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I-E CID DE LA REALITE

Estas son las nuevas de Mio Cid el Caropnador. Chanson du Cid , vs. 3740.

Senhor , ar cscoutalz , si vos plat?. , et aujatz

canso de ver’ ystoria;

que non es ges mesonja, ans es ûna vertatz.

teslimonis en trac avesqucs et abatz , clergues, moines, epestres e lus santz honorât?. Fierabras, vs. 30 — 34.

Sous certains rapports, il n’y avait rien de plus dissemblable que les deux peuples qui, au onzième siècle , se disputaient les débris du califat de Cordoue. Vifs, ingénieux et civilisés, mais amollis et sceptiques, les Maures ne vivaient que pour le plaisir, tandis que les Espagnols du Nord, encore à demi barbares, mais braves et animés du plus ardent fanatisme, n’aimaient que la guerre, et l’aimaient sanglante. Cependant ces deux nations, si différentes en apparence, avaient au fond plusieurs choses en commun: elles étaient l’une et l’autre corrompues, perfides et cruelles, et si les Maures étaient en général assez indifférents en matière de foi, s’ils consultaient les astrologues de préférence aux docteurs de la reli-

gion , s’ils n’avaient pas honte de servir sous un prince chrétien, il y avait aussi bien des chevaliers castillans qui ne se faisaient pas scrupule de vivre a augure comme on disait alors 1 , de prendre des musulmans à leur solde a , de porter les armes contre leur religion et leur patrie sous le drapeau d’un roitelet arabe, ou de piller et de brûler des cloîtres et des églises.

À moins d’événements imprévus, les Maures, moins braves et moins aguerris que leurs adversaires, devaient succomber à la longue. Ferdinand I pr leur avait porté des coups terribles. Il leur avait arraché Viseu, Lamégo et Coïmbre; il avait imposé un tribut à quatre de leurs rois, ceux de Saragosse, de Tolède, de Badajoz et de Séville , et la mort seule l’avait empêché de prendre Valence. Mais en partageant son royaume entre ses cinq enfants, il détruisit lui-même son œuvre. Les Maures respirèrent: ils prévoyaient que la guerre civile éclaterait dans le Nord, et ils ne se trompaient pas,

Ferdinand avait donné à sou lils aîné, Sancho, la Castille, Najera et Painpelune, à Alphonse Léon et

1) Voyez Hist. Compost. ( Esp . sagr., t. XX); p. 101, 116; Cron. yen . , fol. 263 , col. 2. Un récit traduit du provençal , qni se trouve dans les Cenio Novclle antiche (Nov. 32) , commence par ces mots : «Messire En Barrai do Baux [+ 1192], grand châtelain de Provence , vivait beaucoup U augure , à la manière espagnole. *

2) Mon. Sil. , c. 83 in fine.

les Asturies, à Garcia la Galice et cette partie du Portugal qui avait été enlevée aux Maures ; Urraquc avait reçu Zamora, et Elvire Toro. Sancho fut le premier à rompre la paix. L’année 1068 , il attaqua son frère Alphonse et le vainquit dans la bataille de LIantada; mais la victoire qu’il remporta ne semble pas avoir été décisive, car Alphonse conserva ses États et la paix fut rétablie entre les deux frères.

Trois années plus tard, ils reprirent les armes, et, ayant fixé un jour pour le combat, ils stipulèrent que celui qui serait vaincu céderait son royaume. La bataille eut lieu sur la frontière des deux pays, près d’un village nommé Golpejare. Les Castillans curent le dessous et ils furent contraints d’abandonner leur camp à l’ennemi ; mais Alphonse défendit à ses soldats de les poursuivre, car, d’après les conditions du combat, il se croyait déjà maître du royaume de Castille. Rodrigue Diaz de Bivar frustra son attente.

Ce Rodrigue, qui sortait d’une ancienne famille castillane (il descendait, disait-on , de Laïn Calvo, l’un des deux juges que les Castillans avaient chargés, sous le règne de Froïla II (924 , 5) , de terminer leurs différends à l’amiable) et dont le nom apparaît pour la première fois dans un diplôme de Ferdinand I" , de l’année 1064 1 , s’était déjà distingué dans une guerre que Sancho de Castille avait eu à

1) Saudoval, Cinco Reycs , fol. 13, col. 3.

soutenir contre Sanclio de Navarre. Il avait alors vaincu un chevalier navarrais dans un combat singulier, et ce combat lui avait valu le titre de Campéador >. Il était maintenant le porte-étendard de Sancho, c’est-à-dire le général en chef de son armée 4 , car dans toute l’Europe ces deux mots étaient synonymes à cette époque 3 .

Dès qu’il se fut aperçu que l’ennemi ne songeait pas à la poursuite , Rodrigue releva le courage abattu de son roi et lui dit : «Voilà qu’après la victoire qu’ils viennent de remporter, les Léonais reposent dans nos tentes, comme s’ils n’avaient rien à craindre; ruonsnous donc sur eux à la pointe du jour, et nous obtiendrons la victoire. » Sancho goûta ce conseil , et , ayant rallié son armée, il se jeta, au lever de l’aurore, sur les Léonais encore endormis. La plupart furent égorgés; quelques-uns, cependant, se sauvèrent par la fuite. De ce nombre fut Alphonse qui chercha un asile dans Sainte-Marie, la cathédrale de la ville de Carrion ; mais on l’arracha violemment de ce saint lieu , et on le conduisit captif à Burgos *.

V) Carmen latinnm (p. 309).

2) L’auteur des Gcsta dit d’abord : « constituit oum principem super omnem militiam suam , » et plus bas : » tenuit regale signum Regis Sanctii ; « confirmé par Fierro de Léon , apud Sandoval , fol. 21, col. 3 j fol. 22, col. 3.

3) Voir Guillaume de Tyr, 1. IX, c. 8; Ordcric Vital ( a/rnd Duchesne, -lier. Norm. script.), p. 463, 472 D, 473, 483 B; Jonckbloet , Guillaume iT Orange , p. 23 , 24.

4) Lucas de Tuy, p. 97, 98; Rodrigue de Tolède, VI, c. 16.

Grâce au conseil de Rodrigue, Sancho était donc devenu maître du royaume de Léon. C’était sans contredit un grand succès; cependant il ne suffit pas que la fin soit bonne, il faut aussi que les moyens soient justes, et le conseil que Rodrigue avait donné à son prince n’était après tout qu’une trahison, une violation des conditions arrêtées entre les deux rois.

Cédant aux prières d’Urraque et du comte léonais Pierre Ansurez, Sancho permit à son frère de sortir de sa prison, à la condition qu’il revêtirait l’habit monacal. Alphonse le fit; mais bientôt il s’échappa du cloître et alla chercher un asile auprès de Mamoun, roi de Tolède.

