte bonheur ! Car on ne souffre pas longtemps un homme tel que lui; il ne reste pas longtemps en place, et on ne lui accorde pas un long délai ! »

« Abou-’l-Hasan 1 dit: Cet Abou-Abdérame ibn-Tâhir vécut assez longtemps pour être témoin de la chute de tous les princes des petites dynasties , et de la calamité qui frappa les musulmans de Valence; calamité qui fut causée par le tyran le Campéador, que Dieu le mette en pièces! Il fut alors jeté en prison dans cette Marche, l’an 488 2 . De sa prison, il écrivit à un de ses amis une lettre où il dit:'

« Je vous écris au milieu du mois de Çafar.

Nous sommes devenus prisonniers après une suite de malheurs si graves qu’ils n’ont jamais eu leurs pareils. Si vous pouviez voir Valence (que Dieu veuil-

»je vous porterai sur mes épaules et sur mon dos, vous et vos amis.»

1) C’est-h-dire Ibn-Bassâm (Abou-’l-Hasan Ali ibn-Bassâm) , comme porto le man. B.

2) Cette date est fausse , comme nous le verrons plus tard. Ibn- Tâhir écrivit la lettre qu’on va lire, au milieu de Çafar 487 , c’cstb-dire le 6 mars 1094. Il était alors prisonnier dans le camp du Cid, auquel il avait été livré par Ibn-Djahhftf.

le la favoriser d’un regard el lui rendre sa lumière!), si vous pouviez voir ce que le destin a fait d’elle et de son peuple, vous la plaindriez, vous pleureriez ses malheurs ; car les calamités lui ont enlevé sa beauté ; elles n’ont laissé aucune trace de ses lunes ni de ses étoiles ! Ne me demandez donc pas ce que je souffre , quelles sont mes angoisses, quel est mon désespoir! A présent je suis obligé de racheter ma liberté au prix d’une rançon , après avoir affronté des périls qui m’ont presque ôté la vie. Il ne me reste d’autre espoir que la bonté de Dieu, à laquelle il nous a accoutumés, et sa bienveillance qu’il nous a garantie. Je vous ai fait partager mes chagrins, car il faut tout partager avec son ami, et je connais votre fidélité el le bienveillant intérêt que vous me portez. Je l’ai fait aussi pour pouvoir demander de vous une sincère et fervente prière en ma faveur: peut-être une telle prière sera-t-elle suivie de ma mise en liberté, car Dieu (son nom soit glorifié!) aime à exaucer les prières. Puissiez-vous toujours voir ses bénédictions dans l’endroit où vous vous trouvez ! »

« Abou-’l-Hasan dit : Puisque nous avons parlé de Valence, nous devons faire connaître la calamité qui la frappa, et nous devons dire quelque chose de la guerre dont celte province fut le théâtre : guerre dont la course précipitée ne se prolongea que trop longtemps pour l’Islàm , et que les grands et perpétuels efforts d’hommes justement inquiets ne purent répri-

mer. Nous devons aussi faire connaître les raisons des crimes commis pendant cette guerre, et des maux que les musulmans eurent à endurer; nous devons nommer ceux qui marchèrent sur le chemin de cette guerre, ceux qui entraient et sortaient par les portes de ces combats acharnés.

"RÉCIT DE LA CONQUETE DE VALENCE PAR L’ENNEMI, ET DE LA RENTRÉE DES MUSULMANS DANS CETTE VILLE.

« Abou-’l-Hasan dit: Dans le quatrième volume 1 , nous placerons, s'il plaît à Dieu, quelques sentences et quelques phrases, qui feront voir comment Alphonse (que Dieu le mette en pièces!), le tyran des Galiciens, ce peuple infidèle, s’empara de la ville de Tolède, cette perle placée au milieu du collier, cette tour la plus élevée de l’empire dans cette Péninsule. Nous expliquerons alors les raisons qui firent obtenir à Alphonse le gouvernement de cette ville, et qui lui accommodèrent là un doux lit, de sorte qu’il maniât aisément les habitants, dorénavant semblables à des chameaux dociles , et qu’il établît sa résidence dans ces hautes murailles. Yahyâ ibn-Dhî-’n-noun, qui portait le surnom royal d’al-Câdir-billàh, fut celui qui attisa le premier le feu de la guerre, et le fit flamber. Lorsqu’il céda Tolède (que Dieu veuille renouveler sa splendeur passée et récrire son nom sur

1) Ce quatrième volume n'existe pas en Europe, ou du moins on ne l’a pas encore trouvé.

le registre des villes musulmanes!) à Alphonse, il stipula que ce dernier s’engagerait à lui soumettre la rebelle Valence, et à lui prêter son appui pour conquérir et occuper cette capitale, cet appui dùt-il être exigu; car Câdir savait qu’auprès d’Alphonse il ne serait qu’un prisonnier ou un domestique. 11 se mit donc en route; mais les portes des châteaux se fermèrent devant lui, et les auberges ne voulurent pas le recevoir. A la fin il arriva à la forteresse de Cuenca, auprès de ses partisans, les Beni-’l-Faradj , ainsi que nous le raconterons, s’il plaît à Dieu, dans le quatrième volume. Les Beni-’l-Faradj étaient ses serviteurs les plus fidèles et les aveugles exécuteurs de ses ordres, aussi bien de ceux qu’il avouait que de ceux qu’il démentait. Au commencement, ce fut par leur appui qu’il parvint à son but; à la fin, ce fut auprès d’eux qu’il se retira. Puis il commença à se mettre en relation avec Ibn-Abdalazîz ; il sut coudre excuses à excuses, et dans ses lettres il donna à son affaire un tour spécieux. Ibn-Abdalazîz riait rarement alors, mais il pleurait souvent: quelquefois il disait ce qu’il pensait, mais ordinairement il le cachait. Les astres roulent toujours, et l’ordre de Dieu s’exécute quoi qu’il arrive!

«Sur ces entrefaites, on apprit qu’Ibn-Abdalazîz avait rendu le dernier soupir, et que ses deux fils se querellaient à Valence. Alors Ibn-Dhî-’n-noun se rendit vers celte ville aussi rapidement que les calâs

li)

tombent sur les bords de l’eau 1 2 , et il y arriva à l’improviste, ainsi qu’un espion vient interrompre tout à coup un rendez-vous d’amour.

«Plus lard, dans l’année 479, les princes de notre pays se mirent en rapport avec l’émir des musulmans 1 (que Dieu lui soit propice!), ainsi que nous l’avons dit plus haut , et celui-ci remporta sur le tyran Alphonse (que Dieu le mette en pièces!) cette glorieuse victoire du vendredi , comme nous l’avons raconté 3 . Alphonse (que Dieu le maudisse!) retourna alors vers son pays ; mais il ressemblait à un oiseau dont les ailes ont été brisées , à un malade qui a de la peine à respirer. Alors la poitrine de ce Yahyâ ibn-Dhî-’n-noun se trouva dégagée ; il aspira l’air vital, et, heureux d’avoir encore un souille de vie, il lit ce que firent tous les autres princes : il conclut une alliance avec l’émir des musulmans.

«Mais, comme nous l’avons dit, le mauvais vouloir des princes augmentait tous les jours , et leurs calomnies mutuelles rampaient de l’un à l’autre. Dieu permit alors à l’émir des musulmans de déjouer leurs

1) Le catâ est une espèce de perdrix; M. de Sacy en a parlé fort au long dans sa Chrestomathie arabe (t. II , p. 367 et suiv.). Chanfarû , dans le magnifique poème (ys. 36 et suiv.) que M. Fresnel a traduit avec tant de talent et de bonheur , se glorifie que , grâce a l'extrême rapidité de sa course, il arrive avant les catâs h la citerne.

2) Tel était le titre que portait Yousof ibn-Téchoufïn l’Almoravide.

3) Il s’agit ici de la bataille de Zall&ca , livrée le vendredi 23 octobre 1086.

intrigues , de guérir les maux que causait leur jalousie , et de délivrer tous les musulmans de leurs mauvaises actions et de leurs desseins abominables. Il commença à le faire , ainsi que nous l’avons dit , dans Tannée 483. Son autorité fut reconnue aussitôt dans toutes les provinces , et , dans les prières publiques, les prédicateurs prononçaient son nom avec orgueil. Pendant le reste de Tannée 483 , et pendant Tannée suivante , il continua à chasser les roitelets de leurs trônes, ainsi que le soleil chasse les étoiles devant lui , et à faire disparaître jusqu’aux derniers vestiges de leur puissance. A cette occasion Abou- Tammâm ibn-Riyâh composa ce vers :

Leurs pays ressemblent à des femmes qu’un destin inexorable force à divorcer d’avec leurs époux.

Et quand les Beni-Abbâd eurent été détrônés, Abou- ’l-Hosain ibn-al-Djadd composa ceux-ci , dans lesquels il fait allusion , je crois , au seigneur de Majorque 1 :

Allez dire à celui qui espère pouvoir dormir tranquillement: Vos reins sont bien loins de la couche! Quand vous voyez que le destin a brisé en pièces les montagnes de Eadhwâ 4 , que croyez-vous qu’il fera d’un papillon?

1) Le seigneur <le Majorque était alors N&cir-ad-daula Mobaschir. Il avait été nommé au gouvernement de cette île par Ali ibn-Modjéhid , le seigneur de Dénia ; mais quand celui-ci eut été privé de ses États parMoctadir de Saragosse, il s'était déclaré indépendant. Voir Ibn-Khaldoun , man. , t. IV, fol. 28 v.

2) Radlnvâ est le nom d’une chaîne de montagnes près de Médine. C’est ici «lue le pocte fait allusion aux Abbâdides, qu’à cause de

«Quand Ahmed ibn-Yousof ibn-Houd, celui qui, aujourd’hui encore , gouverne la Marche de Saragosse i , s’aperçut que les soldats de l’émir des musulmans sortaient de chaque défdé , et que , du haut de tous les beffrois, ils épiaient ses frontières, il hala après eux un chien de Galice 2 , appelé Rodrigue et surnommé le Campéador. C’était un homme qui faisait métier d’enchaîner les prisonniers ; il était le fléau du pays ;

leur bravoure et de leur puissance , il compare il de hautes montagnes.

1) Ahmed Mostaîn , roi de Saragosse , mourut dans cette même année 503 , où Ihn-Bnssâm écrivit. Ibn-al-Abbftr (p. 224) donne la date précise de la mort de ce prince, quand il dit : «Il fut tué dans la guerre sainte , non loin de Tudèle , le lundi , jour de Tîedjeb de l’année 503. « Le 1« Redjeb 503 tombe réellement un lundi , et il répond au 24 janvier 1110. La mort de Mostaîn est fixée à la même année dans une charte do Sainte-Marie d'Yrache , que cite Moret ( Annales de Navarra , t. H , p. 83). Dans uno autre charte , citée par Blancas {Aragon, rer. comment., p. 637), on lit: «Facta carta Era 1 1 48 , anno qno mortuus est Almustahon super Valterra » — Valticrra se trouve prés de Tudèle , au nord de cette ville — * et occiderunt eum milites de Aragonc et de Pampilona , noto die vim. Kal. April. Régnante Domino nostro Iesu Christo, et sub eius gratia Anfnsus,» — Alphonse I er , roi d’Aragon et de Navarre, le mari d’Urraqne de Castille et de Léon — «gratia Deilmperator de Leone et Rex totius Hispaniœ , maritus meus. * Blancas , Briz Martinez ( TU st. de San Juan de la Pena , p. 724 ) et Moret (loco laud. et p. 86) ont conclu do lù que Mostaîn mourut le 24 mars (qui tombe un jeudi) 1110; mais la date qui suit les mots solennels noto die, est ici, comme toujours, colle où la charte a été écrite, et non celle de l’événement dont il vient d’être parlé en parenthèse. La charte n'indique donc pas le jour , mais seulement l’année , où Mostaîn fut tué.

2) Par le mot Galice , Ibn-Bassftm et les auteurs de son temps entendent la Castille et Léon.

il avait livré aux roitelets arabes de la Péninsule plusieurs batailles, dans lesquelles il leur avait causé des maux de toute sorte. Les Beni-IIoud l’avaient fait sortir de son obscurité 1 ; ils s’étaient servis de son appui pour exercer leurs violences et exécuter leurs vils et méprisables projets ; ils lui avaient livré différentes provinces de la Péninsule , de sorte qu’il avait été à même de parcourir les plaines en vainqueur et de planter sa bannière dans les plus belles villes. Aussi sa puissance était devenue très-grande , et il n’y avait contrée d’Espagne qu’il n’eût pillée. Quand donc cet Ahmed , de la famille des Beni-Houd , craignit la chute de sa dynastie et qu’il vit ses affaires s’embrouiller , il voulut placer le Campéador entre soi et l’avant-garde de l’armée de l’émir des musulmans. Par conséquent , il lui fournit l’occasion d’entrer sur le territoire Valencien , et lui donna de l’argent et des troupes. Le Campéador mit donc le siège devant Valence , où la discorde avait éclaté et où les habitants s’étaient divisés en plusieurs factions. Voici pourquoi. Quand le faqui Abou- Ahmed ibn-Djahhâf , qui remplissait alors à Valence l’emploi de cadi , vit d’un côté la nombreuse armée des Almoravides, et de l’autre, ce tyran que Dieu maudisse, il excita une sédition. Il prit exemple sur le filou qui a d’excellentes occasions pour

1) Il ne faut voir ici qu’une de ces phrases de rhéteur, qui en disent plus que l’auteur n’en voulait dire.

exercer son métier qnantl il y a de la rumeur sur le marché ; il voulut obtenir le gouvernement en trompant les deux partis; mais il avait oublié l’histoire du renard cl des deux bouquetins ‘. D’abord il prit à son service un petit nombre des soldats de l’émir des musulmans; puis il fondit avec eux sur le palais du méchant Ibn-Dhî-’n-noun, dans un moment où celui-ci ne se tenait pas sur ses gardes et où ses soldats n’étaient pas auprès de lui , de sorte qu’il n’avait d’autres défenseurs que ses larmes, et que personne ne pouvait le plaindre, hormis le fer de la lance (qui le frappa). Alors il le tua , dit-on , par la main de l’un des Beni-’l-lladidi , qui voulait venger ceux de ses parents qu’Ibn-Dhi-’n-noun avait tués, ou qu’il avait privés de leurs dignités. (L’histoire de ces Be-

1) Un renard vit un jour deux bouquetins qui se donnaient trèschaudement des coups de corne ; leur sang coulait a grands flots. Il faut profiter de tout , pensa lo rusé compère , et il se mit à lécher le sang qu’avaient perdu les deux champions. Mais ceux-ci qui , h ce qu’il paraît , avaient des idées très-rigides sur la propriété , ne goûtèrent nullement l’idée du fin matois: oubliant leur querelle, ils l’attaquèrent tous les deux et le tuèrent sur la place.

J'étais dans le même cas qu’Ibn-Djahhâf : comme lui, j’avais oublié cette fable , que j’avais pourtant lue dans Bidpai (p. 94). Mon excellent ami, M. Defrémery, a en la bonté de me le rappeler, en ajoutant qu’elle est racontée aussi dans le Pantchatantra (livre I, chap. intitulé Aventures de Détm-Sarma , cité par Aug. Loiseleur des Longchamps, Essai sur les faibles indiennes et sur leur introduction en Europe, p. 33, 34), dans l 'Anicâri Sohaili (édit, de 1829, p. 72) et dans l’ Ilomayoun nâmcli ( Contes et fables indiennes de Bidpai et de Eokman , traduites par Galland, t. I, p. 310, 311).

ni-’l-Hadîdî sera racontée plus tard , s’il plaît à Dieu , et les détails en seront exposés dans ce livre, à l’endroit convenable '.) A l’occasion du meurtre d’Ibn- Dhî-’n-noun Câdir par Ihn-Djahhâf , Abou-Abdéranie ibn-Tâhir composa ces vers:

Doucement, ô toi dont un œil est bleu et l’autre noir 2 , car tu as commis un crime horrible : tu as tué le roi Yahyâ , et tu t’es revêtu de sa tunique 3 . Le jour où tu seras récompensé comme tu le mérites , viendra inévitablement !

« Quand Abou- Ahmed eut exécuté son projet, et que son pouvoir , à ce qu’il prétendait , se fut affermi , des troubles éclatèrent et les glaives se tournèrent les uris contre les autres. 11 n’y avait là rien d’étonnant , car Abou-Ahmed se trouva obligé de régler les affaires publiques dont il n’avait jamais sondé les secrets, de remplir des fonctions administratives dont il n’était pas habitué à s’acquitter avec rapidité, dont il ne connaissait pas les difficultés nombreuses ; il ne savait pas que gouverner est tout autre chose que de dire à des hommes qui se disputent, ce que commande la loi ; il ne savait pas que commander des troupes est tout autre chose que de déclarer tel contrat de plus grande valeur que tel autre , ou de faire un

1) D’après le man. B. , le passage auquel Ibn-Bassâm renvoie ici , se trouvo dans le quatrième volume do son ouvrage.

2) Quand on lit , comme porte lo man. B. , il faut tra-

duire : » ô toi , l’homme aux jambes torses. »

3) C’est-à-dire , tu t’es approprié les vêtements royaux , tu as usurpé le trône.

choix entre différents témoignages. Il ne s’occupa que des trésors d’Ibn-Dhî-’n-noun, dont il s’était rendu maître, et ces trésors lui Taisaient oublier qu’il était de son devoir de réunir des soldats et d’administrer les provinces. II fut abandonné par la petite troupe almoravide qu’il avait prise à son service , et dans laquelle les Valenciens voyaient leur meilleur appui contre les périls dont les menaçait la présence de leur cruel ennemi.

«Rodrigue désira donc plus ardemment que jamais de s’emparer de Valence. 11 se cramponna à cette ville comme le créancier se cramponne au débiteur; il l’aima comme les amants aiment les lieux où ils ont goûté les plaisirs que donne l’amour. 11 lui coupa les vivres , tua ses défenseurs , lui causa toutes sortes de maux, se montra à elle sur chaque colline. Combien de superbes endroits (où l’on n’osait former le vœu d’arriver, que les lunes et les soleils n’osaient espérer d’égaler en beauté) dont ce tyran s’empara et dont il profana le mystère ! Combien de charmantes jeunes filles (quand elles se lavaient le visage avec du lait , le sang jaillissait de leurs joues ; le soleil et la lune leur enviaient leur beauté ; le corail rivalisait avec les perles dans leur bouche) épousèrent les pointes de ses lances, et furent écrasées sous les pieds de ses insolents mercenaires!