Plus tard, Sancho tourna ses armes, d’abord contre son frère Garcia , auquel il enleva ses États , ensuite contre ses deux sœurs. Elvire lui abandonna Toro, mais Urraque se défendit vaillamment dans Zamora. Le siège avait déjà duré quelque temps, lorsqu’un audacieux chevalier zamoréen, Bellido Dolfos, sortit de la ville, frappa tout à coup de sa lance Sancho qui se promenait dans son camp , et se sauva vers la ville avec la même hâte qu’il était venu (7 octobre 1072). Rodrigue, qui, pendant le siège, avait fait des prodiges de valeur 1 , vit le meurtre de son roi. Il se mit sans tarder à la poursuite de Bellido, et faillit le tuer près de la porte de Zamora ; mais Bel-

1 ) Gesla.

lido eut encore le temps de s’échapper. Le meurtre du roi jeta la consternation dans l’armée. Les Léonais , qui avaient subi à contre-cœur la domination du roi de Castille, se hâtèrent de regagner leurs foyers ; les Castillans au contraire , restèrent fermement à leur poste ; puis , ayant placé le corps de leur roi dans un sarcophage, ils le transportèrent, en faisant retentir l’air de leurs plaintes, au cloître d’Ofia , où ils lui donnèrent la sépulture avec tous les honneurs royaux '.

Après avoir accompli celte triste cérémonie , les principaux Castillans se réunirent à Burgos pour élire un nouveau roi. Il leur répugnait de donner la couronne à Alphonse , l’ex-roi de Léon , car ils sentaient que dans ce cas ils perdraient leur prépondérance, et qu’au lieu d’imposer la loi aux Léonais , ils devraient la recevoir d’eux; cependant, comme ils n’avaient aucun autre prince à placer sur le trône , force leur fut de vaincre leur répugnance *. Ils se déclarèrent donc prêts à reconnaître Alphonse, mais à la condition que celui-ci jurerait de ne pas avoir participé au meurtre de Sancho, et ce fut Rodrigue Diaz qui se chargea de lui faire prêter ce serment 3 . Dès lors Alphonse le

1) Lucas, p. 98, 99; Rodrigue, VI, 18, 19.

2) Lucas de Tuy (p. 100) : * cum nullus esset sibi de gencre regali , quem dominum possent habere, venientes ad Regera Adefonsum » etc.

8) Pierre de Léon (Sandoval , fol. 39 , col. 1) dit qu’Alphonse prêta le serment entre les mains do douze chevaliers castillans. Sandoval ne dit pas si l’évêque parle de Rodrigue ou non.

pril en aversion 1 2 3 4 ; mais la prudence lui commanda de cacher ses sentiments, car Rodrigue était trop puissant pour ne pas être redoutable. Voulant l’attacher à sa famille et rétablir en même temps la bonne intelligence entre les Castillans et les Léonais , il lui fit. même épouser sa cousine Cbimène , la fille de Diégo , comte d’Oviédo et l’un des principaux parmi ses anciens sujets (19 juillet 1074)*.

Quelque temps après, Rodrigue fut chargé par Alphonse d’aller à la cour de Molamid , roi de Séville , afin de percevoir le tribut que ce prince avait à payer. Slotamid était alors en guerre contre Abdallâh de Grenade , et au moment de l’arrivée de Rodrigue , il se voyait menacé d’une invasion, Abdallâh ayant pris à son service plusieurs chevaliers chrétiens, parmi lesquels se trouvait le comte Garcia Ordofiez, un prince du sang * , qui avait porté l’étendard royal sous Ferdinand I er 4 . Rodrigue fit dire au roi de Grenade de ne pas attaquer Motamid , puisqu’il était l’allié d’Alphonse; mais ses prières et ses menaces furent dédaignées , et , mettant à feu et à sang tout ce qui se trouvait sur leur passage, les Grenadins s’avancèrent

1) Lucas, p. 100; Rodrigue, VI, p. 20, 21.

2) Gesta; Charta arrharum.

3) Il descendait de l’infant Ordono, fils de Ramire l'Aveugle , et de l'infante Christine. Voyez sur cette famille , Salazar, Casa de Silva, 1. 1 , p. 63 et suiv.

4) Moret, Annales de Navarra , t. I, p. 758.

jusqu’à Cabra , où Rodrigue , accompagné de ses propres chevaliers et de l’armée sévillâne, vint leur livrer bataille. Il les mit en déroute , et beaucoup de chevaliers chrétiens, parmi lesquels se trouvait Garcia Ordonez lui-méme , tombèrent entre ses mains. Il leur enleva tout ce qu’ils avaient; mais au bout de trois jours il leur rendit la liberté. Puis , ayant reçu de Motamid le tribut et beaucoup de présents qu’il devait offrir à Alphonse , il retourna en Castille ; mais alors ses ennemis , et principalement Garcia Ordofiez , l’accusèrent , à tort ou à raison , de s’ètre approprié une partie des présents qu’il devait remettre à l’empereur *. Alphonse, qui ne pouvait oublier ni la trahison de Rodrigue, trahison qui lui avait coûté deux royaumes , ni le serment humiliant qu’il avait été forcé de prêter entre ses mains, écouta ces imputations 1 , et dans l’année 1081, lorsque Rodrigue eut attaqué les Maures sans lui avoir demandé la permission de le faire , il le bannit de ses États.

A partir de cette époque *, Rodrigue commença à mener la vie de condottiere , et à combattre avec sa bande tantôt sous la bannière d’un prince maure , tantôt pour son propre compte.

1) Alphonse , comme ses chartes en font foi , avait pris ce titre après son rétablissement sur le trône.

2) Voyez cette note dans l’Appendice , n° VI.

3) Voyez l’Appendice , n° VII.

Après avoir passé quelques semaines à la cour du comte de Barcelone , qui ne semble pas avoir voulu accepter ses services , Rodrigue se rendit à Saragosse , où Moctadir , de la famille des Beni-Houd , régnait alors. La vie de ce prince avait été une suite de razzias et de batailles, et parmi ses ennemis son frère aîné Modbaffar , le seigneur de Lérida , qui le surpassait en bravoure et en instruction , avait été le plus opiniâtre et le plus dangereux. Voulant le réduire, Moctadir avait d’abord appelé les Catalans et les Navarrais à son secours ; puis , abandonné par ses alliés , qui avaient embrassé le parti de son adversaire, il avait eu recours à la trahison. Etant convenu avec son frère d’une entrevue à laquelle ils se rendraient tous les deux seuls et sans armes , il avait pris soin, avant de se rendre à l’endroit indiqué, d’intimer l’ordre à un chevalier navarrais qui servait dans son armée , de venir assassiner son frère au moment où il s’entretiendrait avec lui. Modhaffar n’avait dû son salut qu’à une bonne ccftte de mailles qu’il portait toujours sous ses habits , et de son côté Moctadir avait puni le Navarrais de sa maladresse en le faisant décapiter. Après une guerre de trente ans, Moctadir avait enfin réussi à s’emparer de son frère, et à l’époque où Rodrigue arriva à Saragosse , Modhaffar

était prisonnier à Rueda Mais, rassuré de ce côtélà , Moctadir avait encore d’autres ennemis à combattre , et comme il préférait , à l’instar de ses prédécesseurs * , des soldats chrétiens à des soldats maures, il fit bon accueil à Rodrigue et aux chevaliers qui l’accompagnaient.

Peu de temps après, en octobre 1081 3 , Moctadir mourut après avoir divisé ses Etats entre ses deux fils: Moutamin, l’aîné, avait obtenu Saragossc, et son frère , le hâdjib Mondhir , avait reçu Dénia , Tortose et Lérida. Mais ces partages (Moctadir aurait dû le savoir mieux que personne) avaient toujours été une source inépuisable de troubles et de guerres ; aussi les deux frères eurent-ils bientôt dispute ensemble , et Mondhir s’allia avec Sancho Ramirez , roi d’Aragon , et avec Bérenger, comte de Barcelone. Rodrigue combattait pour Moutamin, qui le regardait comme son plus ferme appui. Maintefois il faisait des razzias dans le pays des ennemis de son maître, et la terreur qu’il leur inspirait était si grande qu’il entra dans Monzon à la vue de leur armée , bien que Sancho eût juré qu’il n’oserait pas le faire. Dans une autre guerre entre les deux princes maures, 3Iondhir et ses alliés, à savoir Bérenger, le comte de Cerdagne, le frère du

1) Voyez sur Modhaffar , l’Appendice n° VIII.

2) Voyez mes Recherches , t. I, p. 238, 242.

3) Voyez les auteurs cites dans l’Appendice , n° VII.

comte d’Urgel , le seigneur de Vich, celui de l’Ampourdan , celui de Roussillon et celui de Carcassonne , allèrent mettre le siège devant le vieux château d’Almenara (entre Lérida et Tamariz) , que Rodrigue et Moutamin avaient fait rebâtir et fortifier , et comme les assiégés commençaient à manquer d’eau , Rodrigue , qui était alors dans la forteresse d’Escarpe qu’il venait de prendre, envoya des messagers à Moutamin pour lui donner avis de l’état presque désespéré où se trouvait la garnison. Moutamin se rendit alors à Tamariz , où il eut une entrevue avec lui. Il voulait que Rodrigue attaquât l’ennemi et le forçât à lever le siège ; mais le Castillan lui conseilla de ne pas risquer une bataille dans laquelle la valeur devrait céder au nombre , et de payer plutôt un tribut aux alliés. Moutamin y consentit; mais les alliés, quand ils eurent reçu celle offre , la refusèrent. Alors Rodrigue , indigné de leur présomption , résolut de les attaquer malgré l’infériorité de scs forces. Le succès justifia son audace: il battit l’ennemi, s’empara d’un riche butin et fil prisonnier le comte de Barcelone. Moutamin conclut la paix avec ce prince et lui rendit la liberté cinq jours après la bataille.

La rentrée de Rodrigue dans Saragosse fut un véritable triomphe. Le peuple l’accueillit avec de grandes démonstrations de joie et de respect; de son côté, Moutamin le combla de présents et d’honneurs; et il cul pour lui tant de condescendance, que Rodrigue

semblait jouir de l’autorité suprême *. Mais malgré la position brillante dont il jouissait , il ne pouvait oublier sa patrie, et dans l’année 1084, il crut avoir trouvé le moyen d’v rentrer.

L’année précédente, le gouverneur de Rueda s’était révolté contre Moutamin, et il avait reconnu pour son souverain son prisonnier Modhallar, le frère de Moctadir. Modhaffâr avait demandé du secours à Alphonse , et celui-ci lui avait envoyé , vers la fin de septembre *, un corps d’armée commandé par son cousin germain Ramire, fils de Garcia de Navarre, et par le gouverneur de la Vieille-Castille, Gonzalo Salvadores, auquel on donnait le surnom de Quatremains à cause de sa bravoure. Mais Modhaffar étant mort peu de temps après , le gouverneur de Rueda , qui ne voulait pas devenir le sujet d’un monarque chrétien, se réconcilia secrètement avec Moutamin et s’engagea envers lui à attirer Alphonse dans un piège. Peu s’en fallut qu’il ne réussît dans son projet. S’étant rendu en personne auprès de l’empereur, il promit de lui livrer Rueda et le pria d’y venir. Alphonse y consentit; mais se défiant encore du Maure, il voulut que Gonzalo Salvadores et d’autres généraux

1) Gesta, p. xx — xxn; comparez le poème latin (p. 313, 314).

2) Le testament dn comte Gonzalo Salvadores , dresse' dans le cloître d’Ona , porte la date dn 5 septembre 1083 ; celui du comte Nuno Alvarez, qui assista aussi à cette expédition, est du 14 août de la même année. Voyez Moret, Annales, t. Il, p. 15.

entrassent avant lui dans la ville. A peine avaientils passé par la porte, que les Maures les massacrèrent en lançant sur eux une grêle de pierres (9 juin 1084) ».

La trahison avait réussi, mais à moitié seulement: Alphonse avait échappé au massacre. Désappointé et furieux , ce monarque était retourné à son camp. Rodrigue vint l’y trouver. 11 voulait le convaincre qu’il n’avait été pour rien dans le complot du gouverneur de Rueda , et tenter en même temps de rentrer dans ses bonnes grâces. Alphonse le reçut honorablement et l’engagea à le suivre en Castille. Rodrigue y consentit volontiers, mais s’étant aperçu en route que l’empereur avait encore de la rancune contre lui, il se hâta de le quitter et alla de nouveau offrir ses services à Moutamin. Ce prince , joyeux de son retour, lui ordonna alors d’aller faire une incursion en Aragon. Il s’acquitta de cette tâche avec une rapidité extrême: cinq jours lui suffirent pour ravager un pays d’une grande étendue, et partout ses bandes avaient déjà disparu avant qu’on eût eu

1) Trois petites chroniques fixent la trahison du gouverneur de Rueda à, l’année 1084. L’épitaphe espagnole de Gonzalo (ajrnd Sandoval, Cinco Reyes , fol. 68, 69) donne la date 9 juin 1074. Elle n’a été composéo que longtemps après l’époque dont il s’agit , car le tombeau a été renouvelé ; mais il me paraît certain qu'il y avait une épitaphe sur le premier tombeau , que la date 9 juin est exacte , et que celui qui a conqiosé l’épitaphe espagnole n’a pas fait attention au second X (ère MCXXII) de l’ancienne épitaphe latine.

le temps de sonner le tocsin. Non content de ce succès, il fit aussi une incursion sur le territoire de Mondhir, attaqua Morella, et, ayant pillé tout le pays d’alentour, il rebâtit et fortifia Alcala de Ouvert. Sanclio d’Aragon marcha alors au secours de Mondhir, et, ayant établi sou camp sur les bords de l’Ebre, il somma Rodrigue d’évacuer sans retard le territoire de son allié. Rodrigue se moqua de lui: il lui fit offrir une escorte au cas où il voudrait continuer son voyage. Irrités de cette réponse , Sancho et Mondhir vinrent l’attaquer. Les deux armées se disputèrent longtemps la victoire; mais à la fin les alliés furent contraints de prendre la fuite. Rodrigue les poursuivit; seize nobles et deux mille soldats tombèrent entre ses mains , et quand il retourna à Saragosse chargé d’un butin immense, Moulamin et ses fils vinrent à sa rencontre, accompagnés d’une foule d’hommes et de femmes qui faisaient retentir l’air de leurs cris d’allégresse *.