«La faim força les Valenciens à manger des animaux immondes. Abou-Ahmed ne savait que faire ;

les maux dont il était lui-même la cause, lui avaient fait perdre la tête. 11 implora le secours de l’émir des musulmans , quoique celui-ci fût à une grande distance; quelquefois il put lui faire entendre ses plaintes et l’exciter à venir le secourir ; d’autres fois on l’en empêcha. L’émir des musulmans prenait intérêt à son sort; mais comme il était loin de Valence et que le destin en avait disposé autrement, il ne put le secourir assez tôt. Lorsque Dieu a résolu une chose, il lui ouvre les portes et aplanit les obstacles!

« Le tyran Rodrigue obtint l’accomplissement de ses infâmes souhaits. 11 entra dans Valence l’année 488 1 , en usant de fraude , selon sa coutume. Le cadi s’était humilié devant lui; il l’avait reconnu pour son souverain et il avait obtenu de lui un traité. Mais ce traité ne fut pas observé longtemps. Ibn-Djahhâf resta pendant peu de temps auprès de Rodrigue , qui s’ennuyait de sa présence et qui voulait le faire tomber. 11 en trouva le moyen, dit-on, au sujet d’un trésor d’une très-grande valeur, qui avait appartenu à Ibn-Dhî-’n-noun. Rodrigue, dès qu’il fut entré dans Valence, avait interrogé le cadi à ce propos, et l’avait fait jurer, en présence d’un grand nombre d’hommes des deux religions, qu’il ne possédait pas ce trésor. Le cadi avait prêté les serments les plus solennels; il ne savait pas quelles calamités et quelles dou-

1) Cette date est fausse, comme l'observe trcs-bien Ibn-al-Abbâr. L’auteur aurait dû dire: l'année 487.

leurs l’avenir lui réservait! Rodrigue avait conclu avec lui une convention en présence des deux partis, convention qui avait été signée par les hommes les plus considérés des deux religions , et où il avait été déclaré que , si dans la suite Rodrigue trouvait ce trésor chez le cadf, il aurait le droit de lui retirer sa protection et de verser son sang. Peu de temps après,

Rodrigue découvrit que le cadi possédait ce trésor; il le prétendit du moins, mais peut-être n’était-ce qu’un faux prétexte. Quoi qu’il en soit, il lui enleva ses hiens et le lit torturer de même que ses fils, jusqu’à ce que le malheureux cadi , accablé de douleur , n’espérât plus rien; puis il le fit brûler vif. Un témoin oculaire m’a raconté que le cadi fut enfoncé jusqu’aux aisselles dans une fosse qui avait été creusée à cet effet , et que , lorsque le feu eut été allumé autour de lui, il rapprocha de son corps les tisons ardents, afin de hâter sa mort et d’abréger son supplice. Que Dieu veuille écrire cet acte sur la page où il a enregistré les bonnes actions du cadi ; qu’il veuille le regarder comme suffisant pour effacer les péchés qu’il avait commis; que dans la vie future, il daigne nous épargner ses douloureux châtiments , et nous aider à faire des choses qui nous méritent son approbation !

«Le tyran (que Dieu le maudisse!) voulut alors brûler aussi la femme et les filles du cadi; mais un des siens le pria d’épargner leur vie , et après avoir

éprouvé quelques difficultés, il le lit abandonner sou projet. Il préserva donc ces femmes du supplice que Rodrigue voulait leur faire souffrir.

«Celle terrible calamité fut un coup de foudre pour tous les habitants de la Péninsule , et couvrit toutes les classes de la société de douleur et de honte.

« La puissance de ce tyran alla toujours en croissant, de sorte qu’il fut un lourd fardeau pour les contrées basses et pour les contrées élevées , et qu'il remplit de crainte les nobles et les roturiers. Quelqu’un m’a raconté l’avoir entendu dire, dans un moment où ses désirs étaient très-vifs et où son avidité était extrême: — Sous un Rodrigue cette Péninsule a été conquise, mais un autre Rodrigue la délivrera; — parole qui remplit les cœurs d’épouvante , et qui fit penser aux hommes que ce qu’ils craignaient et redoutaient , arriverait bientôt! Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son amour pour la gloire , par la prudente fermeté de son caractère et par son courage héroïque , un des miracles du Seigneur. Peu de temps après, il mourut à Valence d’une mort naturelle. La victoire suivait toujours la bannière de Rodrigue (que Dieu le maudisse!); il triompha des barbares ; à différentes reprises il combattit leurs chefs , tels que Garcia , surnommé par dérision Bouche-Tortue, le comte de Barcelone 1 et le fils de Ra-

1) Dans le texte il V a le prince (ou le chef) des Francs. Les

mire 1 : alors il mit en fuite leurs armées , et tua avec son petit nombre de guerriers leurs nombreux soldats. On étudiait , dit-on , les livres en sa présence ; on lui lisait les faits et gestes des anciens preux de l’Arabie , et quand on en fut arrivé à l’histoire de Moliallab, il fut ravi en extase et se montra rempli d’admiration pour ce héros.

«A cette époque Abou-Ishâc ibn-Khafàdja composa sur Valence les vers suivants *:

Les glaives ont sévi dans ta cour , ô palais ! La misère

historiens arabes plus modernes donnent indistinctement le nom do Francs a tons les peuples chrétiens de la Péninsule ; mais Ibn-Bassàm donne constamment aux Castillans et aux Léonais le nom de Galiciens, aux Navarrais celui de Basques, et aux Catalans celui de Francs. La Cronica general les appelle aussi Franceses. Les troubadours appellent ordinairement les Catalans par leur nom véritable ; mais quelquefois ils leur donnent aussi celui de Francs. Voyez, par exemple , l’appel h la croisade contre l’Almohade Yacoub Almanzor , par Gavaudan le Vieux (apud Kaynouard , Choix des poésies originales des troubadours, t. IV, p. 87). On sait que la Catalogne était un fief français.

1) Tous les rois d’Aragon portent chez les Arabes le nom de fils de Ramire.

2) Le célèbre poète Ibn-Khafàdja était né h Alcira en 1058 , et mourut en 1139. Ibn-Bassàm (man. de Gotha, fol. 144 r. — 183v.), Ibn-Khàcân ( Calâyid , Livre IV, ch. 1”) et Ibn-Khallicân (t. I, p. 19, 20 éd. de Slane) lui ont consacré des articles. Son Diwàn se trouve dans la Bibliothèque de l’Escnrial (n° 376) , dans celle du musée asiatique à, Saint-Pétersbourg, dans celle de Copenhague, dans celle de Cid Hammouda a Constantine, et enfin dans la Bibl. impériale (Asselin 418 , 1518 du suppl. ar.). M. Defrémery a eu la bonté de feuilleter ce dernier exemplaire, mais il n’y a pas trouvé les quatre vers que cite Ibn-Bassàm.

et le feu ont détruit tes beautés ! Quand à présent on te contemple, on médite longtemps et ou pleure.... Ville infortunée ! Tes habitants ont été les pelotes que se renvoyaient les désastres ; toutes les angoisses se sont agitées dans tes rues désertes ! La main du malheur a écrit sur les portes de tes cours : Tu n’es plus toi-même ; tes maisons ne sont plus des maisons !

«Quand l’émir des musulmans (que Dieu lui soit propice ! ) eut entendu celle affreuse nouvelle et qu’il eut appris cet horrible malheur, il fit de grands efforts ; Valence lui était un fétu dans l’œil ; il ne songeait qu’à elle; elle seule occupait ses mains et sa langue. Ayant envoyé pour la reconquérir des trouves et de l’argent, il lendit ses lacets. Le sort des armes fut inégal : tantôt la victoire se déclara pour l’ennemi, tantôt pour les troupes de l’émir des musulmans. A la fin, celui-ci effaça la honte qui avait frappé la ville, et lava les outrages qu’elle avait reçus. Le dernier des généraux qu’il y envoya à la tête d’une nombreuse armée , fut l’émir Abou-Mohammed Mazdalî 1 , la pointe de l’épée de l’émir des musulmans et le cordon dont celui-ci se servait pour eniiler ses perles, . Dieu lui lit conquérir la ville et permit qu’elle fut délivrée par lui , dans le mois de Ila-

1) Ce nom étant d’origine berbère , les lexicographes arabes n’en donnent pas la prononciation j mais j’ai cru devoir suivre celle que l’on trouve dans un man. d’Ibn-Khaldoun que possède la Bibl. de

Paris et dans une ancienne chronique espagnole, les

Anales Tolcdanos II (p. 403 : Almazdali; l’article est de trop).

madhân 1 de l’année 495. Que Dieu veuille lui assigner une place dans le septième ciel, et qu’il daigne le récompenser de son zèle et de ses combats pour la sainte cause, en lui accordant les plus belles récompenses qui soient réservées à ceux qui ont pratiqué la vertu !

«A cette époque, Abou-Abdérame ibn-Tâhir écrivit au vizir Abou-Abdalmelic ibn-Abdalazîz une lettre où il dit :

«Je vous écris au milieu du mois béni 2 ; nous avons remporté la victoire, car les musulmans sont entrés dans Valence (que Dieu veuille lui rendre la force!) , après qu’elle a été couverte de bonté. L’ennemi en a incendié la plus grande partie , et il l’a laissée dans un tel état qu’elle est propre à stupéfier ceux qui s’informent d’elle, et à les plonger dans une silencieuse et morne méditation. Elle porte encore les vêtements noirs dont il l’a couverte; son regard est encore voilé, et son cœur qui s’agite sur des charbons ardents, pousse encore des soupirs. Mais

1) Ce renseignement est inexact. En 495 , Ramadhân commençait le 19 juin et finissait le 18 juillet 1002; mais d’après Ibn-al-Abbâr (dans l’Appendice , n° II) , Valence fut reconquise dans le mois de Redjeb 495, et Ibn-al-Khatib donne la date précise, U savoir le 15 Bedjeb , c’est-b-dire , le 5 mai 1102. Les Anales ToleJanos I disent de même: «El Rcy D. Alfonso dexo deserta d Valencia en el mes de Mayo, Era 1140.» Le fait est qu’Ibn-Bassâm a tiré une fausse conclusion do la lettre d’Ibn-Tâhir.

2) Ramadhân.

son corps délicieux lui reste; il lui reste son terrain élevé qui ressemble au musc odorant et à l’or rouge, ses jardins qui abondent en arbres , son fleuve rempli d’eaux limpides ; et grâce à la lionne étoile de l’émir des musulmans cl aux soins qu’il lui vouera , les ténèbres qui la couvrent se dissiperont; elle recouvrera sa parure et ses bijoux; le soir elle se parera de nouveau de ses robes magnifiques ; elle se montrera dans tout son éclat, et ressemblera au soleil quand il est entré dans le premier signe du zodiaque *. Louange à Dieu , le roi du royaume éternel , parce qu’il l’a purgée des polythéistes ! A présent qu’elle a été rendue à l’Islâm , nous pouvons de nouveau nous glorifier d’elle , et nous consoler des douleurs que le destin et la volonté de Dieu avaient causées. »

«Vers la même époque 2 , il écrivit au vizir et faqui Ibn-Djahhâf celte lettre de condoléance sur la mort de son cousin germain qui avait été brûlé et dont nous avons parlé plus haut:

«Un homme qui comme vous (que Dieu veuille vous épargner les malheurs!) est plein de religion et inébranlable dans la foi, qui a une conscience, pure, qui cherche en vain son égal, qui a une incontestable su-

1) On sait que le soleil entre dans le signe du bélier 11 l’équinoxe du printemps.

2) Plus tard, lit-on dans le mnn. A.; mais il est certain que la lettre suivante a été écrite longtemps avant celle qu’Ibn-Bassâm vient de rapporter.

périorité d’esprit et qui connaît les vicissitudes de la fortune, — un tel homme supporte patiemment les calamités; il les dédaigne et les méprise, car il sait que telles sont les vicissitudes du destin et de la fortune , qu’il y a un temps où il faut mourir , et que le sort a réglé d’avance tout ce qui arrive. Eh bien! le malheur (plaise à Dieu qu’il ne vous atteigne jamais et que jamais il ne nous vous enlève!) a voulu que le faqui, le cadi Aboli- Ahmed (que Dieu lui pardonne ses péchés!) fût privé de sa haute dignité et mis à mort. Les étoiles de la gloire , je le jure , ont disparu alors que cet homme honorable a péri; les deux de la noblesse ont versé des larmes quand il tomba et quitta ce monde. En effet, par sa belle conduite et par le secours qu’il prêtait aux infortunés , il ressemblait à la pluie pendant un été stérile , au lait pendant le temps où l’on n’en trouve que dilfieilement; loin d’être cruel, il aimait à pardonner les offenses; il était affable envers ses voisins et fort estimé par scs amis; il séduisait les cœurs par ses manières courtoises, et asservissait les hommes libres par sa bonté. A présent qu’il est mort et que le feu a consumé scs membres , le monde porte le deuil. Comme il gouvernait la ville avec soin et qu’il exterminait ses ennemis, elle verse maintenant sur lui des larmes aussi abondantes que les gouttes d’une pluie de printemps, et partout elle déplore sa perte. Oh! que la mort l’a enlevé vite! Et cela dans un temps où il était votre joie.

où il vous avait donné la gloire pour collier, et où il avait élevé votre puissance au-dessus de toute autre! Mais ayons confiance, si grand que soit notre malheur, car nous avons été créés par Dieu et nous retournerons vers lui ; sachons supporter notre perle avec une résignation dont Dieu nous récompensera largement dans la vie future, quoique nous ayons toute raison de nous affliger, puisque le trépassé était d’une origine illustre , qu’il était pour nous une montagne inaccessible à nos ennemis , et un asile situé sur la hauteur. Le même malheur nous a frappés tous les deux; mais tâchons de nous consoler; si nous y réussissons, ce sera pour nous le plus précieux trésor dans l’autre vie, et nous aurons droit à la plus grande rémunération. »

« Àbou-’l-Hasan dit: Abou-Abdérame a composé tant d’excellentes pièces, et ses pensées et ses actions sont si belles , que ses faits ne peuvent être racontés tous ici, et que la noblesse de son caractère ne peut être décrite avec les développements convenables. Mais j’ai copié la plupart de ses compositions dans un livre à part, auquel j’ai donné le titre de Fil de perles , sur les lettres d’Ibn-Tdhir. En ce moment, il vit à Valence ; il a conservé l’usage de toutes ses facultés , bien qu’il soit âgé de quatre-vingts ans environ. Il a encore bonne ouïe ; il n’a pas cessé de mettre sur le papier des idées qui ôtent tout leur éclat aux colliers de perles , et en comparaison desquelles les nuits échu-

rées par un beau clair de lune sont obscures. Mais ce que nous avons écrit peut, suffire, car quel homme pourrait donner tout ce qu’il y a adiré sur ce sujet?»

Ibn-Bassâm , on l’a vu , ne donne pas une biographie proprement dite du Cid ; il se contente d’indiquer les principaux faits qui signalèrent le cours de sa vie. Cependant les renseignements qu’il fournit, sont d’une très-grande importance. Selon lui, Rodrigue avait été d’abord au service des Beni-Houd, les rois arabes de Saragosse. Les Gesla disent la même chose. Masdeu (p. 177 , 178) a trouvé cette circonstance tout à fait incroyable; les auteurs contemporains du Cid, prétend-il, et ceux des deux siècles suivants, n’ont jamais insinué une pareille chose; c’est donc une fable inventée par les romanceros et les jongleurs ; impossible de croire qu’un prince mahométan accorde sa confiance et son amitié à un ennemi de sa religion, que les sujets de ce prince tolèrent parmi eux un tel homme. «C’est pousser les choses jusqu’au bout!» s’écrie Masdeu. Sans doute , il y a ici quelque chose de bien ridicule ; mais ce n’est pas le récit de l’historien latin, soutenu qu’il est par le témoignage d’un auteur arabe , contemporain du Cid.

Ibn-Bassâm atteste aussi que Rodrigue combattit, à différentes reprises , le comte de Barcelone , le roi d’Aragon et Garcia , surnommé Bouche-Tortue , sobriquet que les auteurs chrétiens ont épargné à leur compatriote Garcia Ordouez , le ceinte de Najera ,

l’ennemi mortel du Cid. Masdeu nie qu’une seule de ces guerres , racontées dans les Gesla , ait eu lieu.

Le récit du siège de Valence , tel que le donne Ihn- Bassâm , offre plusieurs rapports avec celui de la Cronica general, qui a été traité d’absurde.

Enfin, il n’y a pas jusqu’à la terrible parole prononcée par Rodrigue , qui ne se retrouve ; celte fois non pas dans un écrit qui veut passer pour historique , mais dans une romance *. Il est vrai que l’idée de Rodrigue y a revêtu une forme moins orgueilleuse; mais il faut faire attention que, chez Ibn-Bassâm , le Cid parle à un Arabe , tandis que , dans la romance , il parle à son suzerain. «Je ne suis pas un assez mauvais vassal , dit-il à Alphonse , pour que , avec beaucoup d’autres comme moi, je ne regagnasse rapidement ce que le roi goth perdit. »

Comme le passage d’Ibn-Bassâm semble donc démontrer que les documents chrétiens, et notamment les Gesta et la Cronica general , méritent plus de confiance que les historiens modernes ne leur en ont accordé, je crois devoir soumettre ces documents à un nouvel examen , et je commencerai par la Cronica general.

1) «El vasallo tleslorvl. »

O» «• O Oal » > < OÏ

# •i^'C Cm» -J

cJüyXjJI

Ihn-Bassàm , fol. S r.

Francisco.

Reinember, she’s the dutchcss.

Marcella.

But used with more cuntempt, than if I were A peasant’s daughter; baited, and booted al,

Like to a common strumpet.

Maasinger , The Duke of Milan , II , I.

Let me see the jewel , son !

’T is a rich one , curions set ,

Fit a prince's hurgonet.

Fletcher , Wotnen pleased , I V , 4.

Dans la seconde moitié du XIII e siècle, Alphonse X, surnommé le Savant (et non pas le Sage, comme on traduit ordinairement) , composa la grande chronique d’Espagne, connue sous le nom de Cronica general *. C’est une compilation pour laquelle l’auteur a consulté les chroniques latines de Lucas de Tuy et de Rodrigue de Tolède; mais il a aussi fait usage de poèmes espagnols qui traitaient des sujets historiques, absolument comme l’a fait Tite-Live, et quelquefois il ne s’est pas même donné la peiue de faire disparaître la mesure ou les assonances. En outre, il avait à sa disposition quelques livres arabes, parmi lesquels il y en avait qui étaient dignes de foi, tan-

]) Voyez cette note «tans l'Appendice, n" lit.

dis que d’autres, ceux qui traitaient de la conquête de l’Espagne par les musulmans, étaient plutôt des romans historiques.

Il y a sans contredit peu de critique dans ce grand travail , et il ne pouvait en être autrement , car à cette époque la critique historique n’existait pas encore dans l’Espagne chrétienne. Cependant le livre a de grands mérites. On y trouve les esquisses d’une foule de poèmes épiques que, sans lui, nous ne connaîtrions pas du tout, et il a créé la prose castillane, — non pas cette pâle prose d’aujourd’hui, qui manque de caractère, d’individualité, qui trop souvent n’est que du français traduit mot à mot — mais la vraie prose castillane, celle du bon vieux temps, cette prose qui exprime si fidèlement le caractère espagnol , cette prose vigoureuse , large , riche , grave , noble et naïve, tout à la fois; — et cela dans un temps où les autres peuples de l’Europe, sans en excepter les Italiens, étaient bien loin encore d’avoir produit un ouvrage en prose qui se recommandât par le style.

L’histoire du Cid remplit plus de la moitié de la quatrième ou dernière partie de la Cronica general. On se demande si cette partie a été composée par Alphonse ainsi que les trois précédentes. Florian d’Ocampo, qui a donné, en 1541, une très-mauvaise édition de d’ouvrage, nous apprend dans deux notes placées à la fin de la 5' et de la 4 e partie, que de

son temps plusieurs personnes instruites pensaient que cette dernière partie n’a été ajoutée qu’après la mort d’Alphonse X, par ordre de son fils Sancho; qu’elle se compose de morceaux détachés, écrits par des auteurs anciens, et auxquels il a manqué une main habile pour les corriger , comme Alphonse avait corrigé les trois autres parties. Ces notes de Florian d’Ocampo, bien qu’elles reposent sur la fausse supposition qu’ Alphonse n’a pas écrit lui-même la Cronica, mériteraient d’être prises en considération, s’il s’agissait réellement ici d’une tradition tant soit peu ancienne; mais après un mûr examen, je n’y vois que ceci: Quelques personnes du XVI e siècle ont observé certain fait, et ils en ont tiré une conclusion. En effet , Florian d’Ocampo et ses amis ont trouvé que le style de la 4 e partie différait de celui des trois autres , et ils y ont remarqué des « vocablos mas groseros. » Cette différence ne saute pourtant nullement aux yeux; si on laisse de côté le récit du siège de Valence , tout le reste de la quatrième partie est écrit dans le même style que les trois autres. Mais Florian d’Ocampo paraît précisément avoir eu en vue le long récit en question , et il l’a trouvé trop mal écrit pour qu’il pùt admettre qu’il eût passé sous les yeux du savant roi; de là sa conjecture, car je ne puis donner d’autre nom à son observation. Le méchant style du récit incriminé s’expliquera, je crois, d’une tout autre manière; mais il faut observer encore que

le prince don Juan Manuel, qui a écrit un abrégé de la chronique de son oncle, ne dit nullement que la lin ne soit pas de lui; il présente le tout comme l’œuvre d’Alphonse, et personne, à ce qu’il paraît, n’en avait douté avant que Florian d’Ocampo écrivît ses deux notes. Il n’y a donc aucune raison valable pour ne pas attribuer cette quatrième partie à l’auteur des trois précédentes.

En écrivant la vie du Campéador, Alphonse a fait usage de Lucas de Tuy, de Rodrigue de Tolède, des Gesla et de la Chanson du Cid ; mais quand on déduit de son récit les fragments tirés de ces quatre livres et quelques courts récits qui sont évidemment fondés sur la tradition ou sur des poèmes , il reste un fort long morceau qui ne se trouve pas dans les ouvrages que nous venons de nommer. Ce long morceau se distingue en deux parties qui portent un caractère tout à fait différent, et dont la dernière, remplie de miracles et de faits qui sont en opposition avec le témoignage des historiens, n’est à mon sens qu’une légende composée dans le cloître de Saint-Pierrede- Cardègne. Nous y reviendrons. La première partie est une histoire détaillée de Valence, depuis la prise de Tolède par Alphonse VI jusqu’à la conquête de Valence par le Cid.

Je ne sais pas trop bien quels griefs on a contre ce récit, car nulle part je n’en ai trouvé une critique appuyée de raisons et de preuves. Il paraît que ce

récit ne méritait pas un tel honneur. Alasdeu qui a consacré un si grand nombre de pages à l’examen des Gesla , se débarrasse non-seulement du récit en question, mais de toute la Cronica general, dans ces peu de paroles (p. 320): «Je porte cette histoire

sur le catalogue des romances, parce que, au jugement des savants , c’est là la place qui convient à la plupart de ses récits, à ceux surtout qui ont trait à la vie et aux gestes du Campéador. » Et tel est à peu près l’avis de tous les historiens modernes. Un seul d’entre eux, 31. Huber, a abandonné dernièrement l’opinion générale, qu’il partageait encore en 1829 quand il publia son histoire du Cid. L’opinion qu’a émise AI. Huber et dont j’ai déjà parlé dans l’introduction, fait sans doute beaucoup d’honneur à son tact critique; mais ne connaissant pas l’arabe et n’étant pas familiarisé avec les récits des historiens musulmans, il n’a pas pu prouver sa thèse. Aussi je ne sache pas que, jusqu’ici, elle ait trouvé des partisans, et tout en recommandant l’argumentation de M. Huber à l’attention de mes lecteurs, je me sens forcé de suivre ma propre route.

Si ce morceau n’est pas de l’histoire, qu’est-ce donc ? Est-ce une légende ? Mais il ne contient aucun miracle, rien de ce qui caractérise une légende; tout au contraire, le point de vue du chroniqueur, loin d’être catholique , est essentiellement musulman. Un auteur catholique n’aurait jamais composé un

récit de cette nature , mais il se serait bien gardé surtout d’employer des phrases comme celle-ci (fol. 551, col. 2) 1 : «Alors il vit (il est question d’Ibn- Djahhâf) quelle imprudeftce il avait commise en chassant les Almoravides hors de la ville, et en se liant à des hommes d’une autre religion. » Ce morceau n’est donc pas une légende: serait-ce par hasard un poème refondu en prose ? Mais il n’est pas du tout poétique, à moins que la poésie n’ait eu l’étrange fantaisie d’aller se fourrer dans des tarifs de vivres et autres choses aussi platement prosaïques. Et puis, il faut avoir une bien singulière idée de la poésie espagnole et de la fierté castillane, quand on pense qu’un poète aurait représenté le héros de sa nation comme un traître infâme qui foule aux pieds les traités les plus solennels; comme un monstre impitoyable qui fait brûler en un seul jour dix-huit Valenciens affamés et qui en fait déchirer d’autres par des dogues. Est-ce là le Cid toujours loyal, toujours noble, toujours humain de la Chanson et des romances ? Ce Cid dont on aurait pu dire:

Deus ! con se joignent en lui bel

Cuers de lion et cuers d’aignel ! 2

Non, mille fois non; mais c’est bien là le Cid d’Ibn- Bassâm et des autres historiens arabes.

1) Je cite l’édition de Zamora, de l’année 1541.

2) Partonopeui de Blois , vs. 8599 , 8600.

En effet , il y a des preuves évidentes que ce récil a été traduit de l’arabe. Le style contraste singulièrement avec le style ordinaire de la Cronica. Il est lourd et embarrassé; il louche et il boite; il a tout l’air d’une traduction, et d’une traduction non-seulement fidèle, mais servile, d’une traduction qui veut rendre jusqu’à la construction de l’original; quelquefois il est si obscur, surtout quand l’écrivain s’embrouille dans les pronoms possessifs (c’est surtout par le fréquent emploi de ces pronoms que toute traduction servile d’un ouvrage arabe sera obscure) , que j’ose dire qu’une foule de ses phrases sont inintelligibles pour quiconque ne sait pas l’arabe et ne traduit pas dans cette langue ces phrases entortillées. En général, le style est extrêmement simple; mais de temps à autre on rencontre des locutions qui se trouvent à chaque page chez les historiens arabes les plus sobres d’ornements, des locutions qui, par un fréquent usage, ont perdu leur force en arabe, mais qui font un singulier effet quand on les traduit littéralement dans une langue européenne, comme l’a fait le traducteur espagnol de ce morceau. Un Castillan n’aurait pas écrit , au milieu d’un récit fort prosaïque : « la chandelle de Valence s’éteignit et la lumière

s’obscurcit *. » En arabe , la phrase a***âIj ^^âbl

1) " Amatôse la cancléla de Valenei» e escuresciti la luz. » Fol. 314, col 3. ,

est extrêmement fréquente. On trouve ailleurs (fol. 533, col. 3): «et tout le peuple était déjà dans les ondes de la mort. » Jamais un Espagnol n’a employé cette métaphore arabe,

Dans un autre endroit (fol. 328, col. 2):

« dando grandes bozes asi como el trueno é sus amenazas de los relampagos,» «poussant de grands cris comme le tonnerre, et» — mais je ne puis traduire cela dans aucune langue , l’arabe excepté :

,j J! y , ce qui, traduit mot à mot, est en efîet ; «é sus amenazas de los relampagos,» «et eorum minas ex fulminibus. » L’expression est bien connue en arabe , mais il faut la traduire moins servilement si l’on veut se faire comprendre. La traduction espagnole est bien servile en effet. Au lieu de faire dire à Ibn-Djahhâf qu’il voulait rentrer dans la vie privée , ou qu’il y était rentré, on lui fait dire «qu’il voulait être comme un d’eux 1 , » « qu’il se considérait dans l’endroit d’un d’eux s ;» expressions aussi peu espagnoles que françaises, mais parfaitement arabes uV>ls=> qUC*j. Dans un discours du Cid on lit: «ca yo aino à vos é quiero tornar sobre vos,» littéralement: «car je vous aime et je veux tourner sur vous. » Cette expression est arabe :

Plus loin on trouve: «é mando que non metan cativo

1) «É qtie querie ser como uno dellos. » Fol. 328, col. 1. ï) Fol. 330, col. 1.

ninguno en la villa,» ce qu’un écrivain français a traduit de cette manière: «j’ai ordonné qu’on ne lasse pas entrer de captifs dans la ville,» et tel, en effet , semble être le sens des termes espagnols ; mais l’on se demande pourquoi le Cid aurait défendu de faire entrer des captifs dans Valence. Traduisons:

sS

XJoiXji ^1. Ces paroles arabes

répondent exactement aux termes espagnols, mais elles signifient: «j’ordonne que l’on n’arrête personne dans la ville , » et quand on traduit de cette manière , on obtient un sens parfaitement clair et raisonnable. Ailleurs on lit: «le roi de Saragosse ne lui tourna pas la tête 1 2 , » ce qui doit signifier que ce roi ne fit point de cas du messager d’Ibn-Djahhàf , qu’il ne voulut pas écouter ses propositions. En arabe on dit en effet

dans ce sens: IJj *..Ji J, ; mais cette phrase ne

s’emploie ni en espagnol ni dans quelque langue romane que ce soit. Dans un autre endroit (fol. 524 , col. 5) on trouve une expression non moins singulière. Câdir a été assassiné par ordre d’Ibn-Djabhàf , «é vino grau compaûa é tomo el cuerpo é pusol en las treçes del lecho. » Au lieu de treçes, qui ne signifie rien 1 , il faut lire troços. Traduisons: «et il vint

1) « Nol tornô cabeça el rey de Çaragoça. » Fol. 332 , col. 2.

2) L’c'dition , de même que les anciens manuscrits , porte toujours un c cédille quand cette lettre a la valeur du z , soit qu’elle se trouve devant a, o, u , soit qn’elle précède l’e ou l’i.

une grande compagnie, et elle prit le corps et le plaça sur les tronçons du lit.» Ce qui ne convient nullement ici, car il n’a point été dit que le lit avait été rompu , il n’a pas môme été question d’un lit. Aussi l’ancien éditeur, Florian d’Ocampo, n’a pas compris cette phrase puisqu’il a l'ait imprimer treçes au lieu de Iroços ; le rédacteur de la Cronica del Cid ne l’a pas comprise non plus, car il dit: «et elle le mit sur des cordes (!) et sur un lit *.» Traduisons:

.j . — Le mot signifie en effet des tronçons, des morceaux de bois, et signifie un Ut 1 . Nous pouvons donc traduire sur les tronçons du Ut; mais cette traduction n’exprime nullement l’idée de l’auteur; car le mot y jw signifie aussi un brancard, et le mot désigne les pièces de bois dont ce brancard se compose. Aujourd’hui encore , on ne fait point usage de bière dans le Maroc , bien qu’on s’en serve en Égypte ; quand on a lavé le corps , on le place sur un brancard, on le couvre d’une pièce de toile, et on le porte au cimetière 3 . Le même usage existait en Espagne, et les auteurs arabes de ce pays se servent souvent du mot ( les pièces de bois), pris isolément , pour

1) «É pusolo en unas sogas é en un lecho. » Chap. 165.

2) Cette signification manque dans les Dictionnaires , mais il y n longtemps quo j’en ai donné des exemples. Voyez Script. Arab. loci de Abbad. , 1 . 1 , p. 268 , et comparez l’excellente traduction des Voyage» (Tlbn-Batoutah dans la Perte et dans l'Asie centrale , que M. Defrémery a publiée (p. 48).

3) Jackson , Account oj Maroccu , p. 157.

désigner le brancard sur lequel on porte un mort au cimetière. C’est ainsi qu’lbn-Khâcân 1 dit d’un homme qui venait de mourir : ^JLc **3. , « il fut

placé sur son brancard,» littéralement, «sur ses pièces de bois. » Dans un poème 2 que Molamid , l’exroi de Séville , composa quand il sentit sa fin approcher, on trouve ce vers:

«Avant d’avoir vu ce brancard ( ( jüjû est le synonyme de^«), je ne savais pas que les montagnes (c’est ainsi que les Arabes appellent les héros) se transportent sur des pièces de bois. » La phrase est aussi très-fréquente , et au lieu de traduire : « on plaça le corps sur les tronçons du lit,» le traducteur espagnol aurait dû dire : « on plaça le corps sur le brancard.» En effet , il dit immédiatement après, qu’on le couvrit d’une vieille acitâra (d’une housse 3 ) , qu’on le porta hors de la ville et qu’on l’enterra.

Je dois encore signaler une autre bévue du traducteur espagnol ; elle est bien propre à convaincre les plus incrédules que ce récit a bien réellement été traduit de l’arabe.

Après la révolte d’Ibn-Djahhâf et le meurtre de Câ-

1) Calâyid , man. A. , t. I , p. 96.

3) Apud Abd-al-wàhid , p. 112.

3) Voyez cette note dans l'Appendice, n°XV.

dir, tous les partisans de ce roi prirent la fuite. «Fuxéron para un casliello que dezien Jubala cun un pano de Benalfarax, aquel preso que fuera su alguazil del rey é del Cid.» «Ils s’enfuirent vers un château qu’on nommait Jubala, at>ec une pièce d’étoffe de Benalfarax (Ibn-al-Faradj) , celui qui était maintenant prisonnier, et qui auparavant avait été le vizir du roi et du Cid.» Il faut avouer que celte pièce d’étoffe fait ici lin effet fort singulier , surtout parce que , dans la suite, il n’en est plus question. Traduisons:

jÂJI **-aa £*. Sans doute, cela peut signifier :

« avec une pièce d’étoffe d’Ilm-al-Faradj , » car x*Liî désigne fort souvent une pièce d'étoffe >. 31 a is ce sens

ne convient nullement ici. Le mot désigne encore un bataillon, un escadron, une troupe de soldats *. Il faut donc traduire : « avec une troupe (avec des soldats) d’Ibn-al-Faradj , » et alors tout va à merveille.

Tous ces arguments , f tirés du caractère et du style du récit , pourraient suffire à la rigueur. Mais les faits sont là pour leur prêter un puissant appui, pour lever jusqu’au moindre doute. Ce récit , nous pouvons souvent le contrôler à l’aide des auteurs arabes , quelquefois aussi à l’aide des chroniques et des cliar-

1) Voyez les exemples que j’ai cités dans mon Dictionnaire détaillé des noms des vêlements chez les Arabes , p. 368.

2) Voyez Script. Arab. lod, t. II, p. 232.

tes chrétiennes. Je l’ai fait, et voici quel a été le résultat de mon examen. J'ai trouvé que partout ce récit s’accorde parfaitement avec les auteurs arabes les plus anciens et les plus dignes de foi ; qu’on n’y trouve pas les fautes qui déparent les ouvrages des auteurs arabes plus modernes; qu’il contient des faits et des noms propres peu connus et qu’on ne trouve que par accident dans les auteurs arabes , mais qui sont d’une scrupuleuse exactitude; que les détails topographiques le sont aussi; que même les mots et les phrases qu’emploie l’auteur, se retrouvent dans les écrits arabes qui traitent de cette époque , surtout dans le Kildb al-iclifd , excellente chronique qui a été composée , dans la seconde moitié du XII e siècle, par un faqui africain, nommé Ibn-al-Cardebous

Voulant donner quelques preuves de ce que je viens d’avancer, je remarquerai- d’abord que laCronica parle d’une porte de Valence qu’elle nomme liehahnnes , «ce qui signifie, dit-elle, porte de la couleuvre.» Il

faut donc lire Bcbalhancs , wj'j (comparez Al-

cala , au mot culcbra), et il y avait réellement à Valence une porte ainsi nommée ; Ibn-Ivhâcân en parle dans son chapitre sur Ibn-Tâhir. Dans un autre endroit, la Cronica fait mention d’un personnage de Va-

1) Aliou-Merwân Abdalmclie ibn- at-Tanzarî. Je connais le nom (le l’antcur du Kilâb al-ictifâ ]«r Ibn-C hebàt , qui le cite fort souvent.

lence qu’elle nomme Mahomad abenhayèn alaronxa. Il faut lire Abu Mahomad et alarouxa ou alarauxa (les auteurs espagnols du moyen âge donnent fréquemment aux noms relatifs la terminaison a , au lieu de «). Ce personnage vivait réellement à Valence vers l’époque dont parle la Cronica ; le biographe Dhabbi lui a consacré un article, dontCasiri (t. II, p. 1 58) a donné un extrait et que M. Defrémery a bien voulu copier pour moi sur le man. de la Société asiatique. On y lit qu’ Abdallah ibn-Haiyân (ou Hayén selon la prononciation des Arabes d’Espagne) al-Arauchî 1 était un savant théologien qui était né en 409 de l’Hégire et qui alla s’établir à Valence, où il mourut en 487 de l’Hégire , 1094 de notre ère. Ailleurs la Cronica parle d’un gouverneur de Xativa qu’elle nomme Alienmacor. Ce personnage se trouve aussi nommé incidemment par des auteurs arabes. Ainsi Ibn-Bassàm dit (man. d’Oxford, fol. 109 v.) que, lorsque Molamid eut fait mettre en prison son vizir Ibn-Ammâr , dans l’année 1084, plusieurs personnes demandèrent sa grâce, et, entre autres, le gouverneur de Xativa, Ibn-Mahcour ) . Si ma mémoire ne me trompe pas, Ibn-Bassûm a copié la lettre qu’Ihn-Mahcour écrivit à Motamid à cette occasion ; et j’ai sous les yeux des extraits d’une autre lettre , que Motamid fit écrire en

réponse à celle d’Ibn-Mahcour. Ces extraits se trou-

1) Dans le man. , avec les voyelles.

vent dans Y Encyclopédie de Nowairî , man. de Leyde, n° 275 , p. 549. Le gouverneur de Xaliva y est nommé par erreur ct j'. Au reste, la prononciation

de la Cronica est parfaitement exacte , car les Arabes d’Espagne ne faisaient presque pas entendre l’A , et ils donnaient au j. le son de o. Dans un autre endroit (fol. 524, col. 4), la Cronica raconte qu’Ibn-Djahhâf abhorrait son cousin germain 1 , Yalcalde mayor de la ville; qu’il renfermait l’autorité de ce cousin dans de très-étroites limites (nin mandava nin vedava , dit le texte; c’est encore une phrase arabe, y>'); qu’il ne lui donnait que de très-faibles appointements, enfin, qu’il le vexait de toutes les manières. Ibn-Khâcân et Ibn-Bassâm racontent la même chose , et leur témoignage est confirmé par la lettre qu’Ihn-Tâhir adressa à ce cousin d’Ibn Djahhâf et que nous avons traduite plus haut. Ailleurs (fol. 550 , col. 4 et fol. 551 , col. 2) , la Cronica donne à un officier d’Ibn- Djahhâf le nom A’Ateloin ou d ’Aletorui. L’une et l’autre leçon sont altérées, mais la dernière se rapproche fort de la véritable. 11 faut lire Alecorni , car dans les manuscrits , le c et le f, de même que l’n et l’u , permutent facilement. Ce nom relatif s’écrit en arabe , que tout le monde prononce-

rait at-Técornî , si l’on ne savait , par le Lobb-al -

1) Au lieu de hcrmano , comme porte l'édition de la Cronica, il faut lire primo cormano avec la Cron. dtl Cid (ch. 166).

lobâb de Sovouli el par les Dictionnaires géographiques, qu’il faut prononcer at-Técoronnî t. Or, les Técoronnî étaient réellement une famille Valencienne , et nous savons par IbnBassâm (man. de Gotha, fol.