Moulamin mourut peu de temps après (en 108S). Son fils Moslaîn lui succéda et Rodrigue passa au service de ce prince; mais nous ne savons rien sur les expéditions qu’il fit à partir de l’année 108U jusqu’à l’année 1088, qu’il conclut avec Moslaîn une convention dont la conquête de Valence était le but. C’est alors que commença la partie la plus intéressante

]) Clesta.

de sa carrière; mais pour faire comprendre le rôle qu’il joua à cette époque, il nous faudra donner d’abord une esquisse rapide de l’bistoire de Valence.

Après le démembrement du califat, un petit-fils du célèbre Aimanzor, qui s’appelait Abdalaziz et qui portait le même surnom que son grand-père, avait régné pendant quarante ans sur le royaume de Valence '. Son fils Abdalmelic Modbaffar lui succéda en janvier 1061; mais quatre années plus tard, il fut trahi par son premier ministre, Abou-Becr ibn-Abdala* zîz, et détrôné par son beau-père, Mamoun de Tolède, qui le fit enfermer dans la forteresse de Cucnca.

De cette manière le royaume de Valence fut réuni à celui de Tolède; mais il s’en sépara de nouveau après la mort de Mamoun, arrivée dans l’année 1073. Ce prince eut pour successeur son petitfils Càdir, et comme ce dernier était trop faible pour contenir ses vassaux dans l'obéissance , Abou-Becr ibn-Abdalazîz , qui avait été nommé par Mamoun au gouvernement de Valence en récompense de l’appui qu’il lui avait prêté, se lnlta de se déclarer indépendant 1 2 et de se mettre sous la protection d’Alphonse VI,

1) lbn-al-Abbàr , dans mes Notices, p. 172, 173.

2) Voyez les textes dans l'Appendice, n°IX.

auquel il promit de payer un tribut annuel. Mais le patronage de l’empereur était précaire. Pour peu qu’il y trouvât son intérêt , Alphonse ne se faisait point scrupule de vendre ses clients et leurs États. Ibn-Abdalazîz l’éprouva, car, dans l’année 1076, Alphonse vendit Valence à Moctadir de Saragosse pour la somme de cent mille pièces d’or, et se mit en marche avec son armée pour la lui livrer. Incapable de se défendre , Ibn-Abdalazîz alla seul et sans armes à la rencontre du monarque. II sut être éloquent à un tel degré , disent les historiens arabes , qu’il décida Alphonse à abandonner son projet et à rompre le marché qu’il avait conclu avec Moctadir 1 ; mais tout porte à croire que celle éloquence consistait en bonnes espèces sonnantes , à moins toutefois que le prince n’ait réussi à convaincre l’empereur de cette vérité , que vendre Valence , c’était tuer la poule aux œufs d’or.

Neuf années plus tard, Alphonse vendit de nouveau Valence , et cette fois il la vendit à Câdir. Sous le prétexte de l’aider contre ses ennemis, il avait peu à peu arraché à ce malheureux prince sou or et ses forteresses , jusqu’à ce que Câdir, à bout de ressources et craignant un terrible acte de désespoir de la part de ses sujets qu’il écrasait d’impôts, lui olfrît enfin Tolède, à la condition qu’ Alphonse le remettrait

1) Ibn-Bassàm, man. (le Gotha, fol. lOv.

on possession de Valence. Alphonse accepta celle proposition 1 , et le 25 niai 1085 il lit son enl rée dans l’ancienne capitale du royaume des Visigoths, pendant que Câdir scandalisait les musulmans et s’exposait aux moqueries des chrétiens en épiant sur un astrolabe l’heure propice à son départ î . Quand il la crut venue, il se mit en route ; mais il frappa en vain à la porte de plusieurs châteaux et ne trouva un asile qu’à Cuenca , où commandaient les Beni-’l-Faradj qui lui étaient aveuglement dévoués. Voulant avant tout sonder les dispositions d’Ibn-Abdalazîz , il envoya à Valence un membre de la famille des Beni-’l-Faradj. Ce messager entama une négociation, mais elle n’aboulit à rien. Justement alarmé du traité que Câdir avait conclu avec Alphonse , lbn-Abdalazîz avait cherché et trouvé un puissant allié. C’était Moutamin de Saragosse , auquel il avait offert sa fille pour son fils Mostaîn. Moutamin , qui espérait que de cette manière son fils deviendrait un jour maître de Valence , s’était hâté d’accepter cette proposition, et voulant donner au mariage de sou fils un éclat extraordinaire, il avait convié aux noces tous les personnages haut placés de l’Espagne arabe , auxquels il avait donné pendant plusieurs jours les fêtes les plus brillantes 3 .

1) Ibn-Bass&m ; Kitâb al-ictifâ ( Script . Ar. loci de Abbad. , t. Il , p. 18); Ibn-Khaldoun ; Cronica general, fol. 314, col. 2.

2) Maccarî, t. II, p. 748.

3) Cronica general ; Kitùb al-ictifâ; Ibn-Bass£im ; Ibn-Ivliâcân , dans son chapitre sur Ibn-Tâliir.

l'eu de temps après , Ibn-Abdalazîz mourut après un règne de dix années 11 laissa deux fils qui avaient déjà été ennemis pendant la vie de leur père, et qui, après sa mort, se disputèrent le gouvernement. L’un et l’autre avaient des partisans J . Un troisième parti voulait donner Valence au roi de Saragosse , un quatrième à Câdir.

Informé par Ibn-al-Faradj , qui était retourné auprès de lui, de ce qui se passait à Valence, Câdir jugea le moment favorable pour exécuter ses projets. II réunit ses troupes, et, ayant prié Alphonse de réaliser sa promesse , il reçut de lui un corps d’armée commandé par Alvar Fauez , un parent de Rodrigue 3 et l’un des plus braves guerriers de l’époque.

L’approche des Castillans apaisa tout d’un coup les dissensions à Valence. Tremblant de voir la ville saccagée par ces terribles soldats , l’assemblée des notables se hâta de déposer Othmân , le fils aîné d’Ibn- Abdalazîz, qui s’était emparé du pouvoir, et d’envoyer quelques-uns de ses membres , auxquels se joignit le gouverneur du château, Abou-Isâ ibn-Labboun, à Serra de Naquera , où Câdir avait établi son camp , pour

1) Ibn-Khaldoun , fol. 27 r. : «Ibn-Abdalazîz mourut en 478 (1085), après un règne de dix années, et son fils, le cadi Othmân, régna b sa place.» Kitâb al-ictifâ , p. 19. La Cr. general (fol. 314, col. 3) attribue onze années do règne h co prince ; la différence est si minime qu'elle mérite à peine d'être signalée.

2) Cr. general; Ibn-Bassâm ; Kitâb al-ictifâ.

3) Voyez la charta arrharum.

lui rlire que la ville s’estimerait heureuse de l’avoir pour son souverain '. Accompagné des Castillans, l’ex-roi de Tolède fit donc son entrée dans Valence, où il fut salué par les acclamations de la multitude; mais cet enthousiasme était loin d’être spontané ; il était commandé par le spectacle effrayant de tous ces chevaliers bardés de fer , dont les longues épées étincelaient aux rayons du soleil.