10 r.) que l’un d’entre eux, Abou-Amir ibn-at-Técoronnî, avait été vizir sous le règne du roi de Valence Alidalazîz Almanzor.

La Cronica raconte que lorsque Càdir prit la fuite,

11 cacha dans sa ceinture un collier d’un grand prix; puis elle ajoute : « é diz que fué de Seleyda muger que fué de Abenarrexit él que fué seilor de Belcab : é que pasô despues à los reyes que dizien Benuiuoyas que fuéron sonores del Andaluzia. » Tous les noms propres ont été altérés ici par les copistes ou par l’éditeur; mais l’auteur a voulu dire que ce collier avait appartenu d’abord à Zobaida, l’épouse du calife de Bagdad llâroun ar-Rachîd , et ensuite aux Omaiyades d’Espagne. Un passage d’Ibn-Adhârî (t.ll,p. 95) confirme ce renseignement. On y lit ceci: «Lorsque Mohammed Amin , fils de llâroun ar-Rachîd , eut été tué [dans l’année 815] el que ses richesses eurent été pillées , ses bijoux et scs meubles précieux furent apportés en Espagne, et l’on remit à Abdérame II , le sultan de ce pays, le collier connu sous le nom de collier des lenlillcs [on semble l’avoir appelé ainsi

1) Ce nom relatif dérive d’une ville du Midi appelée Tccoronna. C'est le mot latin coroni auquel on a ajouté le préfixe berber.

parce qu’il était composé de petites pierres vertes et rondes , de petites émeraudes] , qui avait appartenu à Zobaida. »

Dans un autre endroit (fol. 525, col. 1 et 2) on lit qu’après la mort de Câdir, Abou-Isâ ibn-Labboun , le seigneur de Murviédro, céda ses châteaux àlbn-Razîn, à la condition que celui-ci pourvoirait à sa subsistance , et qu’il alla s’établir à Albarracin avec ses femmes, ses enfants et ses amis. Ce renseignement est confirmé , non-seulement par Ibn-al-Abbâr , Ibn-Khâ* cân et lbn-Bassâm, mais aussi par quelques pièces de vers composées par Ibn-Razin et par Ibn-Labboun euxraêmes.

Les ressemblances entre le récit de la Cronica et celui du Kitâb al-ictifâ sont si nombreuses et si frappantes, que je crois devoir me borner à en citer un seul exemple. Je remarquerai donc que les renseignements que donnent ces deux ouvrages sur les bandes du Cid et d’Alvar Fartez, sont absolument les mêmes. «Ces bandes , ajoute la Cronica (fol. 351 , col. 4), donnaient un Maure pour un pain ou pour un pot de vin,» et la même phrase se trouve dans la chronique arabe.

Mais le récit qu’ Alphonse le Savant a traduit, est bien plus complet , bien plus circonstancié , bien plus exact que ceux de tous les autres auteurs arabes pris ensemble. Il l’est à un tel point qu’il ne peut avoir été composé que par un Arabe qui résidait à Valence pendant que le Cid assiégeait cette ville. Cet auteur

paraît avoir écrit l’histoire Je son temps jusqu’au moment où Ibn-Djahhâf fut jeté en prison, et je pense qu’il ne pouvait la conduire plus loin parce qu’il était un de ceux que le Cid fit brûler, dans le mois de mai ou au commencement de juin de l’année 1095, conjointement avec Ibn-Djahhâf.

En effet, ce récit est exact jusqu’à l’époque où Ibn-Djahhâf fut jeté en prison; mais la mort de ce personnage est racontée d’une manière assez singulière. Le Cid le fait juger par le faqui qu’il avait nommé cadi, et par les patriciens de Valence, lesquels décident que, parce qu’il avait tué son roi, il méritait, d’après la loi musulmane, d’être lapidé. Ce récit soulève deux objections: d’abord il est en contradiction avec le témoignage d’Ibn-Bassâm, auteur contemporain, et avec celui d’Ibn-al-Abbâr , historien très-exact et, de plus, Valencien 1 ; en second lieu il n’y a pas, je crois, de loi musulmane qui dise ce qu’on lit ici. Après avoir placé ce récit controuvé , Alphonse se sert exclusivement de livres chrétiens , et l’on ne retrouve aucune trace de la chronique arabe. Comment expliquer ces circonstances P Faudrait-il supposer qu’Alphonse ait adouci ou changé le récit du supplice d’Ibn-Djahhâf, parce que ce récit présentait le Cid sous un jour trop défavorable ? Je ne le crois pas; Alphonse ne peut avoir eu ce motif, car il n’a

1) Voyez le texte d’Ibn-al-Abbâr dans l’Appendice, n° II.

point dissimulé d’autres événements où le Cid se montra bien plus cruel encore que dans cette circonstance. Il faut donc admettre que la chronique arabe lie racontait pas le supplice d’Ibn-Djahhâf; qu’Alphonse a emprunté le récit de son supplice à un ouvrage chrétien, et notamment à la légende de Cardègne; qu’enfin le chroniqueur arabe a été obligé , par un accident quelconque, d’interrompre brusquement son travail.

Or, il est très-certain que le Cid lit brûler vifs en 1095, non-seulement Ibn-Djahhâf et ses parents, mais d’autres encore. Parmi ces malheureux se trouvait un homme de lettres qui avait rempli l’emploi de secrétaire auprès d’un vizir et qui s’appelait Abou-l)jafar Battî (c’est-à-dire , originaire de Batta , un des villages situés aux environs de Valence) '. Ne pourraiton pas supposer que cet écrivain est l’auteur du récit traduit dans la Cronica ? Alors on s’expliquerait pourquoi ce récit s’arrête si brusquement et pourquoi le supplice d’Ibn-Djahhâf n’y était pas raconté. Je dois encore faire observer qu’à travers la rude et lourde traduction espagnole , on peut entrevoir facilement une diction arabe très-élégante. Cette circonstance plaide pour ma supposition, car Abou- Djafar Battî était un littérateur fort distingué.

1) Voyez Macearî , t. II, p. 429, 755 , dans l’Appendice , n° V.

et les textes que je donne i *

Au reste cette chronique , quel qu’en soit l’auteur , est sans contredit le plus bel échantillon que nous ayons de l’historiographie arabe du XI e siècle , et Alphonse le Savant a droit à notre reconnaissance , puisqu’il nous a conservé, quoique dans une traduction barbare, ce trésor inappréciable.

Nous avons encore à expliquer comment et pourquoi cette traduction de la chronique arabe se trouve dans la Cronica general, et à réfuter l’opinion de ceux qui pensent que le récit en question a pour auteur un certain Abenalfange ou Abenalfarax; opinion qui était généralement reçue quand Escolano écrivit son excellente histoire de Valence, c’est-à-dire au commencement du XVII e siècle , et qui a été adoptée dernièrement par M. Huber. Mais avant de pouvoir aborder ces questions , je dois dire ce que c’est que la Cronica del Cid.

Je résumerai en peu de mots le résultat de mon examen de cette chronique , qui a été publiée pour la première fois à Burgos, en 1512, par Juan de Velorado , abbé de Saint-Pierre-de-Cardègne, d’après le manuscrit de ce couvent. Je dirai donc que ce n’est rien autre chose que la partie correspondante de la Cronica general, retouchée et refondue arbitrairement par quelque ignorant du XV e , ou tout au plus de la fin du XIV e siècle , probablement par un moine de Saint-Pierre-de-Cardègne, puis retouchée et refondue aussi arbitrairement, au commencement du XVI e , par l’éditeur Juan de Velorado.

Pour prouver la dernière thèse, je citerai le témoignage de Berganza, qui n’a été remarqué ni par le dernier éditeur, M. Huher, ni, je crois, par aucun de ceux qui, dans ces derniers temps, ont parlé de la Cronica del Cid. Il faut observer que Berganza, qui publia son livre en 1719, est peut-être le seul écrivain qui ait comparé l’édition de Velorado avec le manuscrit de Cardègne. Or, voici ce qu’il dit (t. I, p. 590) : « Je dois avertir que la Chronique du Cid imprimée ne s’accorde pas , pour ce qui concerne certains détails et certains chapitres, avec la Chronique manuscrite ; ainsi je me réglerai sur celle qui se trouve dans nos archives. » J’ai vu d’ailleurs par quelques collations qui m’ont été fournies par M. Defrémery , que l’édition de Velorado dillère assez notablement du manuscrit de la Cronica del Cid que possède la Bibliothèque impériale (n° 9988). Ce manuscrit diffère moins de la Cronica general que l’édition de Velorado , mais il en diffère pourtant. Quand on n’a pas sous les yeux le manuscrit de Cardègne, il est impossible de dire quels changements il faut attribuer à l’ancien moine et quels à Velorado. Toujours est-il qu’ils sont tous, sans exception, très-malheureux et souvent ridicules. Dans le récit arabe, les deux rédacteurs n’ont pas compris une foule de phrases, peu espagnoles à la vérité. Ils les ont ou sautées, ou changées avec une incroyable maladresse. Aussi quand les détails de ce récit, tel qu’il se trou-

ve dans la Cronica general, s’accordent parfaitement avec les récits arabes, il n’en est nullement de môme de ceux qui se trouvent dans la Cronica del Cid , bien que ce soit le môme récit quant au fond. Remarquons encore que le rédacteur de ce misérable pastiche n’a pas même pris soin d’en séparer ce qui n’aurait pas dû s’y trouver. Ecrivant une Chronique du Cid, il a cependant admis beaucoup de choses qui se trouvent dans la Cronica general, mais qui n’ont rien à voir avec ce héros. A la fin de son travail, il dit qu’il y a mêlé ces notices, « parce que celte chronique ne pouvait s’écrire d’une autre manière. » Je ne sais si le rédacteur a pu le faire, môme j’en doute fort; mais de deux choses l’une: ou il aurait dû séparer de son livre ce qui n’y appartenait pas , ou bien il n’aurait pas dû l’écrire. Il y a plus: ce moine maladroit dit tout simplement: «comme nous avons déjà dit,» là où il s’agit de faits antérieurs à l’époque du Cid et dont il ne parle pas du tout, et il dit aussi: « comme nous dirons plus tard , » quand il s’agit de choses qui n’arrivèrent qu’au XIII e siècle et dont il ne parle pas non plus '.

C’est de cette chronique que nous est venu l’Abenalfange qui aurait écrit le récit arabe; car elle dit (chap. 180) : « Et alors Abenalfange , un Maure qui écri-

I) Voyez les exemples qn’a rassemblés M. Hubcr (Introduction , p. xlv , dans la note) — pour prouver tout autre chose, il est vrai.

vit cette histoire en arabe à Valence , nota combien valaient les vivres, pour voir combien de temps la ville pouvait encore tenir; et il dit que le cafîz » etc. Il n’existe pas en arabe un nom propre Ibn-al-Fandj. Je vois par le livre de Berganza (t. I , p. 390) , que le manuscrit porte Abenfax. En supposant que c’est Abenfax, Abenfarax, Ibn-Faradj , le passage mériterait sans doute considération, s’il se trouvait dans la General-, mais il ne se trouve que dans un livre où, quelques lignes plus haut, le récit arabe a été interpolé de cette manière: «Mais notre seigneur Jésus- Christ ne voulut pas qu’il en fût ainsi » etc.

Le fait est que le moine du XV 0 siècle, qui a composé la Cronica dcl Cid, a mis le récit arabe sur le compte du personnage fabuleux qui passait pour l’auteur de la vieille légende de Cardègne. Voulant donner à son travail une apparence de vérité, ce légendaire l’avait attribué à un contemporain du Cid, et rien n’était plus commun dans le moyen âge que cette espèce de fraude. Les auteurs des romans du cycle carlovingien prétendent presque toujours que ces livres ont été trouvés à Saint-Denis. Le roman provençal connu sous le nom de Philomena, se dit écrit par un maître d’histoire, contemporain et ami de Charlemagne, et appelé Philomena. Même des poèmes historiques se publiaient sous un pseudonyme. Ainsi la Croisade contre les Albigeois, récit assez fidèle et composé par un troubadour contemporain , se dit écri-

te par un personnage qui avait longtemps étudié la géomancie, et qui s’appelait maître Guillaume, de Tudèle en Navarre. Cervantes a tourné en ridicule cette coutume , quand il prétend que son Don Quichotte est une traduction d’un ouvrage arabe , écrit par Cide Hamete Benengeli. Il est même fort possible qu’il ait voulu persifler surtout la Cronica del Cid, où le véritable récit arabe fourmille de phrases chrétiennes interpolées, et où la légende catholique de Cardègne (ainsi que dans la General ) est attribuée à un Arabe valencien. Cette supposition devient fort probable, quand on voit Cide Hamete commencer un chapitre par ces paroles: «Je jure comme chrétien catholique *. »

Le prête-nom , le Turpin , de la légende , est donc le valencien Abenalfarax, le neveu d’Alfaraxi, qui se trouve souvent nommé dans la légende et dont parlaient probablement les traditions monastiques que le légendaire a suivies. Ayant embrassé le christianisme, cet Alfaraxi avait reçu le nom de Gil Diaz, et après la mort du Cid, il s’était fait moine dans le couvent de Cardègne. A en croire la légende, le GidL l’avait nommé cadi de Valence; car là où le véritable récit arabe s’arrête, la General (fol. 557 , col. 2) dit: «Les Valenciens demandèrent au Cid qu’il nommât son alguazil (vizir) et qu’il leur donnât pour cadi

1) Don Quijote , II* parle, c. 27.

son cadi qui se nommait Alhugi; et celui-ci était le personnage qui avait fait les vers [c’est-à-dire, l’élégie sur Valence] , ainsi que l’histoire l’a raconté. Et après que le Cid se fut établi dans la ville de Valence, ce Maure se convertit, et le Cid le fit baptiser, ainsi que l’histoire vous le racontera dans la suite. » Au lieu d’Alhugi , la Cronica del Cid (ch. 208) porte Aya Traxi; mais il est certain qu’il faut lire Alfaraxi, car il est raconté plus loin (fol. 559, col. 1 et 2) , que le faqui qui avait été nommé cadi des Maures par le Cid et qui se nommait Alfaraxi, «celui qui avait fait et inventé les vers sur Valence,» vint trouver le Cid; «et il était de si bon entendement et de si bon jugement, et il était tant latin, qu’il semblait chrétien , et à cause de cela le Cid l’aimait. » Si ou lit ici que l’Alfaraxi de la légende avait composé l’élégie sur Valence, qui se trouve dans le récit arabe, il ne faut y voir qu’une assertion sans fondement de l’auteur de la General ; ce renseignement ne pouvait se trouver dans la légende, comme nous le verrons tout à l’heure. Là où le récit arabe s’arrête, la General suit d’abord la Chanson du Cid (Gêner . , fol. 538, col 1 med. — fol. 559, col. 2; Chanson du Cid, vs. 1215 jusqu’à la fin) en y ajoutant de temps en temps quelques notices tout à fait fabuleuses, qu’elle a empruntées à la légende de Cardègne. Puis elle dit (fol. 359, col. 5): «D’après ce que raconte l’histoire du Cid , que composa , à partir d’ici , Aben-

alfarax, le neveu de Gil I)iaz , à Valence,» etc. (Un peu plus bas (col. 4) Âbenalfarax se trouve nommé de nouveau, et fol. 562, col. 2: « Scgun que cuenta Abenalfarax él que lizo esta estoria en aravigo. ») 11

ne faut pas croire que la Cronica ne commence qu’ici à se servir de • la légende de Cardègne ; mais à partir d’ici, elle s’en sert exclusivement.

Est-il probable à présent que le récit arabe ait déjà été traduit dans la vieille légende ? Je crois que non. Ces deux récits ont un caractère tout à fait différent : l’un est musulman et présente le Cid sous un jour assez défavorable; l’autre est ullra-catholiquc et le Cid y devient un saint qui fait des miracles. Impossible que le légendaire, qui voyait dans son héros un modèle de piété et de dévotion, ait copié un récit qui le représente comme un monstre de cruauté. C’est parce que je crois ce fait impossible, que j’ai dit que la phrase où il est raconté qu’Alfaraxi ou Gil Diaz avait composé l’élégie sur Valence, a été ajoutée par Alphonse le Savant. Quand on suppose qu’elle se trouvait chez le légendaire, on dit eu même temps que celui-ci a connu et suivi en partie le récit arabe. Cela ne pouvant être, il faut bien croire que cette phrase est une de ces nombreuses additions arbitraires qu’on remarque dans la General, quand on compare ses récits avec les sources où elle a puisé.

Supposons donc qu’ Alphonse le Savant a traduit le récit arabe; alors on s’expliquera pourquoi ce récit ,

peu flatteur pour le Cid, se trouve dans la General. Alphonse , qui savait l’arabe et qui aimait à s’entourer de savants de cette nation, détestait la noblesse qu’il eut maintes fois à combattre et qui iinit par le détrôner. 11 doit donc avoir accepté avec empressement le récit arabe-valencieu , qui était hostile au Cid. Le Cid, en cifet, toujours exalté dans les romances comme rebelle et ennemi de la royauté ; le Cid , si cher à la Castille parce qu’il triomphe du roi qui l’a exilé , le Cid était un ennemi pour Alphonse, qui dut se trouver heureux de dénigrer le représentant idéal du noble castillan. Je crois donc qu’il a traduit lui-môme le récit arabe; et cela aussi littéralement que possible, afin qu’on ne put pas l’accuser d’avoir calomnié l’idole de la noblesse. Et voilà pourquoi le style de la traduction est. si mauvais, pourquoi il diffère si sensiblement du style ordinaire du roi auteur.

Jusqu’ici nous n’avons parlé que des récits arabes. Nous devions commencer par là parce qu’ils sont les plus anciens, et parce que le Cid n’est point devenu pour les musulmans un personnage semi-fabuleux. Pour eux il ne pouvait le devenir; la société arabe était arrivée depuis longtemps à un état de civilisation qui exclut les traditions populaires et poétiques. Pour eux le Campéador était un chevalier chrétien comme un autre; ils pouvaient le haïr, mais voilà tout. 11 faut examiner à présent les récits chrétiens.

Ne tout mensonge, ne tout voir;

Ne tout faulte, ne tout savoir.

Robert Wace , Homan de Itou.

Nè ohi piti vaglia, ancor si trova il vero;

Che resta or queslo or quel superlore.

Ariosto , Orlando furioso , XXV, 1.

Ou sait que c’est Masdeu qui a attaqué les Gesta sur tous les points, et qui a tâché de prouver que ce livre ne mérite pas la moindre confiance. On sait aussi que ceux qui sont venus après lui, ont trouvé ses arguments convaincants.

Je dois avouer que je ne partage pas cette opinion; qu’à quelques rares exceptions près, je n’adopte aucun des raisonnements de Masdeu; qu’en conséquence, je ne puis adopter le résultat auquel il est arrivé.

Dans des questions qui ne sont pas purement et simplement philosophiques, il ne suffit pas de raisonner logiquement: il faut encore de l’érudition. Or, je dois bien le dire, Masdeu ne me semble pas avoir possédé les connaissances nécessaires pour l’accomplissement de la tâche qu’il s’était imposée; on trouve dans son livre des preuves frappantes et nombreuses du contraire. L’auteur des Gesta dit par exemple, que Chimène, fille de Diégo comte d’Oviédo, l’épouse de Rodrigue, était la neplis d’Alphonse VI. Elle était en effet la fille de Chimène, fille d’Alphonse V, et par conséquent, cousine germaine d’Alphon-

se VI Masdeu (p. 168, 169) fait tous ses efforts pour nier cette circonstance; niais ne pouvant trouver aucun argument valable, il se jette en désespéré sur le mot neplis, auquel il ne semble connaître aucun autre sens que celui de pclile-/ille , et il prétend que l’auteur a confondu Alphonse V avec Alphonse VI, puisqu’il dit que Chimènc était petite-fille de ce dernier; ce qui, en effet, serait tout à fait absurde. Masdeu semble donc avoir ignoré que , dans le latin du moyen âge, nepos et neplis se prennent souvent dans le sens de cousin germain , cousine germaine. C’est une ignorance bien peu pardonnable chez un historien soi-disant critique; mais puisqu’il ne connaissait pas ce fait , pourquoi ne s’est-il pas donné la peine de chercher le mot nepos dans le Glossaire de Ducange et dans le supplément de Carpentier?

Masdeu a laissé échapper d’autres bévues aussi extraordinaires, en parlant du surnom de Rodrigue, cl Campeador. Il dit que ce surnom ne se trouve que dans les auteurs du XIII e siècle, et que, d’ailleurs, ce n’est pas non plus un titre honorifique Campeada , dit-il, signifiait une incursion en pays ennemi,

1) Voyez Florez , Rcynas Catholicas , t. I, p. 131 , et les autours qu'il cite. Voici la table généalogique :

Alphonse V

Sancha, mariée à Ferdinand Fr Chiinèue, épouse de Diégo d’Oviédo Alphonse VI Chimène, épouse du Cid

telle qu’en fait un capitaine île cavalerie légère , non un général d’année. Un campeadur est donc un soldat aventureux et hardi , mais qui ne sait pas conduire la guerre d’une manière savante. Dans la guerre, c’est le plus lias emploi («el mas baxo olicio»). Ne dirait-on pas, à entendre Masdeu, que le litre de Campcador n’est pas très-ancien? Et cependant, sans citer tous les vieux documents latins et espagnols où on le rencontre , ne se trouve-t-il pas chez tous les auteurs arabes qui parlent de Rodrigue, à partir d’ibn- Bassâm , qui écrivait en 1109? Les Arabes écrivent

, en ajoutant les voyelles Remar-

quons que n avant b se prononce m , que les Arabes n’ont point de p, et qu’en Espagne le son se prononçait constamment o, alors nous aurons cl-cambcyator. Cette transcription du latin campealor n’est-elle pas parfaitement exacte ? Et osera-t-on encore soutenir que ce litre ne se trouve que chez des auteurs du XIII” siècle ? Mais ce n’est pas un titre honorifique, dit Masdeu, c’est plutôt un sobriquet injurieux. Si Masdeu avait lu les anciens poètes de sa nation , il aurait su que Gonzalo de Berceo, qui florissait vers l’année 1220, dit dans sa Vida de Sanlo Domingo de Silos (copia 127):

El Itey Don Garcia de Nagera Sennor,

Fijo del Itey Don Sanclio él que dicen Mayor ,

Un firme caballero, noble campeador,

Mas para sant Millan podrie ser meior.

Le roi Don Garcia , seigneur de Nagera , fils du roi don Sancho , surnommé le Grand , était un vaillant chevalier , un noble campeador , mais pour (le cloître de) Saint-Millan il aurait pu être meilleur.

Est-ce que campeador est ici un sobriquet injurieux ? Le roi Garcia remplissait-il dans la guerre le plus bas emploi ?

Mais c’est ici le lieu d’expliquer ce titre de Campéador. Celui de Mio Cid que portait Rodrigue ( « mio Cid semper vocatus,» dit l’ancien biographe d’Alphonse VII) , s’explique aisément : c’est mon seigneur ,

et cette qualification était sans doute donnée au chevalier castillan par ses soldats arabes et par les Valenciens, devenus ses sujets. Mais celui de Campéador est moins facile à interpréter , et il me semble que non-seulement Masdeu ne l’a pas compris, mais qu’en général on n’en a pas saisi le véritable sens. Aussi M. Huber 1 , plus prudent en ceci que d’autres écrivains, a-t-il déclaré que l’on ne peut donner que des conjectures sur la signification de ce nom.

Il va sans dire que Campéador n’a rien à démêler avec le mot latin campus. 11 dérive au contraire du mot teutonique champh , qui répond aux mots duellum et pugna; le verbe kamfjan répond à prœliari, et le substantif kamfo ou kamfjo répond aux mots gladiator , athleta , tiro, pugil , pugitlalor, agonisla, Venator,

1) Geschichte des Cid, p. 96.

miles. Ces termes se rencontrent déjà dans les plus anciens monuments de la langue allemande ». L’anglosaxon avait le mot cœmpa qui était l’équivalent de l’allemand hamfo , et le verbe campjan. Dans l’allemand du moyen âge , le mot Icampf s’employait dans le sens de duel , et il était l’opposé de lantstrit *. Celte racine et ses dérivés se sont conservés dans toutes les langues germaniques, l’anglais excepté 3 . L’islandais a le verbe keppa et le substantif Icempa (champion); le suédois, le danois et le hollandais ont /camp, en allemand Icampf ; le verbe est Icâmpa en suédois, Iciœmpe en danois, kempen en hollandais, kâmpfen en allemand; le champion se nomme Icâmpe ou kâmpare en suédois , Iciœmpe en danois , kempe , kamper ou kemper en vieux hollandais, kiimpfe en allemand. Dans le latin du moyen âge on trouve les substantifs camphio, campio, camphius , les verbes compare , campire et probablement campeare (d’où dérive campealor ). Cette racine teulonique a aussi passé dans les langues romanes : en français champion , en provençal champion , campiou , champion , en italien campione , en catalan campion , en portugais campeao , campiao , en espagnol campeon.

On a cru généralement que campeador était synonyme de champion ; mais cette opinion est erronée. Le

1) Voir Graff, Althochdeutscher Sprachschatz , t. IV, p. 406,407.

2) Voir Ziemann , Mittelhochdeu ts ch es Wœrterbuch, au mot kampf.

3) Les Anglais ont reçu leur champion des Normands.

champion était un homme qui allait d’un lieu à un autre pour louer ses services dans les combats judiciaires. Il combattait à pied , jamais à cheval , et u’avait d’autres armes qu’un bâton et un bouclier. Les champions étaient réputés infâmes; les lois les mettaient sur la même ligne que les voleurs et les filles publiques Si donc campeador était l’équivalent de champion , Masdeu aurait eu raison sans le savoir , en disant que campeador était un sobriquet injurieux. Mais le véritable sens du mot campeador exprime un usage que les Espagnols avaient emprunté des Arabes, et en vertu duquel certains preux sortaient des rangs , quand deux années étaient en présence , pour défier les ennemis, pour engager quelques-uns d’entre eux à accepter un combat singulier. Ordinairement celui qui faisait l’appel au combat improvisait quelques vers dans le mètre redjez , auxquels son adversaire répondait dans le même mètre et en employant la même rime. Sortir des rangs pour appeler un ennemi au combat, s’appelait en un seul mot baraza 2 ; celui qui le faisait , portait le nom de

1 ) Voyez l’excellent article campio dans Ducange , et comparez Ziemnnn , Mittelhochdeutsches Wcerterbuch , au mot kempfe.

2) Ce sens est extrêmement fréquent, et si l’on ne savait que les significations les plus usitées manquent souvent dans nos dictionnaires arabes , on aurait le droit de s’étonner de no pas l’y trouver. Pour ne pas remplir une demi-page de citations , je me bornerai aux suivantes: Fables de Bidpai , p. 6; Ibn-al-Athîr , t. XJ, p. 257 ed. Tomberg ; Nowairî , Ilist. d'Espagne , man. 2 h, p. 443 ; Iloçri , Zahr-al-âdàb , man. 27, fol. 21 r.

mobdriz , que Pierre d’Alcala a très-bien traduit par dcsafiador 1 ; et celui qui avait la coutume de faire de tels défis, qui, pour ainsi dire, en faisait son métier, se nommait barras. Cet usage, qui était fort ancien, existait encore dans le XI 1 ' siècle , et un auteur arabe qui avait séjourné à Saragosse et qui était contemporain du célèbre Campéador , Torlôchî , nous offre à ce sujet un récit qui me parait assez curieux pour que j’en donne ici la traduction 2 :

« Il y. avait à Saragosse un cavalier , nommé Ibn- Fathoun , qui était de ma famille , car il était l’oncle de ma mère. Aucun Arabe ni aucun barbare (chrétien) ne l’égalait en bravoure ; aussi Jloslain , le père

1) Le même lexicographe traduit aussi très-bien dcsafio por uno par mobâraza.

2) Ibn-abî-Zandaca Tortôcliî (de Tortose) naquit en 1059. Il séjourna h Saragosse , oh il prit des leçons d’Abou-’l-Walîd Bâdjî , et il étudia les belles-lettres h Séville , sous le grand Ibn-Hazm. En 476 (1083, 4) , il quitta l’Espagne, fit le pèlerinage de la Mecque , et s’établit pour quelque temps en Syrie. Dans la suite , il jouit de la faveur d’Ibn-al-Batftyiliî qui, après le meurtre d’Afdhal Cliâhânch&h , en décembre 1121, fut élu vizir par les émirs égyptiens. Ce fut îi ce noble personnage qu’il dédia son Sirâdj al-molouc , ouvrage qu’il doit avoir composé entre 1122 et 1126, qu’Ibn-al-Batâyihî fut arrêté et mis h mort par le calife Fatimido Amir. Voir Ibn-Iihallicân , Fasc. VI , p. 141 — 143 , et Maccarî dans son Ye livre.

Le Sirâdj al-molouc est une sorte de manuel à l’usage des princes. U contient aussi une foule do courtes histoires, souvent très-curieuses.

J’ai traduit le passage que je cite ici , d’après trois manuscrits , les n«» 70, 354 a et 354 4. Il se trouve dans le chapitre 61 , qui traite de l’art de la guerre.

de Moctadir «, restituait fort et lui payait cinq cents ducats de solde. Tous les chrétiens connaissaient sa valeur et redoutaient de le rencontrer sur le champ de bataille. On raconte que quand un chrétien abreuvait son cheval et que l’animal ne voulait pas boire, il lui disait: — Bois donc! as-tu vu Ibn-Fathoun dans l’eau? — Ses camarades lui portaient envie à cause de la haute solde qu’il recevait, et des grands égards que lui témoignait le sultan. Ils surent le noircir auprès de Mostaîn, qui, pendant quelques jours, lui interdit sa porte. Ensuite Mostaîn flt une incursion dans le pays des chrétiens , et lorsque les deux armées furent en présence , un mécréant sortit des rangs (6araza) et se mit à crier: — Y a-t-il un mohâris ? — Un cavalier musulman alla à sa rencontre (.baraza ilaihi ). Ils joutèrent pendant quelque temps ; mais le chrétien ayant tué son adversaire, les polythéistes poussèrent des cris de joie; les musulmans, au contraire, se laissèrent aller au découragement. Puis le chrétien se plaça de nouveau entre les deux rangs et cria: — lieux contre un! — Un musulman alla l’attaquer , mais il fut tué , lui aussi. — Trois contre un ! — cria alors le chrétien ; mais personne n’osa aller se mesurer avec lui, et l’on s’écria:

1) Tl s’ugit ici de Mostaîn I", le fondateur de la dynastie des Beni-Houd , qui commença il régner en 1039 et mourut en 438 de l'Hégire (1046 , 7).

— Il n’y a qu’Abou-’l-Walid ibn-Fathoun qui puisse servir ici. — Mostaîn l’appela , le traita avec beaucoup de bonté et lui dit : — Ne voyez-vous pas ce que fait ce mécréant? — Mais oui, je le vois. — Eh bien , qu’y a-t-il à faire ? — Que désirez-vous ? — Que vous nous délivriez de cet homme. — Cela sera fait dans un instant , s’il plaît à Dieu. — Immédiatement après, Ibn-Fathoun se revêt d’une chemise de toile et se met en selle; mais sans se munir d’aucune arme , il prend un fouet avec une longue cordelette , garnie d’un gros nœud , et va à la rencontre ( baraza ) du chrétien , qui le regarde plein d’étonnement. Les deux adversaires se précipitent l’un sur l’autre, et le chrétien désarçonne Ibn-Fathoun d’un coup de lance ; mais celui-ci se cramponne au cou de son cheval ; puis il se débarrasse de ses étriers , saute à terre , se remet en selle , s’élance sur son adversaire , et lui assène un coup de fouet sur le cou. La cordelette se tord autour du cou du chrétien ; Ibn-Fathoun l’arrache avec la main de sa selle , et le traîne vers Mostaîn. Alors celui-ci reconnut qu’il n’avait pas bien agi envers Ibn-Fathoun; il le j’emercia avec chaleur et lui rendit tout ce qu’il lui avait ôté.»

Voilà le barrâz arabe; ce qu’Ibn-Fathoun était dans l’armée de Mostaîn , Rodrigue Diaz l’était dans l’armée de Sancho de Castille , car campeador répond exactement à barrâz. Et ceci n’est pas une conjecture : c’est un fait bien avéré. L’auteur de l’ancien poème

latin sur Rodrigue, dit expressément que celui-ci devait son surnom à un combat singulier :

Hoc fuit primura singulare bellum ,

Cum adolescens devicit Navarrum ;

Hinc Caxnpidoctor dictus est maiorum Ore virorum.

D’ailleurs , dans un lettre écrite au Cid par Bérenger , comte de Barcelone , et copiée ou traduite dans les Gesta (p xxxvn), on lit d’après l’édition de Uisco: « Tandem vero faciemus de te alboroz. lllud idem , quod scripsisti, fecisti lu ipse de nobis. » llisco (p. 188) traduit : « Finalement nous ferons de vous ce qu’on appelle alboroz , et cela même que vous avez écrit et fait de nous , » et il n’ajoute aucune observation. M. Hubcr ( Gesch . des Cid, p. G6) : «Finalement tu éprouveras notre vengeance. Ce que. tu nous reproches, tu le mérites de nous;» et dans une note (p. 170) il dit que , n’ayant pas trouvé le mot alboroz chez Ducange , il ne peut pas trop rendre compte de sa véritable signification , mais qu’il le croit analogue à alborole, tumulte, sédition, et à alborozo , ravissement. Deux difficultés se soulèvent contre cette explication. D’abord il n’y a pas la moindre trace d’un mot alboroz dans l’ancien espagnol. Mais supposé, pour un instant , que ce mot ail existé comme synonyme d ’alborote , qu’est-ce que signifie alors la phrase: nous ferons de vous tumulte, ou sédition F Dans la traduction abrégée que donne la Cronica rjencral (fol, 322 , col. 5) ,

on lit: « è farémos de ti alboras lo que feziste de nos.» Ici la ponctuation est déjà beaucoup meilleure que chez Itisco , et l’un des o est un a ; changeons aussi le second, et lisons: «Tandem vero faciemus de te, albaraz ! illud idem quod , scripsisti , fecisti tu ipse de uoliis ; » — « finalement nous ferons avec toi , albarrâzl cela même que, comme tu écris, lu as fait avec nous.» Plus haut, Bérenger avait donné à Rodrigue le titre de campéador; mais ici il le traduit, parce qu’il voit en lui un chevalier arabe plutôt qu'un chevalier chrétien; aussi ajoute-t-il: «Dieu vengera ses églises, que tu as violées et détruites!»

Mais Bérenger de Barcelone nous ramène à Masdeu et à ses critiques.