Les Valenciens auraient à pourvoir à l’entretien de ces troupes: elles leur coûteraient six cents pièces d’or par jour! Ils avaient beau dire à Càdir qu’il n’avait pas besoin de cette armée , puisqu’ils le serviraient fidèlement : Càdir n’eut pas la naïveté de croire à leurs promesses ; sachant qu’on le détestait et que d’ailleurs les anciens partis n’avaient pas abdiqué leurs espérances, il retint les Castillans. Afin d’être en état de les payer, il grèva la ville et son territoire d’un impôt extraordinaire , sous le prétexte qu’il avait besoin d’argent pour acheter de l’orge. Les Valenciens murmurèrent beaucoup de cet impôt , qui frappait sans distinction les riches et les pauvres , et qu’ils appelaient l'orge, tout court. «Donnez l’orge!» disaiton quand on se rencontrait dans la rue. A la boucherie il y avait un chien qu’on avait appris à aboyer quand on lui disait: «donnez l’orge!» «Dieu merci, dit alors un poète , nous en avons plusieurs dans no-

1) Voyez cette note dans l’Appendice, n°X.

tre ville, qui ressemblent à ce chien ; quand on leur dit: Donnez l’orge! cela leur pèse comme à lui.»

Une guerre malheureuse augmenta le discrédit dans lequel Câdir était déjà tombé. Parmi les gouverneurs des forteresses, un seul, Ibn-Mahcour , le gouverneur de Xativa, avait refusé, malgré l’ordre formel qu’il avait reçu, de venir en personne prêter serment au nouveau roi ; il s’était contenté de lui envoyer un messager avec des lettres et des présents. Irrité de sa désobéissance, Câdir consulta Ibn-Labboun , qu’il avait nommé premier ministre, sur le parti à prendre. Ibn- Labboun lui conseilla de ne pas se brouiller avec Ibn- Mahcour et de renvoyer Alvar Fanez et son armée. Mais Câdir, qui se défiait de son ministre parce que celui-ci avait été l’ami de son prédécesseur , aima mieux suivre les conseils des fils d’Ibn-Abdalazîz , et , ayant rassemblé une grande armée , il marcha contre Xativa. Il s’empara sans peine de la partie la plus basse de la ville; mais pendant quatre mois il assiégea en vain le château. Alors toute sa colère se tourna contre les fils d’Ibn-Abdalazîz , et comme l’orge ne rapportait pas assez, il condamna l’un d’eux à nourrir l’armée castillane pendant tout un mois.

Cependant Ibn-Mahcour, réduit à l’extrémité, avait fait dire à Mondhir, le prince de Lérida, Dénia et Tortose , que , s’il voulait le secourir , il lui céderait Xaliva et tous ses autres châteaux. Mondhir accepta

l’offre , et, ayant envoyé à Ibn-Mahcour son général al- Aisar 1 2 avec un renfort , il rassembla des troupes , prit à sa solde le Catalan Giraud d’Alaman, baron de Cervellon *, et marcha vers Xativa. A son approche , le roi de Valence prit la fuite en toute hâte, et Mondhir se mit en possession de Xativa. Ibn-Mahcour alla demeurer à Dénia , et Mondhir le traita toujours avee beaucoup d’égards.

Lorsque Câdir, couvert de honte, fut rentré dans Valence, les habitants de cette ville et les gouverneurs des châteaux voulurent secouer l’autorité de ce misérable despote et se donner à Mondhir, dont les tentes étaient déjà tout près de la capitale. Mais ce projet échoua, car peu de temps après, Mondhir retourna à Tortose, soit qu’il fût obligé d’aller défendre ses propres États, soit qu’il n’eùt plus d’argent pour payer le baron de Cervellon, son principal appui. Délivré de son ennemi , Câdir put donc recommencer -ses exactions. Il avait déjà extorqué des sommes énormes aux fils d’Ibn-Abdalazîz , à un riche juif, leur majordome, à plusieurs nobles, et comme nul ne se croyait sûr de son avoir ou de sa vie, les Valenciens émigrèrent en masse. Les terres avaient perdu leur valeur , personne ne voulait les acheter. Et malgré

1) Dans le texte cl esquierdo. Il est facile de reconnaître ici le nom

2) Voyez cette note dans l’Appendice, n® XI.

les actes du plus terrible despotisme, Câdir, pressé par Alvar Faûez de lui payer l’arriéré de sa solde, se trouva un jour à bout de ressources. Alors il proposa aux Castillans de se fixer dans son royaume en leur offrant des terres très-étendues. Ils y consentirent ; mais tout en faisant cultiver leurs vastes domaines par des serfs , ils continuaient à s’enrichir par des razzias dans le pays d’alentour. Leur troupe s’était grossie de la lie de la population arabe. Une foule d’esclaves, d’hommes tarés et de repris de justice, dont plusieurs abjurèrent l’islamisme , s’étaient enrôlés sous leurs drapeaux, et bientôt ces bandes acquirent, • par leurs cruautés inouïes , une triste célébrité. Elles massacraient les hommes , violaient les femmes , et vendaient souvent un prisonnier musulman pour un pain , pour un pot de vin , ou pour une livre de poisson. Quand un prisonnier ne voulait ou ne pouvait payer rançon , elles lui coupaient la langue, lui crevaient les yeux, et le faisaient déchirer par des dogues *.

L’arrivée du roi de Maroc, Yousof ibn-Téchoufin l’Almoravide , que les princes audalous avaient appelé à leur secours, délivra enfin les Valenciens de leurs hôtes sanguinaires. Forcé de livrer bataille à des nuées de barbares africains, Alphonse rappela Alvar

1) Croît, gen., fol. 315, col. 2 — 316, col. 3; Kitâb al-icti/â, dans l'Appendice , p. xxx , xxxt.

Fanez 1 2 3 4 5 , et quand il eut été battu dans la célèbre bataille de Zallâca, livrée le vendredi 23 octobre 1086, il ne put plus se mêler des affaires de Valence ». Mais alors les gouverneurs des forteresses se hâtèrent de se révolter contre Câdir * , et de leur côté , les princes voisins tâchèrent de le détrôner à leur profit. Mondhir fut le premier à l’attaquer. Ayant reçu des promesses d’appui de la part des principaux Valenciens, il rassembla des troupes dans l’année 1088 *, prit des Catalans à sa solde, et envoya en avant un de ses oncles qui devrait passer par Dénia , et auquel il avait indiqué le jour où il viendrait le rejoindre sous les murs de Valence. L’oncle de Mondhir arriva devant Valence avant le jour convenu. Il fut attaqué par Câdir; mais il le repoussa et le contraignit à rentrer dans la ville. Bientôt après il fut rejoint par Mondhir, qui, au moment où il reçut la nouvelle de cette victoire , se trouvait à une journée de distance. Câdir ne sut que faire ; il voulut se rendre , mais Ibn-Tâhir * ,

1) Cron. gener. , fol. 319, col. 4 ; Ibn-abi-Zer , Cartâs , p. 94 , 1.3. Cet auteur ne dit pas qu’Alvar Faner, assiégeait Valence, comme on lit dans la traduction de M. Tornberg (p. 128).

2) Cron. gener , fol. 321 , col. 2; Ibn-Bass&m.

3) Cron. general.