L’auteur des Gesta donne constamment au comte de Barcelone le; nom de Bérenger. Masdeu (p. 181 — 183 et passim) prétend que ce Bérenger n’a jamais été comte de Barcelone; que Barcelone ne lui a pas obéi un seul jour, soit pendant la vie de son frère Raymond II, soit pendant celle de son neveu, Raymond III; qu’il fut déshérité par son père; que pendant la vie de son frère, depuis 1076 jusqu’à 1082, il ne fut qu’un prétendant rebelle; enfin, qu’il n’a pas été tuteur de son neveu ; c’est ce que prouvent , dit Masdeu , les diplômes et les privilèges de cette époque, où l’on rencontre toujours le nom de l’un des deux Raymonds, mais pas une seule fois celui de Bérenger. 11 trouve que dans cette circonstance la Chanson du

Cid, la Cronica general et celle du Cid sont moins absurdes que l’histoire latine , puisque ces livres nomment le véritable comte de cette époque, à savoir Raymond II. Masdeu ignorait-il donc que Raymond I er , qui mourut en 1076, avait, par son testament, divisé ses États entre ses deux fils, Raymond II et Bérenger ? Que ce testament existe dans les archives de Barcelone ‘ ? Que l’on y trouve aussi la charte où Raymond II promet à son frère Bérenger d’observer le testament de leur père 1 ? Qu’il existe dans les mêmes archives une autre charte de Raymond II, datée du 18 juin 1078, et qui est de la même nature 3 ? Qu’il y a une convention, datée du 27 mai 1079, entre Raymond II et Bérenger, où ils définissent le temps pendant lequel chacun des deux habiterait le palais de Barcelone; à savoir l’un à partir de huit jours avant la pentecôte jusqu’à huit jours avant la fête de noël, l’autre à partir de huit jours avant la lëtc de noël jusqu’à huit jours avant la pentecôte 4 ? Que par un acte du 20 juin de la même année, Raymond et Bérenger, «comtes de Barcelone par la grâce de Dieu,» donnent de concert à l’abbaye de Saint-Pons la moitié du château de Peyriac dans le Minervois 5 ? Que dans un autre acte, du

1) Voyez Diago , Hist. de los Condes de Barcelona , fol. 129 r.

2) Voyez ibid. , fol. 132 r.

3) Ibid., fol. 132 r. et v.

4) Diago (fol. 132 v.) donne dans l’original une partie de ce document.

5) Uist. gêner. de Languedoc , t. II , p. 252 , et Prouves , p. 303.

26 juin de cetle année, ils se nomment aussi «Nos duo fratres Comités Barchinonenses 1 ? » Que dans l'enquête laite du temps d’Alphonse, roi d’Aragon, vers l’an 1170, touchant l’acquisition faite par les comtes de Barcelone, ses prédécesseurs, du comté de Carcassonne, il est aussi parlé de la division des États de Raymond I er entre ses deux fils Raymond II et Bérenger 2 ? Que quand Raymond II eut péri assassiné le 6 décembre 1082, laissant un fils, Raymond III , qui , à cette époque , ne comptait pas encore un mois, Bérenger conserva non-seulement la moitié du comté, mais qu’il fut aussi le tuteur du fils de son frère, ainsi qu’il résulte encore d’une charte 3 ? Qu’il existe un document du 15 novembre 1089, par lequel Arnaud Miron de Saint-Martin se reconnaît vassal du comte Bérenger en sa qualité de tuteur de Raymond III 4 ? Que dans une charte de 1090, Raymond 111, qui était alors ûgé de huit ans, et son oncle Bérenger se nomment tous les deux comtes de Barcelone 5 ? Qu’Ermcngaud de Gerp , comte d’Urgcl, donne, dans son testament daté du 29 avril 1090, le titre de comte de Barcelone à Bé-

1) Diago , fol. 133 r.

2) Co document a été publié par Marca , Marca IJispan., p. 1131 , et par Dom Vaissette , Hist. gêner, de Languedoc , t. Il , Preuves ,

3) Diago, fol. 134v.

4) Diago , fol. 134 v. , 135 r.

5) Diago , fol. 142 v.

renger 1 P De (leux choses l’une: ou Masdeu n’a pas connu ces chartes, auxquelles on pourrait en ajouter beaucoup d’autres 2 , et alors il est bien singulier qu’un homme si peu familiarisé avec les documents ait la prétention d’écrire une histoire critique d’Espagne en vingt volumes; ou bien il les a ignorées à dessein, parce qu’elles étaient favorables à l’histoire latine dont il combat l’authenticité , et si tel est le cas , il a fait preuve de mauvaise foi. L’histoire latine a parfaitement raison quand elle dit que l’adversaire de Rodrigue était Bérenger et non Raymond. Elle ne précise pas l’époque où Rodrigue combattit Bérenger pour la première fois , mais elle (lit du moins que cela eut lieu quelque temps après la mort de Moctadir de Saragosse, c’est-à-dire, après l’année 1081. Que cette première guerre ait eu lieu avant ou après le 5 décembre 3 1082, époque de l’assassinat de Raymond II, peu importe, car Bérenger était comte de Barcelone

1) Voyez l'original latin chez Diago , fol. 137 v.

2) Masdeu avoue lui-même qu’Urbain II, dans un bref de 1089, donne h, Be'rcnger le titre de comte do Barcelone. M. Bofarull (Condcs de Barcelona, t. II, p. 108 — 141) cite une foule d’autres chartes qui confirment ce que j'ai dit dans mon texte; à mon grand regret, il no m’était pas permis de mettre ici b. profit cet excellent livre , parce qu’il est postérieur à celui de Masdeu , et que , pour ne pas etre injuste, je devais me borner H citer des ouvrages que Masdeu aurait pu consulter. Voyez aussi la charte publiée par Villanueva, Viage literario , t. VI, p. 318—320, et comparez p. 208—211 du même volume.

3) Cf. Bofarull, t. II, p. 1 19- — 123.

conjointement avec son frère. Plus tard Rodrigue ne peut avoir combattu que Bérenger, car le pupille de celui-ci, Raymond III, était encore enfant. Que Rodrigue a réellement combattu à dilférenles reprises le comte de Barcelone, c’est ce qui résulte du témoignage irrécusable d’Ibn-Bassùm.

L’incompétence de Masdcu étant déjà très-grande quand il s’agit de l’histoire de l’Espagne chrétienne , on conçoit qu’il est resté tout à fait étranger à l’histoire de l’Espagne arabe; ce qui, malheureusement, ne l’empêche pas de nier tout ce qui lui déplaît. L’auteur de l’histoire latine dit, par exemple, qu’à la mort de Mocladir, ses Etats furent partagés entre ses deux fils, dont l’un, Jloutainin, obtint Saragosse, et l’autre, Alfagib, Dénia (p. xx) , Tortose et Lérida (p. xxxiv). Masdeu (p. 179) a nié ce fait, en disant qu’Ali ibn- Modjéhid régnait alors à Dénia et qu’ Alfagib n’existait pas. Rien n’est moins vrai. Moctadir s’était emparé de Dénia dans le mois de Cliabân de l’année 468 1 , c’est-à-dire , dans le mois de mars de l’année 1076, et, ayant détrôné Ali ibn-Modjéhid, il l’avait emmené avec lui à Saragosse. Dénia lui appartenait donc. Il est très-certain aussi qu’il partagea ses États

1) Ibn-al-Abbftr (Script. Arab. lori de Abbad. , t. II, p. 106); Ibn- Khaldoun ( apud Weijers , Loci Ibn Khacanis , p. 115, et man. , t. IV, fol. 27 r.). Nowairî (apud Weijers, p. 1 14) nomme Ramadhân 478 ; mais H. Weijers a déjà fait remarquer que c’est une grave erreur.

entre ses deux (ils, et que l’un d’eux, celui qui portait le titre d’al-Hâdjib, reçut Lérida. C’est ce qui résulte du témoignage de l’auteur du Kitâb al-ictifâ 1 , qui atteste que le seigneur de Lérida se nommait al- Hàdjib Mondhir, (ils d’Ahmed (Moctadir) ibn-lloud. 11 .. ne dit pas si Dénia et Tortose appartenaient aussi à ce prince , mais ce fait résulte du récit arabe traduit dans la Cronica general.

Voilà pour les observations les plus importantes que Masdeu a adressées à deux ou trois pages des Gcsla. Je pourrais facilement multiplier ces échantillons de l’ignorance de l’écrivain espagnol; mais je ferai plutôt remarquer que, loin d’être impartial, il se montre partout plein de préventions. Ainsi, après avoir cherché en vain des arguments pour combattre l’authenticité du contrat de mariage de Rodrigue et de Chimène, il dit (p. 1G7) que, n’ayant pas été à Burgos, il n’a pas vu l’original, mais qu’il tient pour certain que, s’il l’eût examiné, il eût trouvé des preuves que ce document n’est pas aussi ancien qu’on le prétend. Il y a sans doute des savants qui trouvent toujours ce qui s’accorde avec leur système; mais ce ne sont pas ceux-là qui ont droit à notre considération et à notre estime..

Puis quelques-uns des principes de la critique de Masdeu sont assez singuliers. Il prétend que tel fait

1) Dans T Appendice , n° IL

lie peut avoir eu lieu, parce qu’il présente le roi de Castille (p. 176 etc.) ou les Castillans (p. 15a) sous un jour défavorable , et déjà dans sa préface (p. n) , il condamne l’histoire latine , parce qu’elle lui semble injurieuse pour la nation espagnole et ses princes. Il rejette un récit parce qu’il ne fait pas honneur à la mémoire du Cid (p. 221 , 227, 262 etc.), comme si les Gcsla ne devaient contenir que l’éloge du Cid! Enfin, niant tout à tort et à travers, il est porté à démentir tous les faits qu’il ne trouve pas dans les maigres chroniques latines du XI e siècle. Ni les chartes ni les chroniques un peu moins anciennes n’ont pour lui la moindre autorité. D’un autre côté, il semble vouloir qu’au moyen âge tout se fit comme aujourd’hui, ou plutôt de la manière dont il eût voulu que les choses se passassent. Quelques-unes de ses remarques sur la paraphrase et les commentaires de Itisco sont fondées, Risco n’ayant souvent pas compris le texte latin et ayant embrouillé notamment toute la chronologie, ainsi que l’a déjà remarqué M. Huher ; mais il y en a d’autres où le ridicule dont Mastleu tâche de couvrir son adversaire , retombe sur lui-même. Ainsi Risco (p. 219) avait dit que la ville d’Albarracin empruntait son nom au prince maure Albarracin. Masdeu (p. 275) trouve celle assertion fort risible; il engage Risco à donner des notices plus circonstanciées sur ce point , puisqu’il importe à tout le monde , et surtout à ceux qui sont nés à Albarracin et qui y

demeurent , d’en savoir autant que possible sur ce Maure «si remarquable;» il engage encore l’auteur de La Castille et le plus fameux Castillan à écrire un autre ouvrage sous ce litre : Histoire d’Albarracin et du plus fameux Albarracinois. Il y aura peut-être des personnes qui trouveront ces plaisanteries d’un goût contestable; mais le point essentiel, c’est que Risco a parfaitement raison. Inutile d’insister là-dessus , tout le monde sachant aujourd’hui qu’on donnait à la ville dont il s’agit le nom de Santa-Maria d’Ibn-Razin, pour la distinguer de Santa-Maria d’Ibn-llàroun en Algarvc; qu’Ibn-Razîn y régnait , et que son nom a été corrompu par les Espagnols en Albarracin. Masdeu aurait pu apprendre cela de Casiri (t. II, p. 144).

J’ai donc peine à concevoir l’engouement que les historiens modernes montrent pour Masdeu , car à les entendre , il serait le modèle de l’historien critique. Je ne comprends pas comment M. Rosseeuw Saint-Hilaire ( Histoire d’Espagne, 1 . 1 , p. ni) peut admirer sa «vaste érudition;» comment M. Aschbach ( Gesch . der Ommaijaden , p. vi) a pu dire que son ouvrage mérite d’être préféré à tous les ouvrages d’histoire espagnols. Masdeu , je n’en disconviens pas , n’était pas absolument dépourvu d’un certain gros bon sens, et comme, dans ses moments de loisir , il semble avoir lu , tout jésuite qu’il était , certains écrits de Voltaire , il exprime sa manière de voir avec une sorte de verve caustique , parfois assez amusante; mais, rempli de préju-

gés , il ne possédait ni assez d’érudition, ni des vues assez larges , ni peut-être assez de lionne loi , pour pouvoir jamais s’élever au rang d’un historien critique. Vu la grande réputation dont il jouit , je n’ai pas voulu passer ses remarques entièrement sous silence ; mais on comprendra aisément , d’après ce que je viens de dire, que, si M. Schæfer ( Gescliiclite Spaniens, t. II, p. 397) a prétendu dernièrement, que «rien n’a été fait tant que Masdeu n’aura pas été réfuté point pour point , de même qu’il a attaqué les Gesla point pour point : » on comprendra , dis-je , que je n’ai nullement l’intention de satisfaire à cette exigence. Ce serait mettre la patience de mes lecteurs à une trop rude épreuve.

Prise dans son ensemble, l’histoire latine, que nous pouvons souvent contrôler à l’aide d’autres documents, me semble digne de confiance ; cependant je ne considère pas comme parfaitement exacts tous les récits qui s’y trouvent, et à mon sens, elle ne mérite ni la confiance illimitée que lui a accordée la droite, représentée par Risco et M. Huber, ni le mépris que lui a montré la gauche , représentée par Masdeu et ses disciples. La vérité se trouve , je crois , entre ces deux extrêmes : dans le cas présent , il ne faut être ni de la droite ni de la gauche , mais du centre , ou plutôt du centre droit.

Le Cid des Gesla n’est plus tout à fait le Cid de l’histoire, et il n’est pas encore le Cid de la poésie.

On conçoit que l’un ne lit pas place à l’autre d’une manièi’e brusque et absolue ; une telle transition est toujours plus ou moins lente , est toujours graduelle. Il y a d’abord une époque où un prosateur croit en savoir assez sur un personnage qui est devenu le héros de la poésie populaire , pour pouvoir écrire sou histoire , son histoire véritable ; il le fera avec toute candeur, avec la ferme intention de dire la vérité, de s’en tenir aux faits et de rejeter les fables des chanteurs populaires, «sub certissimà verilale stylo rudi» (p. liv). Mais comme on écrivait fort peu du temps du héros, l’historien, dans la plupart des cas, devra s’en rapporter à la tradition, souvent véridique encore , mais quelquefois altérée. Ce ne sont pas les chants populaires qui se mêlent à scs récits : contre eux il se tient sur ses gardes ; ce sont plutôt des traditions déjà moins exactes , décolorées , confuses , incomplètes , fausses même , qui s’y glissent imperceptiblement. L’historien ne s’en doute pas; il croit toujours écrire de l’histoire: à son insu, il ne l’écrit plus. Voilà ce qui est arrivé à l’auteur des Gesta. Son récit, c’est bien de l’histoire la plupart du temps; c’est la biographie du Cid qui approche le plus de la vérité; mais ce n’est pas la vérité toute seule, ce n’est pas la vérité tout entière , et ce n’est pas toujours la vérité. L’auteur n’écrivit pas fort longtemps après la mort du Cid, comme le manuscrit de son ouvrage le prouve , car ce manuscrit , qui n’est pas l’autogra-

plie , témoin les fautes de copiste et les lacunes qu’on y trouve *, est du XII» ou du commencement du XIII e siècle. Mais d’un autre côté , il n’était pas contemporain du Cid , car voici comment il commence son histoire : « Quoniam rerum temporalium gesta immensà annoruin volubilitate prætereuntia , nisi sub notificationis speculo denolenlur, oblivioni proculdubio traduntur, idcirco et lloderici Didaci, nobilissimi ac bellaloris viri , prosapiam et bella , ab eodem viriliter peracta, sub scripti luce contineri atque baberi decrevimus. » Il craint donc que les faits et gestes de Rodrigue ne soient oubliés par laps de temps : chez un contemporain du fameux héros, une telle crainte ne serait pas naturelle. Aussi l’auteur n’aflîelie nulle part la prétention d’avoir vécu du temps de Rodrigue; qui plus est, il ne prétend pas être bien informé de tout ce qui le concerne ; en parlant de sa généalogie , il emploie la formule dubitative: «hæc esse vide lutenfin il a la modestie de dire qu’il a écrit l’histoire du héros aussi bien que le lui permettait l’exiguïté de ce qu’il savait, «quod nostræ scicntiæ parvitas valu.it.» Nous croyons donc qu’il a écrit environ cinquante ans après la mort de Rodrigue , vers l’an 1150, c’cst-

1) Voyez p. xxvi , xxxvui, xli (oîi il faut lire Sacarca , io .jCi en arabe , au lieu de Salarca ; c’était un endroit près de Saragosse qui se trouve mentionné dans Y Abrégé des vies des grammairiens par Dhahabî , man. de Leyde, n° 654, article sur AU ibn-Ismâîl Clinearkî), XLni.

à-dire à une époque où le souvenir des faits et gestes du Cid s’était déjà un peu effacé. Aussi manque-t-il souvent de renseignements. Il dit, par exemple, que Rodrigue passa neuf ans à Saragossc (ce qui n’est pas tout à fait exact) ; mais il ne dit rien de ce que Rodrigue fit pendant les trois ou quatre dernières années de son séjour dans cette ville , alors que Mostaîn occupait le trône. «Bella autem et opiniones bellorum, quæ fecit Rodericus cum militibus suis et sociis , non sunt omnia scripta in hoc libro. « Voilà sa phrase , qui veut dire qu’il ne savait rien de précis sur cette époque; et maintefois il lui arrive de ne souffler mot d’événements de la dernière importance et qui seuls en expliquent d’autres , fort obscurs en eux-mêmes , qui se trouvent racontés dans son propre livre.

Dans les Gesta , l’élément poétique se montre trèsrarement , et je ne le trouve pas du tout chez Lucas de Tuy et Rodrigue de Tolède. Quand on compare les courtes et prosaïques notices que donnent ces deux auteurs , aux récits circonstanciés de la chanson de geste et de la légende de Cardègne , il est clair comme le jour , qu’ils ont dédaigné les traditions des légendaires et du peuple, et qu’ils se sont bornés, selon leur coutume , à copier les notices du moine de Silos. Ils nous dédommagent donc , jusqu’à un certain point, de la perte de la principale partie de l’histoire de ce der-

nier, dont nous possédons seulement l’introduction , qui va jusqu’à la mort de Ferdinand I er , tandis que l’auteur avait pris pour tâche d’écrire l’histoire d’Alphonse VI. Le moine de Silos mérite une entière conlîance quand il parle d’événements arrivés de son temps , et je n’hésite pas à l’accorder à ceux qui , à mon avis , n’ont fait que le copier. Quant aux courtes chroniques latines, elles n’enregistrent d’ordinaire que des faits très-certains , et il n’y a nulle raison valable pour croire que, dans cette seule circonstance, la tradition s’y soit glissée à la place de l’histoire. Ceux qui écrivaient ces notices sur les premières feuilles d’un livre , laissées en blanc , étaient ordinairement des clercs contemporains des événements qu’ils notaient ; d’autres personnes continuaient ces notes , ou bien elles copiaient celles de leurs devanciers et y ajoutaient les leurs. Il ne faut donc pas croire que les notices qui se trouvent dans une courte chronique qui s’arrête à telle année du XIII e siècle , n’ont été écrites que vers ce temps-là; presque toujours elles sont beaucoup plus anciennes , et souvent elles ont des contemporains pour auteurs.

Le Liber Regum, espèce de courte chronique espagnole , depuis Adam jusqu’à saint Ferdinand 1 , contient aussi quelques notices sur le Cid. Nous ne nous

1) Voyez Florcz (Reynas , t. I , p. 188) qui a publié une grande partie de cet ouvrage («Md. , p. 481 — 494). Avant lui, Sandoval et d’autres s’en étaient déjà, servis.

y arrêterons pas ; c’est un résumé fort sec des Gesla, de la Chanson du Cid, de la légende de Cardègne et d’un petit nombre de traditions. Mais nous devons appeler l’attention sur un auteur contemporain du Cid , que la plupart des historiens modernes ont négligé de mettre à profit. Je veux parler de Pierre , évêque de Léon. Ce personnage , qui signe plusieurs chartes d’Alphonse VI, dans les années 1087, 1088, 109a, 1097 et 1106 1 2 3 , et qui, dans cette dernière année, se trouvait , comme il le raconte lui même 1 , dans le camp d’Alphonse, alors en guerre contre les Maures, a écrit une très-courte histoire de ce roi , histoire dont Sandoval, qui publia ses Cinco Reyes en 1615 , s’est encore servi * , mais qui paraît perdue aujourd’hui. Elle renfermait sur le Cid quelques notices que Sandoval a reproduites.

1) Sandoval , Cinco Rct/es , fol. 75 , col. 1 ; fol. 79 , col. 2; fol. 89, col. 2; fol. 96 , col. 2; Sota, p. 535, col. 2.

2) Sandoval , fol. 95.

3) Fol. 21 , col. 3: «Esta dize don Pedro Obispo de Leon en tiempo de don Alonso el Sexto , antor mas cierto , y grave , qne largo en su historia. » Fol. 37 , col. 8, an commencement du règne d’Alphonse VI : « Escrivi<5 esta liistoria don Pedro Obispo de Leon , hecho por el mesmo Bcy don Alonso: pero no dixo todo lo que yo dire'. « Fol. 89 , col. 2 , sur la marge : « Este Perlado escrivid parte de la historia del Rey don Alonso j lo que uve délia puse aquv. » Faut-il conclure de ce dernier passage , que Sandoval ne possédait pas cette chronique dans son entier? Fol. 101, col. 1: * Todas estas jornadas , y hreve relacion de ellas dexd escritas don Pedro Obispo de Leon. »

Après avoir déterminé quelles sont 'les sources historiques auxquelles doit puiser l’écrivain qui veut donner une biographie du Cid, il me reste à préciser la date des poèmes qui célèbrent les faits et gestes de ce héros.

Parmi ces poèmes, le plus ancien est peut-être celui dont M. Édélestand du Méril a publié un court fragment dans ses Poésies populaires latines du moyen âge (p. 308 — 514) '. Il semble avoir été composé peu de temps après la mort du Cid, car le poète y adresse la parole à ceux qui ont joui de la protection de ce capitaine, quand il dit:

Eia ! lætando , populi catervæ ,

Campidoctoris hoc carmen audite !

Magis qui eius freti estis ope ,

Cuncti venite !

Au reste, ce document n’appartient à la poésie que par sa forme; le fond en est historique.

Il n’en est pas de même de la Chanson du Cid que Sanchez a publiée et dont un écrivain allemand , M. Clarus, a donné une analyse très-fidèle dans son Histoire de la littérature espagnole au moyen âge.

1) L’éditeur (p. 313) pense que ce poème a été composé à Lérida. Il a été induit en erreur par le mot hoste , qui , dans le vers qu’il cite , ne signifie pas ennemi , mais armée , hueste en espagnol , hosl en vieux français (Alfagib régnait îi Lérida).

Ce poème ne me semble contenir que deux ou trois faits historiques; le reste est de la poésie toute pure. 11 a pour sujet principal, comme M. Wolf l’a déjà observé 1 , le mariage des deux filles du Cid , et il se divise en trois parties on branches, dont la première finit au vers 1095, avec les mots:

Àquis’ conpicza la gesta de Mio Cid el de Bibar;

la deuxième, au vers 2286:

Las copias deste cantar aquis’ van acabando :

El Criador vos valla con todos los sos Sanctos.

C’est, comme le poète lui-même le dit assez clairement , une chanson de geste , genre de poème qui , en Espagne aussi, était fort connu et dont parle la Cronica general (voyez, par exemple, fol. 225, col. 5).

Le seul manuscrit qui existe de cet ouvrage est de l’année 1207, et je crois que la Chanson a été composée vers la même époque.

Sanchez et Capmany lui attribuent une plus haute antiquité; à en juger par la langue, disent-ils, elle doit avoir été composée vers le milieu du XII“ siècle; mais on n’a qu’à parcourir les chartes espagnoles de cette époque 2 pour se convaincre que la langue de

1) Wiener Jahrbücher , t. 56 , p. 240.

2) Voyez les Fueros d’Oviédo, donnes par Alfonse VII en 1145, et pnblie's par Llorente, Prov. Vascong. , t. IV, p. 96 — 107, et le»

la Chanson n’est nullement celle du milieu du XII e siècle, qui se rapprochait beaucoup plus du latin. D’un autre côté , M Wolf 1 a appuyé sur le vers bien connu (5735):

Iloy los Reyes de Espana sos patientes son ,

«Aujourd’hui les rois d’Espagne sont les parents du Cid,» et il a pensé que la Chanson est une espèce d’épithalame , composé à l’occasion du mariage de Blanche, l’arrière-pctite-fille du Cid, avec Sancho III de Castille , en 1151. Mais cette supposition me paraît arbitraire. Ni Blanche ni Sancho ne sont nommés une seule fois dans l’ouvrage. Après avoir raconté qu’Oiarra, infant de Navarre, et Ynigo Ximenez, infant d’Aragon (deux personnages entièrement fabuleux) épousèrent les deux filles du Cid, le poète s’écrie: «Voyez quel honneur obtient celui qui naquit dans une heure propice, puisque ses filles sont reines de Navarre et d’Aragon: aujourd’hui les rois d’Espagne sont ses parents!» De l’aveu de M. Wolf luimême, il s’agit ici, non pas de tous les rois d’Espagne sans exception , mais de quelques-uns d’entre eux. Or, le poète lui-même indique quels rois il a voulu désigner: ce sont ceux de Navarre et d’Aragon. Que si au contraire, il avait eu en vue le mariage

pièces publiées par M. Yanguas, Diccion. de antig. del Reino de A T avarra, t. I , p. 51 — 55, 208; t. II, p. 73,74.

I) Voyez Wien. Jahrb., t. 56, p. 250,251.'

de Blanche avec Sancho III, s’il avait composé son poème à l’occasion de ce mariage, il en aurait dit quelque chose , ses contemporains n’ayant pas sous la main un livre de la nature des Reynas de Florez, pour y découvrir sa pensée.

Du reste, il y a dans la Chanson très-peu de passages qui nous mettent à môme de déterminer, avec toute la précision désirable, l’époque où elle a été écrite. J’en ferai pourtant remarquer un, d’autant plus qu’en le faisant, je pourrai opposer à M. Wolf une observation qu’il a faite lui-même. Cet éminent connaisseur de la poésie romane pense que la belle romance du comte Claros (« Media noche era por hilo») a été composée dans le XIII e siècle, principalement parce qu’il y est dit que le poitrail était garni de trois cents grelots,

Con trescientos cascabéles al rededor del petral ,

et que cette mode était surtout pratiquée dans le XIII e siècle ». Celte opinion , à l’appui de laquelle M. Wolf cite l’article cascavellus chez Ducange (il faut aussi consulter l’article tintinnabulum ) , me paraît parfaitement juste. En effet, dans le midi de la France, où l’on disait cascavel 1 2 ou sonalh , ce fut au XIII e siècle que l’on garnissait les poitrails de grelots.

1) Wiener Jahrbüchcr, t. 117 , p. 132, dans la note.

2) Voyez Kaynouard , Lexique roman, t. □ , p. 349.

Arnaud de Marsan ( Ensenhamen , apud Raynouard, Choix, t. V, p. 44):

E denan al peitral Bels sonalhs tragitatz Gent assis e fermatz ;

Car sonalhs an uzatje Que donan alegratje,

Ardimen al senhor,

Et als autres paor.

Aicart del Fossat (apud Raynouard, t. IV, p. 231), dans un sirvente sur la guerre entre Conradin et Charles d’Anjou :

Trombas, tabors, sonailis, genz e peitrals,

E cavalliers encoratz de contendre Veirem en cliam .

Chez un troubadour de la fin du XII e siècle , le célèbre Bertrand de Born, le mot sonalh se trouve bien , mais dans le sens de cloche , non dans celui de grelot *. Or, il est aussi question de poitrails, garnis de grelots, dans la Chanson duCid (vs. 1516):

En buenos cavallo3 â petrâles é â cascabéles ,

et quoiqu’il soit possible qu’on en ait fait usage en Espagne vers le milieu du XII e siècle, je crois cependant qu’on le prouverait difficilement.

Mais si nous ne voyons aucune raison pour attri-

1) Ces deux passages ne se trouvent pas cités dans le Lexique roman.

2) Voyez le Lexique roman , t. V , p. 26 J.

buer à la Chanson une plus haute antiquité que le commencement du XIII e siècle , il est certain qu’elle n’est pas plus moderne que cette époque. Cette remarque n’est pas superflue, car dans la date du manuscrit il y a une rature après les deux CC, et l’espace est tel qu’un troisième C pourrait le remplir. Aussi Sanchez (t. I, p. 221) a pensé qu’on a rayé un C afin de faire paraître le manuscrit plus ancien, et l’écriture lui a paru du XIV e siècle. Supposé , pour un . instant, que le manuscrit soit de 1307, l’ouvrage serait pourtant plus ancien. Il serait antérieur à la légende de Cardègne copiée dans la Cronica general, cai dans cette legende , de même que dans les écrits du XIV e siècle, le hoqueton se nomme gambax », tandis que ce vêtement porte encore le nom de belmez ou velmez dans la Chanson du Cid (vs. 3084, 5648).

La langue y est aussi un peu plus ancienne que dans les poésies de Gonzalo de Bercco, qui écrivait vers 1 année 1220. Mais il me paraît même qu’on n’a qu’à examiner le fac-similé des quatre premiers vers du manusciit, publié dans la traduction espagnole deBouterwek (p. 112), pour se convaincre que ces caractères longs et minces appartiennent à l’année 1207, et non à l’année 1507. Je crois donc qu’il faut adopter une des autres conjectures de Sanchez, et supposer que le copiste a écrit par malheur un C de trop , ou

1) Voyez Cron. g en. , fol. 361 , col. 3.

la copulative é, qu’il raya quand il vit qu’elle n’était pas nécessaire.

La Cronica rimada , que M. Francisque Michel a publiée, en 1846, dans les Annales de Vienne (Anzcige Blalt du tome 116), d’après le manuscrit de la Bibliothèque impériale, où elle se trouve à la suite de la Cronica dcl Cid, — la Cronica rimada, bien qu’elle traite surtout du Cid, n’est pas cependant un poème dont celui-ci est le héros: c’est une chronique en vers, où il est question de plusieurs guerriers chers aux Castillans. Cet ouvrage , dont nous ne possédons que le commencement (le man. s'arrête brusquement au milieu d’un vers, dans le récit de l’expédition de Ferdinand et de Rodrigue en France) , me paraît beaucoup plus ancien que son langage et son orthographe, qui sont du XV' siècle, ne semblent l’indiquer. La grande incorrection du texte en est déjà une preuve. Ce texte fourmille de fautes et de lacunes, et ces dernières se trouvent même dans des lignes que personne ne peut méconnaître pour ce qu’elles sont, à savoir des gloses (voyez, par exemple, vs. 776 et 788). Aucun poème espagnol du moyen âge ne nous est parvenu dans un état aussi pitoyable. L’unique manuscrit de l’Alexandre est sans doute très-fautif ; mais en comparaison de celui de la Cronica rimada , on dirait que c’est un manuscrit assez correct.

Plusieurs autres raisons, que je vais exposer, m’engagent à croire que cette Cronica a été composée.

vers la fin du XII* ou au commencement du XIII* siècle, d’après les traditions et les chansons populaires. Je crois que l’auteur a conservé quelques-unes de ces chansons sans y apporter aucun changement, et dans le fragment qui nous reste , j’ai cru reconnaître un chant guerrier et deux romances.

Remarquons d’abord que le poète dit à différentes reprises (en se servant du présent , et non du prétérit) , qu’il y a cinq rois (chrétiens) en Espagne. Il n’en était pas ainsi à l’époque dont il parle, celle de Ferdinand I er , et quand on se rappelle que les poètes du moyen âge , tout en parlant du passé , peignent toujours leur propre temps , il faut bien admettre que notre auteur a écrit à une époque où il y avait réellement cinq rois en Espagne. Il doit donc avoir vécu dans un temps où Léon et la Castille étaient des royaumes séparés, c’est-à-dire, entre 1157 et 1250 (les trois autres royaumes étaient alors l’Aragon , la Navarre et le Portugal).

Deux autres passages de la Cronica nous conduiront au môme résultat. On y lit d’abord ceci (vs. 546 et suiv.) :

A los caminos entro Rodrigo , pessol é a mal grado ; de quai disen Benabente, segunt dise en el romance; e passo por Astorga , é llego a Monteyraglo ; complio su romerya por Sant Salvador de Oviedo.

Et plus loin (vs. 655 et suiv.) :

Metieronse â los caminos , passol ( lisez : pessol â) Kodr;.

go a (lisez : é a) malgrado, que disen Benavente, segun dise en el romance.

Passdlo â Astorga, é metidlo a Monteyraglo.

Il saule aux yeux qu’il y a deux vers dans le premier passage, et un dans le second, où l’assonance (a-o) manque. Puis Rodrigue a choisi une route bien éfrange : il va d’abord à Astorga, ensuite à un endroit qui, comme nous le verrons tout à l’heure, est situé au sud-est de cette ville, et de là â Oviédo, au nord d’Astorga, dans les Asturies. Enfin il est clair que la ligne: «qu’on nomme Benavente en roman» (on sait que Benavente est une ville dans le royaume de Léon et qu’elle est le passage des pèlerins qui se rendent à Saint-Jacques-dd-Compostelle *) , n’est pas à sa place, et que le mot Monleyraglo est altéré , puisqu’on ne connaît pas un endroit de ce nom. Une charte d’Alphonse VI, du 25 janvier 1105 a , est éminemment propre à résoudre toutes ces difficultés. A la prière de l’hermile Garcelian , Alphonse et sa femme Isabelle y exemptent de tout impôt l’église et l’auberge de Saint-Salvador, situées sur la montagne Irago, où on logeait les pèlerins qui allaient à Saint-Jacques. On doit donc lire Monte Yrago au lieu de Monleyraglo ; on doit rayer les mots de Oviedo , puisqu’il ne s’agit pas du tout de la cathédrale d’Oviédo, bâtie par Froï-

1) Voyez Laborde, Itinéraire de f Espagne, t. II, 2« partie, p. 252.

2) Cite'e par Sandoval , Cinco Rtycs , fol. 94, col. 1.

la I' r et son épouse , et consacrée au Sauveur , ainsi que le copiste l’a cru, mais de l’église de Saint-Salvador , située sur la montagne Irago. Quand on a rayé celte glose tout à fait fausse, de Oviedo, l’assonance reparaît. Enfin, il faut biffer la ligue: «qu’on nomme Benavente en roman. » Puisque dans les deux endroits où elle se trouve, elle n’est nullement à sa place et que l’assonance y manque, il est certain que c’était dans l’origine une note marginale , destinée à expliquer le nom propre Monte Yrago, De cette manière toutes les difficultés disparaissent; mais ces gloses et ces méprises montrent que la Cronica est beaucoup plus ancienne que le manuscrit que nous en possédons. Il me paraît môme que la composition de cet ouvrage remonte à une époque où Monte Yrago était plus connu, plus célèbre, que Benavente. Cette ville est en effet assez moderne , car elle ne fut fondée ou peuplée que par Ferdinand II de Léon (1157 — 1 188) *, et elle ne reçut son Fuero que du fils et successeur de Ferdinand, Alphonse IX (1188 — 1230), quelque temps avant l’année 1206 2 . Je ne veux pas affirmer que la Cronica ait été écrite avant la fondation de Benavente, car cette ville se trouve nommée dans un vers qui sans doute n’est pas une glose (vs. 695) ;

4) Lucas de Tuv , p. 106; Rodrigue de Tolède , VII, c. 19.

2) Dans cette année , Alphonse IX de Leon donna ît Lianes le Fuf.ro qu'il avait donné auparavant a Benavente. Ce Fuero de Lianes a été' publié par Llorente (t. IV, p. 183 — 195).

mais il me paraît qu’elle l'a été dans un temps où Benaventc n’était pas encore une ville considérable, où l’on nommait encore Monte Yrago de préférence à Benavente. '

Je crois que le poème ne renferme rien qui soit contraire à mon opinion. Il est vrai que le poète connaît les armes parlantes de Castille et de Léon (vs. 264); mais celles-ci étaient déjà en usage du temps d’Alphonse VII 1 , peut-être même plus tôt ». J’aurai bientôt l’occasion de signaler une autre circonstance qui confirmera mon opinion sur le temps où la Cronica rimada a été écrite ; mais je dois parler auparavant des chansons que l’auteur me semble avoir insérées dans son travail.

Toute la Cronica , à l’exception du commencement et d’un petit nombre de morceaux peu étendus, qui sont en prose (M. Michel les a mal à propos imprimés comme vers) , est en vers libres , et l’assonance est presque constamment a-o. Mais on y rencontre trois morceaux où l’assonance est masculine. La première fois (vs. 501 3 et suiv.) , elle est en o dans quatre vers, et en a dans la suite, jusqu’au vers 557. La seconde fois, elle est en a (vs. 572 et suiv.). La troisième fois (vs. 758 et suiv.), elle est en o. Ce der-

1) Voyez , dans la chronique latine qui porte le nom de ee roi , le poème sur la conquête d’Almérie.

2) Voyez Argote de Molina , Nobleza del Andahtxia , fol. 32 t.

3) Le vers 300 est interpolé.