4) Cette date est donnée par le Kitâb al-ictifâ (dans l’Appendice, p. xxvu) et par la Cron. gener. , fol. 320 , col. 1 (année chrétienne 1088; l'ère (1127) est fautive, il faut lire 1126).

5) Abenaher , lit-on ici dans la Cron. gener. (fol. 320 , col. 3), c’esth-dire Abennaher. Il est clair qu’il faut lire Abentaher.

loi

l’ex-roi de Murcie, qui demeurait alors à Valence , l’en dissuada. Il fit donc demander du secours à Alphonse et à Moslaîn de Saragossc

Le roi de Saragosse avait grande envie , non pas de secourir Câdir , mais de le dépouiller. Un capitaine valencien , Ibn-Cannoun , lui promettait en ce moment môme de faire en sorte que Valence lui fût livrée ; il l’assurait en outre que son frère , le gouverneur de Ségorbe , lui céderait cette forteresse. Tout en promettant à Càdir qu’il viendrait le délivrer, Moslaîn conclut donc secrètement une convention avec le Cid 1 2 , d’après laquelle ils devaient s’aider réciproquement à conquérir Valence 3 , à la condition que le Cid aurait tout le butin, et que la ville elle-même écherrait à Mostaîn 4 . Ce dernier avait quatre cents cavaliers sous ses ordres, le Cid trois mille. 5 .

Ne voulant pas attendre leur arrivée, Mondhir fit dire à Câdir que non-seulement il allait lever le siège, mais qu’en outre il désirait être son ami et son allié ,

1) Cron. gen . , fol. 320 (cotée par erreur 321) , col. 2 et 3 ; Kitâ J al-ictifâ , dans l’Appendice, p. xxvii.

2) Voyez cette note dans l’Appendice , n° XII.

3) Cron. gener.; Kitâb al-ictifâ.

4) Kitâb al-ictifâ.

6) Kitâb al-ictifâ. La Cron. gener. donne aussi à entendre que l’armée du Cid était bien plus nombreuse que celle de Mostaîn. » Le roi de Sarngosse, dit-elle, désirait si ardemment d’aller b Valence, qu’il ne considéra pas si son armée était grande ou petite , ni si celle du Cid était plus grande que la sienne. »

à condition qu’il ne livrerait pas la ville à Moslain. Le roi de Valence comprit fort bien que Mondhir attendait, pour s’emparer de sa principauté, une occasion plus favorable; mais il accepta l’alliance '.

Quand Mondhir fut retourné à Tortose *, et que Mostaîn et le Cid furent arrivés devant Valence, Câdir alla à leur rencontre et les remercia de l’avoir délivré du siège. Toutefois les espérances du roi de Saragosse ne se réalisèrent pas. Il attendit vainement qu’on lui livrât Ségorbe , ainsi qu’Ibn-Cannoun le lui avait promis. Il fut trompé en outre par son allié , le Cid. Celui-ci s’était laissé corrompre par les magnifiques présents que Câdir lui avait faits à l’insu de Mostain, et quand ce dernier lui rappela sa promesse, il lui répondit que, si l’on voulait s’emparer de Valence , il faudrait d’abord déclarer la guerre à Alphonse, Câdir n’étant que le vassal de ce monarque. Il savait fort bien que le roi de Saragosse ne serait pas assez inconsidéré pour s’attirer sur les bras les armées du puissant empereur s .

Frustré dans son attente, Mostaîn retourna à Saragosse. Il laissa à Valence un de ses capitaines avec une troupe de cavaliers , sous le prétexte qu’ils devaient être en aide à Câdir, mais en réalité pour avoir toujours lui-même des auxiliaires à Valence, dans

1) Cron. gêner.; comparez le Kitâb al-ictifâ.

2) C'ronica general.

3) Cronica general , fol. 321, col. 1.

le cas que l’occasion de s’emparer de celte ville sc présentât de nouveau à lui. Puis, voulant punir Ibn- Labboun qui s’était engagé à lui livrer Murviédro , mais qui n’avait pas tenu sa promesse, il ordonna à Rodrigue d’aller assiéger la forteresse de Xerica , qui appartenait au seigneur de Murviédro, et qui se trouve sur la grande route entre Saragosse et Valence , à dix lieues de cette dernière ville et à deux de Ségorbe. Par la négligence du gouverneur , Xerica était dépourvue d’armes et de vivres ; mais Ibn-Labboun lit dire à Mondhir que , s’il voulait venir au secours de Xerica, il se reconnaîtrait son vassal pour cette forteresse. Charmé de cette offre , Mondhir vint au secours de la place et força Rodrigue à lever le siège.

Craignant alors que Mondhir ne réussît également dans ses projets sur Valence , le Cid conseilla secrètement à Câdir de ne livrer la ville à qui que ce fût. En même temps, il fit dire à Mostaîn qu’il l’aiderait à gagner Valence; il promit la même chose à Mondhir ; enfin il envoya dire à Alphonse qu’il se considérait comme son vassal; que les guerres qu’il soutenait profitaient à la Castille, puisqu’elles affaiblissaient les Maures et qu’elles servaient à tenir sur pied une armée chrétienne aux frais des musulmans ; il ajouta qu’il espérait d’être bientôt à même de mettre Alphonse en possession de tout le pays. Alphonse se laissa tromper par ces protestations fallacieuses et permit

à Rodrigue de retenir son armée *.

Ayant donc les mains libres, Rodrigue en profita pour faire des incursions dans les environs, et quand on lui demandait pourquoi il en agissait ainsi, il donnait pour réponse qu’il le faisait pour avoir de quoi manger *. Ensuite, il se rendit en Castille (1089 1 2 3 ) pour faire ses conditions avec Alphonse 4 5 6 . Le roi le reçut très-bien , lui donna quelques châteaux , et lui fit remettre un diplôme , où il déclara que toutes les terres et toutes les forteresses que Rodrigue enlèverait dans la suite aux Maures , lui appartiendraient en propre ainsi qu’à ses descendants s . Puis Rodrigue retourna vers le pays valencien, accompagné de son armée, qui se composait de sept mille hommes. Sa présence y était fort nécessaire , car pendant qu’il se trouvait encore en Castille , Mostaîn , qui s’était aperçu gue, s’il lui fallait compter sur le secours du Cid , il ne parviendrait jamais à s’emparer de Valence , avait contracté une alliance avec Bérenger de Barcelone *. Ce dernier avait maintenant investi

1) Cronica general , fol. 321 , col. 2. La Cron. del Cid (voyez ch. 154) a eu soin d'omettre ce récit peu flatteur pour Rodrigue.

2) » Dezie él que porque oviese que comer. » Cron. gener.

3) La date est donnée par les Gesta , p. xxvi.

4) Cronica general.

5) Gesta , p. xxv , xxvt.