«icr morceau me paraît un chant guerrier fort ancien , et voici pourquoi :

Après avoir raconté l’expédition fabuleuse de Ferdinand I Pr en France, la Cronica general (fol. 287, col. 1) ajoute : «Et à cause de cet honneur que le roi gagna , il fut nommé depuis don Ferrando le Grand, le pair d’empereur ( el par de emperador ) ; et pour cette raison, les cantares dirent qu’il passa les Ports d’Aspa en dépit des Français;» — «é por esto dixeron los cantares que pasara los puertos de Aspa à pesai* de los Franceses.» Dans le morceau en question, nous lisons réellement (vs. 768) :

El buen don Fernando par fué de emperador; et l’on y trouve aussi (vs. 769):

A pessar de Francesses , los puertos de Aspa passé.

Maintenant il est très-remarquable que le poète ne donne pas ce morceau comme étant de sa composition. II dit au contraire : « Por esta rrason dixieron , » «pour cette raison ils dirent (on dit): Le lion roi don Fernando fut pair d’empereur ; il commanda à la Vieille-Castille , et il commanda à Léon , » etc. Il cite donc lui-même ce morceau comme un chant populaire , et il me parait hors de doute qu’Alphonse , dans sa chronique, a eu en vue le canlar qui s’est conservé dans la Cronica rimada. Il y a une autre preuve de ce que j’avance; c’est l’emploi du mot jensor. Vs. 762 :

Mando â Portogal , essa tierra jensor.

Il n’y a, je crois, qu’un seul autre exemple de l’emploi de ce comparatif provençal; il se trouve dans la Maria Egipciaca (p. 92 édit. Pidal) , ouvrage où il y a tant de vieux mots qu’il pourrait très-bien être plus ancien que la Chanson du Cid. Dans la Maria, jensor [genzor) a le sens du positif, de même que dans le chant guerrier. Partout ailleurs , on trouve constamment gentil dans les phrases de ce genre. Chanson du Cid, vs. 680:

De Castiella la gentil exidos somos acà.

Romance « Del Soldan de Babilonia : ■>

Para ir â dar combate é Narbona la gentil.

Du reste , ce chant célèbre les exploits de Ferdinand et de ses barons *. Très-simple en sa forme , de même que la chanson des soldats d’Aurélien rapportée par Vopiscus, et renfermant des phrases cour-

1) Il faut rayer les vers 78S, 789 (assonance féminine en a-o ) et 792 (e-e) , qui sont interpolés par l'auteur de la Cronica; mais je crois qn’il faut conserver le vers 797 :

E Frandes , é Rrochella , é toda tierra de Ultramar ;

car dans nne pièce si ancienne et si populaire , cet a se prononçait probablement b peu près comme o. Dans la poésie française , a , o, u et ou formaient assonance (voyez le Commit, vs. 251 — 292); de même a et e (ibid . , vs. 112), i et e ( ibid . , vs. 303) , au et ei (ibid. , vs. 10 et 1 1) etc. Dans la pièce espagnole , l’assonance :

É Armcnia, é Persia la mayor,

É Frandes, c Rrochella, é toda tierra de Ultramar, est la même que dans le Gormont (vs. 253) :

Jeo te conois assez , Hugon ,

Qui l'autrir fus nsparillans.

tes el susceptibles d’être répétées en chœur , il me paraît avoir été chanté dans les rangs des armées , et il doit avoir été composé après l’année 1157, car on y lit , de même que dans la Cronica , qu’il y a cinq rois en Espagne (vs. 786).

Un autre morceau contient le récit de la mort du comte don Gomez de Gormaz , de l’arrivée de ses trois filles à Bivar, et du départ de Ghimène pour Zamora, où elle prie le roi Ferdinand de la marier à Rodrigue. Nous traduirons plus tard ce beau récit; quand on connaît les anciennes romances, on ne peut douter que ce morceau n’en soit une, et dans ce cas , celle-ci est peut-être la plus ancienne, et sans contredit la moins altérée, de toutes. Elle contient d’ailleurs une glose assez curieuse , qui doit être de l’auteur de la Cronioa , car il est impossible qu’elle soit du copiste. Cette glose confirmera l’opinion que j’ai déjà émise sur l’époque où l’auteur de la Cronica vécut.

Il s’agit de la couleur des vêtements de deuil. A une certaine époque , le deuil était blanc en Italie et en France. Le Dante (Purgatorio , VIII , vs. 73 et suiv.) fait dire à Nino Visconti , le fameux juge de Gallura, au sujet de sa femme Béatrix, marquise d’Este , qui s’était remariée à Galeazzo Visconti :

Non credo clie la sua madré (Béatrice) più m’ami Poscia che trasmutu le Manche hende ,

Le quai convién che misera ancor brami.

Mais si, du temps du Dante, les veuves italiennes

portaient le deuil en blanc, les hommes, et probablement les femmes aussi, le portaient en noir un demisiècle plus tard. Malteo Villani (Liv, X, c. 60) raconte que , quand Bernabos Visconti apprit la défaite de San Ilulléllo, en 1361, il s’habilla de noir en signe de son affliction. Dans la première moitié du XII' siècle, le deuil était blanc en France; auparavant il avait été noir, comme il l’était alors en Espagne. Nous possédons à ce sujet un passage fort curieux de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny depuis 1122 jusqu’en 1156, qu’il mourut. Dans une lettre adressée à saint Bernard, Pierre de Cluny parle des disputes entre les moines noirs et les moines blancs, et il raconte 1 que Sidoine , archevêque d’Auvergne , reprochait à ses contemporains qu’ils assistaient en blanc aux enterrements, et en noir aux noces; ceux qui suivaient alors la coutume générale, dit l’abbé, faisaient le contraire. Quand je me trouvai récemment en Espagne, ajoute-t-il, j’ai vu, non sans surprise, que celte ancienne coutume est encore pratiquée par tous les Espagnols. En signe de deuil, «nigris tantum vilibusque indumentis se contegunt. »

Dans l’ancienne romance , on lit en parlant des filles du comte don Gomez de Gormaz après la mort de leur père (vs. 514) :

1) Voyez les lettres de Pierre le Vénérable dans la Bibliothcca Clumaccnsis , publiée par Marrier et André du Chosne , p. 839 , 840.

Panos visten brunitados é vélos a toda parte.

«Elles revêtent des habits noirs et se couvrent entièrement de voiles. » Après ce vers se place une ligne ainsi conçue:

(estonce la avian por duelo; agora por goso la traen.)

Ce pronom la doit sans doute s’entendre ici comme un neutre et se rapporter aux panos brunitados; s’il se rapportait aux vélos, je ne vois par pourquoi le glossateur n’aurait pas écrit los; d’ailleurs les voiles à eux seuls n’étaient ni un signe d’affliction ni un signe de joie. Je crois donc que le glossateur a précisément écrit la, et non los, pour indiquer que cette note se rapporte, non pas aux voiles dont il est fait mention immédiatement auparavant; mais aux panos brunitados, et je traduis: «Alors on portait cela comme deuil ; à présent on le porte en signe de joie. » D’où il résulte qu’à l’époque où la romance fut composée, le deuil était noir, et qu’il était d’une autre couleur, en blanc comme en France et en Italie, quand la note s’écrivit. Mais quand s’écrivit-elle ?

D’après Pierre le Vénérable, le deuil était noir en Espagne dans la première moitié du XII e siècle. Dans le XIV e siècle, il était de la même couleur, comme il résulte d’un passage de i’archiprêtre de Hila (copia 736), où il est question d’une veuve. Le deuil était noir aussi quand s’écrivit la légende de Cardè-

gne, qui doit être plus ancienne que la Cronica general d’Alphonse, mais qui me paraît encore appartenir au XIII e siècle. Après la mort du Cid, lit-on dans celte légende >, sa fille Doûa Sol se revêtit d’étamine, de même que ses daines d’honneur; l’infant Sancho d’Aragon, son époux, et les cent chevaliers qui l’accompagnaient, revêtirent des manteaux noirs (capas prietas ) , se coiffèrent de chapeaux fendus par le milieu (capiellas fendidas ) , et pendirent les écus le haut en bas aux arçons de leurs selles. Alphonse ne faisant aucune observation sur ce passage de la légende, il est certain que, de son temps aussi, le deuil était noir. Il conserva cette couleur depuis ce temps. Dans la seconde moitié du XII e siècle , il était noir en France aussi. Après la mort de Raymond V de Toulouse, arrivée en 1194, le troubadour Pierre Vidal « se vêtit de noir, coupa la queue et les oreilles à tous ses chevaux 2 , et se fit raser la tête à lui-même et à tous scs serviteurs 3 ; mais ils laissaient croître la barbe et les ongles 4 . » Le deuil était donc noir en Espagne dans la première moitié du XII e siècle ,

1) Voyez Cronica general , fol. 363 , col. 1 et 2.

2) En Espagne aussi , on coupait la queue aux chevaux en signe de deuil ; voyez Pierre le Vénérable ( loco laud .) et Cronica de Don Fernando IV (Valladolid, 1554) t fol. 36 v.

3) La même coutume se pratiquait en Espagne; voyez Pierre le Vénérablo.

4) Biographie provençale de Pierre Vidal , ajiud Raynooord Choix, t. V, p. 337.

cl à partir du XIII e ; mais d’après la glose dont il s’agit, il doit avoir été blanc pendant un certain temps. Cela ne peut avoir été le cas qu’après Pierre le Vénérable et avant la composition de la légende de Cardègne, c’est-à-dire, à la fin du XII e ou au commencement du XIII e siècle. Ainsi cette glose nous conduit à la môme époque où nous ont conduit les autres passages d’où l’on peut inférer quand la Cronica rimada a été écrite. Il parait que vers l’année 1160, les Espagnols adoptèrent de leurs voisins, les Provençaux ou les Arabes 1 , la coutume de porter le deuil en blanc, et qu’un peu plus tard, les Provençaux se mirent à le porter en noir; et il est certain que, dans le XIII e siècle, il était noir en France et en Espagne, comme il l’a toujours été depuis ce temps; seulement on continuait, dans ces deux pays, à porter le deuil en blanc à la mort des princes, jusqu’à l’année 1498.

La seconde romance raconte l’entretien entre Rodrigue et son père , après que ce dernier eut reçu les lettres de Ferdinand , et leur départ pour Zamora.

Le reste de la Cronica se compose évidemment de traditions populaires, en partie contradictoires. Ainsi Rodrigue est déjà marié àChimène, quand il fait prisonnier le comte de Savoie, qui lui offre sa fille en

1) Voyez mon Dict. des noms des vêlements, p. 435 j Maccarî, t. II, p. 496, 497.

mariage. Rodrigue refuse cette offre, non jtarcc qu’il est déjà marié, nulle part il n’en est question, mais parce qu’il ne se croit pas digne d’épouser une dame d’une si haute naissance. Tous les récits de la Cronica sont d’ailleurs extrêmement simples; le poète peut avoir modifié quelques détails, mais en général il pense comme pensait le peuple, sans substituer ses propres idées aux idées reçues. C’est par là que la Cronica se distingue essentiellement de la Chanson.

Il ne paraît pas qu’Alphonse-le-Savant se soit servi de la Cronica rimada, bien qu’il y ait des traditions qui sont communes aux deux livres. Il se peut que le roi chroniqueur n’y ait pas recouru parce qu’il se défiait du caractère peu historique de l’ouvrage; mais puisqu’il a pourtant admis plusieurs traditions qui sont fabuleuses à un égal degré , je serais plutôt porté à croire que l’esprit anti-royaliste qui règne dans la Cronica , l’a empêché d’y puiser.

La date à laquelle les différentes romances ont été composées est fort incertaine. Elles n’existent pas en manuscrit , et ceux qui les ont publiées dans le XVI e siècle , d’après la tradition orale , les ont changées et modernisées. L’étnde de la versification peut servir , jusqu’à un certain point, à jeter quelque lumière sur cette question. Au commencement, la poésie espagnole n’avait pas un rhythme régulier ; on tâchait bien d’atteindre une certaine harmonie et l’on observait une césure vers le milieu du vers , mais on ne

comptait pas les syllabes. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à jeter les yeux sur la Chanson du Cid, sur la Cronica rimada, sur la légende de Santa Maria Egipciaca et sur le livre des trois rois d’Orient. Dans la Chanson , le nombre des syllabes du vers varie de huit à vingt-quatre, et les vers de la Cronica sont plus irréguliers encore. Le vers des romances ne s’est formé aussi que peu à peu. Dans les deux romances et dans le chant de guerre qui se trouvent dans la Cronica rimada, il y a des vers parfaitement réguliers, des vers de quinze syllabes (le mètre ordinaire des romances); mais la plupart ne le sont nullement, et l’on a beau se donner toute la peine possible , on ne réussira pas (à moins de se permettre des changements extrêmement hardis et que rien ne justifie) à réduire ces vers irréguliers à des vers réguliers. Mais d’ailleurs , y a-t-il quelque probabilité à supposer que l’auteur de la Cronica ait altéré à plaisir des vers réguliers; qu’il ait substitué un rhythme barbare à un rhythme harmonieux; qu’il ait altéré à dessein un vers tel que celui-ci:

Vos venîs en gruesa mula, | yo en un ligero cabalio,

qui se trouve dans la romance « Castellanos y Leoneses» pour y substituer celui-ci (Cron. rimada, vs. 16):

Vos estades sobre buena mulagruessa, | u yo sobre buen cavallo;

qu’il ait substitué au vers (Romance «Cabalga Diego Laincz ») :

Porque la beso mi padre, | me tengo por afrentado, celui-ci ( Cron . rim. vs. 410):

Porque vos la besso mi padre , j soy yo mal amansellado P

En vérité, cela serait trop étrange. Il est bien plus naturel de croire que les vers qui se trouvent dans la Cronica sont les plus anciens (la forme longue de la seconde personne du pluriel ( estadcs ) et le vieux mot amansellado (cf. Cron. vs. 855) le montrent de reste), et qu’ils n’ont été changés en vers réguliers que lorsque le rhythme des romances était fixé. Joignez-y que même dans les romances modernisées, il y a encore des vers irréguliers. Le premier hémistiche a souvent sept, neuf ou dix syllabes, au lieu de huit, et le second a aussi maintefois une ou deux syllabes de trop. Cependant l’irrégularité des vers dans une romance n’est pas un signe certain de son ancienneté, car le marquis de Santillane atteste formellement que dans le XV e siècle la poésie populaire ne comptait pas encore les syllabes 1 , et nous possédons des romances du siècle suivant, dans lesquelles les anciens vers irréguliers ont été imités *. A lui seul, cet indice (auquel on peut en joindre quelques-autres , tels que

1) • Infimos son aquellos que sin ningunt orden , régla , ni cuenlo , facen eetos romances c cantarcs , de que la gente baja é de sorvil condicion se alegra. » Lettre au connétablo de Portugal (Sanchez, Coleccion, t. I, p. ltv).

2) Voyez Wolf, Prager SanOnlung , p. 102 — 108.

le changement de l’assonance et l’emplo d’une assonance féminine au lieu d’une masculine) ne suffit donc pas pour démontrer l’ancienneté d’une romance; il en faut encore d’autres tirés de son contenu. L’étude des mœurs, des coutumes, des modes, est de la plus grande utilité pour fixer le temps où une romance a été composée, car d’ordinaire les poètes du moyen âge ne peignaient que leur propre temps , le seul qu’ils connussent.

Parmi les romances du Cid , il y en a peu d’anciennes. Celle qui commence par les mots «Cabalga Diego Lainez » est une imitation d’un passage de la Cronica rimada (p. 11). Non-seulement les idées sont les mêmes , avec cette différence que le récit de la Cron. est simple et énergique et que celui de la romance est un peu diffus , mais les assonances ( a-o ) sont aussi identiques. 11 y a môme des hémistiches qui le sont. Cron. vs. 400:

Todos disen: es él que mato al coude losano '.

Romance :

Aqiu viene entre esta gente quien mato al coude Lozano. Cron. vs. 405 :

al rey bessorle la mano. *

1) Il résulte do la comparaison de la romance que telle est la véritable leçon. Dans l’édition de M. Michel, on lit:

Todos diseu a él que cl que (sic) maté al coude losano.

Romance :

para al rey besar la mano.

Cron. vs. 405 :

Eodrigo fincô I03 ynojos por le bessar la mano. Romance :

Ya se apeaba Eodrigo para al rey besar la mano.

Cron. vs. 406 , 407 :

el rey fué mal espantado.

A grandes boses dixo: Tiratme alla esse peccado.

Romance :

Espantdse de ello el rey, y dijo como turbado : Quitateme alla Eodrigo, quitateme alla diablo.

Mais la plupart de ces romances accusent leur origine moderne ; quelques-unes ne sont que du XVI e ou du XVII 0 siècle ; elles décrivent les costumes de ce tempslà, et ceux qui les ont composées ont puisé dans la Cronica general ou dans la Cronica del Cid. Elles sont si fades et si maniérées , que peut-être aucun autre cycle ne présente un nombre si considérable de romances décidément mauvaises.

Nous tâcherons maintenant de donner une biographie du Cid puisée aux meilleures sources. Plusieurs de ces sources , nous en convenons, sont arabes; mais si le héros castillan ne ressemble point, dans les écrits

de ses ennemis , à cet idéal de désintéressement et de loyauté que les poètes se sont plu à peindre — idéal qui formerait à coup sûr un bizarre et inexplicable contraste avec les mœurs du XI e siecle — il ne faut pas s’imaginer cependant que son caractère y a été défiguré par l’aversion et la haine. Les Arabes honoraient la vertu môme dans leurs adversaires; ils rendent toute justice à Alphonse VI ; ils vantent la clémence et la douceur de ce prince 1 , bien qu’il fût leur ennemi le plus formidable, cl s’ils ont été sévères pour Rodrigue, c’a été parce que celui-ci méritait bien réellement le reproche de perfidie et de cruauté. Aussi les anciens documents espagnols ne le jugentils pas plus favorablement. Les Arabes l’accusent d’avoir violé la capitulation à Valence, mais c’est par l’auteur des Gcsta que nous savons ce qu’il fit à Murviédro. Il arrive même parfois que ses compatriotes condamnent sa conduite bien plus énergiquement que les Arabes eux-mêmes. Ainsi l’auteur des Gesta dit en parlant de son invasion dans une province de sa patrie , celle de Calahorra et de Najera : « Ingentem nimirum atque mœstabilem et valde lacrimabilem prædam , et dmm et impium atque vastum inremediabili , llanunà incendium per omnes terras illas sœvissime et immiscricorditer fecit. Dira itaque et impiâ deprædatione omnem terrain præfatam devastavit et destruxit,

1) Voyez Maccart, t. Il, p. 748.

eiusque divitiis et pecuniis atque omnibus cius spoliis cam omnino denudavit et penes se cuncta hahuit. » L’auteur du Kitab al-ictifâ se contente de dire à celte occasion: «il brûla et il détruisit.»

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