6) Les Gesta (p. xxvx) parlent bien du siège do Valence par Bérenger , mais ils ne font pas mention de l'alliance entre celui-ci et Mostain. La Cron. gen. (fol. 321 , col. 3 et 4) a sans doute fait usage ici des Gesta , mais clic contient aussi des détails qui ne se trou-

la capitale de Càdir, et de son côté , le roi de Saragosse avait fait construire deux bastides, l’une à Liria , ville qui lui avait été donnée en fief par le roi de Valence quand il fut venu à son secours, l’autre à Cebolla ; il comptait en construire une troisième dans un château près de l’Âlbufera , afin que personne ne pût entrer dans Valence ni en sortir. Mais quand le Cid approcha de Valence, Bérenger n’osa pas l’attendre, et se disposa à lever le siège. Avant de partir, ses soldats se livrèrent à des insultes et des menaces contre le Cid , qui en fut informé , mais qui ne voulut pas les combattre, parce que Bérenger était parent d’Alphonse , son souverain Bérenger prit donc le chemin de Requena et retourna à Barcelone ». Quand le Cid fut arrivé à Valence , il promit à Càdir de faire rentrer sous son obéissance les châteaux rebelles , de le protéger contre tous ses ennemis , maures ou chré-

vent pas dans ce livre , et qu’elle a empruntés & sa chronique arabe. En effet, suivant tour à tour cette dernière ou les Gesta, elle désigne le même endroit , el Fuig , tantôt sous le nom de Juballa , tantôt sous celui de Cebolla.

1) Gesta. J’ignore de quelle manière Bérenger, qui n’était pas marié, était parent d’Alphonse. M. Bofarull (t. H, p. 147) pense qu’il l’était du côté d’une des femmes d’Alphonse, qui étaient presque tontes d’origine française ainsi qne les comtesses de Barcelone.

2) On lit dans les Gesta (p. xxvn) que Bérenger alla d’abord a Kequena , puis a Saragosse , et enfin h Barcelone. Dans la Cron. gener. (fol. 321 , col. 4) on lit au contraire que Bérenger promit au Cid de ne pas passer par Saragosse (comparez Cron. del Cid, ch. 154).

liens , île se fixer à Valence , d'apporter dans celle ville tout le butin qu’il ferait ^ et de l’y vendre. En revanche , Cûdir s’engagea à lui payer une redevance mensuelle de dix mille dînàrs lbn Labboun de Murviédro acheta aussi sa protection ».

Ensuite le Cid fit une incursion sur le territoire d’Alpuente , où régnait alors Djanâh-ad-daula Abdallâh 1 2 3 4 5 , et força les gouverneurs des forteresses à payer à Câdir le tribut accoutumé *. Mais bientôt après il reçut un message d’Alphonse. Ce monarque possédait à cette époque le château d’Alédo, non loin de Lorca, et comme les troupes qui y étaient en garnison faisaient mainlefois des razzias sur le territoire musulman , le roi de Maroc , Yousof l’Almoravide , vint y mettre le siège, dans l’année 1090 s , accompagné de plusieurs princes andalous. Alphonse écrivit alors au Cid pour lui ordonner de venir àvec lui au secours des assiégés. Le Cid répondit qu’il était prêt à le faire , et pria le roi de l’informer de l’époque où il

1) Le récit arabe, traduit dans la General, dit b deux reprises que ce tribut était de mille dînârs par mois ; mais je crois que c’est une erreur du copiste ou de l’éditeur , et qu’il fout lire dix mille , car le Kilâb al-ictifâ dit cent mille dînârs par an , ot la Cron. del Cid, deux mille par semaine (104,000 par an).

2) Cronica general. Comparez les Gesta.

3) Voyez Ibn-Khaldoun {Script. Ar. loci de Abbad. , t. XI, p. 212).

4) Cronica general.

5) 483 de l’Hégiro / d’après Ibn-al-Àbbâr ( Script . Ar. loci, t. II,

se mettrait en marche. Puis il partit (le Requena et se rendit à Xativa , où un messager du roi vint lui dire que celui-ci était à Tolède avec une armée d’environ dix-huit mille hommes *. Alphonse lui fit dire aussi de l’attendre à Villena , puisqu’il comptait passer par cet endroit; mais comme le Cid manquait de vivres à Villena , il se rendit à Ontifiente », en prenant soin toutefois de laisser à Villena et à Chinchilla quelques troupes qui devaient l’avertir de l’arrivée du roi. Cependant Alphonse suivit une route autre que celle qu’il avait indiquée, et quand le Cid eut appris que le roi l’avait déjà devancé , ce dont il éprouva un chagrin bien sensible , il quitta aussitôt Hellin , où il se trouvait alors, et, laissant en arrière le gros de son armée, il arriva avec un petit nombre de troupes à Molina ».

Alphonse n’eut pas besoin de tirer l’épée. A son approche Yousof et les rois andalous se retirèrent sur Lorca 1 2 3 4 ; mais les ennemis de Rodrigue l’accusèrent aussitôt de trahison auprès du roi ; ils prétendirent qu’il avait retardé à dessein sa venue, afin que l’armée castillane fut taillée en pièces par les Sarrasins. Al-

1) Gesta. L’auteur de ce livre se contente de dire : » cum maximo exercitu et cum infinité multitudino militum et peditum ; » mais Ibnal-AKbâr donne le nombre que j’énonce dans mon texte.

2) Ortimano dans les Gesta; comparez la note de Kisco , p. 168.

3) Gesta , p. xxvm.

4) Gesta; Ibn-al-Abbftr.

phonse ajouta foi à ces dénonciations; il relira au Cid toutes les terres et tous les châteaux qu’il lui avait donnés l’année précédente, confisqua ses biens patrimoniaux , et fit emprisonner sa femme et ses enfants. Informé de ces mesures , Rodrigue envoya un de ses chevaliers pour le justifier auprès du roi; il offrit de prouver son innocence, ou de la faire prouver par un des siens , dans un combat judiciaire. Le roi rejeta cette proposition, mais il renvoya à Rodrigue sa femme et ses enfants. Celui-ci fit alors remettre à Alphonse une quadruple justification , chacune en termes différents >. Le roi, cependant, ne se laissa pas fléchir ».

Brouillé de nouveau avec Alphonse et n’étant plus au service du roi de Saragosse, Rodrigue était maintenant le chef d’une armée qui ne dépendait que de lui seul et qui ne subsistait que de ce qu’elle prenait sur les ennemis. Son chef lui fournit amplement l’occasion de faire du butin. Étant parti d’Elche après la fête de noél 1090 , il arriva à la forteresse de I’olop (à huit lieues N. E. d’Alicante), où il y avait un souterrain rempli d’argent et d’étoffes précieuses. Voulant s’emparer de ces richesses, Rodri-

1) Ces ptèces se trouvent dans les Gesta , p. xxx — xxxni.

2) Gesta.

guc assiégea le château, et en peu de jours il força la garnison à se rendre. Puis, ayant ravagé tout à la ronde, de sorte que, depuis Orihuela jusqu’à Xativa, aucun mur ne demeura debout, il marcha contre Tortose, prit Miravet (au nord de Tortose) 1 et s’y établit. Vivement pressé, Mondhir promit beaucoup d’argent à Bérenger, comte de Barcelone, s’il voulait venir à son aide et le débarrasser du Cid *. Le comte ne se fit pas trop prier, car il brûlait de se venger du Cid, qui s’était emparé des revenus qu’il tirait autrefois du pays valencien. Il rassembla donc une grande armée, et, ayant établi son camp à Calamocha, dans le district d’Albarracin, il se rendit, avec quelques-uns des siens, auprès de Mostaîn de Saragosse, qui se trouvait alors à Daroca et auquel il voulait demander du secours. Mostaîn lui donna de l’argent et se rendit même avec lui auprès d’Alphonse pour demander à ce dernier de leur prêter main-forte dans la guerre qu’ils allaient entreprendre contre le Cid. Mais ils firent en vain ce voyage, et le comte de Barcelone revint à Calamocha sans avoir obtenu de l’empereur un seul soldat. Mostaîn ne lui en fournit pas non plus. Ce roi n’avait pas osé refuser au comte l’argent qu’il lui demandait; mais il s’efforcait de rester en paix avec tous les princes

1) Voyez l’Appendice , p. xxvi , noto 2.

2) J’ai suivi ici la Cron. gêner. , dont le récit mérite incontestablement la préférence sur celui des Gcsta.

et tous les guerriers de son voisinage, car au moment môme où Bérenger s’apprêtait à aller attaquer le Cid, il informa secrètement ce dernier des préparatifs de son ennemi. Le Cid, qui était campé alors dans une vallée entourée de hautes montagnes et dont l’entrée était très-étroite, lui répondit qu’il le remerciait de son avis, mais qu’il ne craignait pas son adversaire et qu’il l’attendrait. Au reste, la lettre où il disait cela, était remplie d’injures contre Bérenger , et pour comble, le Cid priait Moslaîn de vouloir bien la montrer au comte. Mostaîn le fit, et alors Bérenger, piqué au vif, fit écrire au Cid qu’il tirerait vengeance de ses outrages. «Tu as prétendu, lui disait-il, que moi et les miens, nous n’étions que des femmes: si Dieu nous vient en aide, nous te montrerons bientôt jusqu’à quel point tu t’es trompé !... Nous savons que les montagnes , les corbeaux, les corneilles, les éperviers, les aigles, presque tous les oiseaux en un mot, sont tes dieux, et que tu as plus de confiance dans leurs augures que dans le secours du Tout-Puissant 1 ; nous au contraire, nous croyons qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que ce Dieu nous vengera de toi en te livrant entre nos mains. Demain, aux premiers rayons du soleil, tu nous verras près de toi, et si tu quittes alors tes montagnes pour venir te mesurer avec nous

1) Dans la Chanson , Rodrigue vit aussi « augure , comme on disait alors.

dans la plaine , nous le tiendrons pour Rodrigue , surnommé le Batailleur et le Campéador; mais si tu ne viens pas , nous te tiendrons pour traître 1 . . . . Nous ne te quitterons pas avant que nous ne t’ayons en notre pouvoir, mort ou vif. Nous te traiterons de la manière dont tu prétends nous avoir traité, albarrâz I ! Dieu vengera ses églises, que tu as violées et détruites ! »

Ayant entendu la lecture de cette lettre , Rodrigue y fit répondre sur-le-champ. « Oui , disait-il à Bérenger , je t’ai chargé d’injures, mais voici mes raisons: Lorsque tu étais avec Mostaîn à Calatayud, tu lui as dit que, par crainte de toi, je n’avais pas osé mettre le pied sur son territoire. Quelques-uns de tes hommes , tels que Raymond de Baran, ont affirmé la même chose au roi Alphonse, en présence des chevaliers castillans. Toi-même , enfin , tu as dit au roi Alphonse , en présence de Mostaîn , que tu n’aurais pas manqué de me chasser du pays du Hâdjib (Mondhir), mais que je n’avais pas osé t’attendre, et que d’ailleurs tu ne voulais pas combattre contre un vassal du roi. Voilà pourquoi je t’ai dit des injures! Eh bien! à présent tu n’as plus de prétexte pour ne pas m’attaquer; au contraire, tu t’es fait promettre une grosse somme par le Hâdjib, et de ton côté, tu t’es

1) Voyez cette note dans l’Appendice, n c XIII.

2) C’est l’équivalent arabe du terme campéador ; voyez plus haut, p. 65—70.

engagé e,nvers lui à me chasser de son territoire. Tiens donc ta parole! Viens me combattre, si tu l’oses! Je suis dans une plaine, la plus vaste qui se trouve dans toute cette contrée, et dès que je le verrai, je te donnerai ta solde, comme à l’ordinaire.»

Exaspérés et furieux, Bérenger et ses Catalans jurèrent de se venger. Profitant de l’obscurité de la nuit , ils occupèrent , sans être aperçus , les montagnes qui entouraient le camp de Rodrigue, et à la pointe du jour, ils se ruèrent à l’improviste sur leurs ennemis. L’attaque fut si soudaine, que les soldats du Cid eurent à peine le temps de s’armer. Leur chef, qui frémissait d’indignation et de rage, les rangea en bataille sans perdre un instant; puis, les menant au combat, il fondit sur les premiers bataillons ennemis et les culbuta ; mais au plus fort de la mêlée , il se blessa assez grièvement en tombant de son destrier. Ses soldats n’en combattirent pas moins avec la plus grande valeur, et, ayant remporté la victoire, ils pillèrent le camp de l’ennemi et firent prisonnier le comte de Barcelone avec environ cinq mille des siens, parmi lesquels se trouvait Giraud d’Alaraan.

Bérenger se fit conduire à la tente de Rodrigue, et lui demanda grâce. Le Cid le traita d’abord avec dureté: ne lui permettant pas de s’asseoir auprès de lui dans sa tente, il ordonna à ses soldats de le garder hors de l’enceinte du camp; mais il lui fournit quantité de vivres, ainsi qu’aux autres prisonniers.

Quelque temps après, il accepta la rançon que lui offrirent Bérenger et Giraud d’Alaman , et qui consistait en quatre-vingt mille marcs d’or de Valence. Les autres captifs recouvrèrent aussi la liberté en promettant de se racheter, et quand ils furent de retour dans leur patrie, ils rassemblèrent autant d’argent qu’ils pouvaient; mais, n’en ayant pas encore assez, ils offrirent en otage leurs fils et leurs parents. Touché de leur malheur, Rodrigue eut la générosité de les tenir quittes de leur rançon *.

Qu’il nous soit permis de quitter ici pour un moment les livres historiques et d’emprunter à la chanson de geste un passage qui se recommande par sa forme dramatique et par son énergique simplicité *. Après avoir raconté que le comte de Barcelone, auquel il donne le nom de Raymond, avait été fait prisonnier, l’auteur continue en ces termes:

On fait une grande cuisine à Mon Cid don Rodrigue. Le comte don Raymond ne lui en tient pas compte; on lui apporte les mets, on les apprête devant lui: il n’en veut pas manger , il repousse tous les mets. « Je ne mangerai pas un morceau de pain, pour tout ce que possède l’Espagne entière! Je perdrai plutôt mon corps, et j’abandonnerai mon âme, puisque de tels vagabonds m’ont vaincu en bataille !» Mon Cid Ruy Diaz , vous ouïrez ce qu’il dit : » Mangez , comte , de ce pain , et buvez de ce vin ; si vous faites ce que je vous demande, vous cesserez d’être prisonnier; sinon vous ne

1 ) Gesta.

2) Vers 1025 et suiv.

reverrez de votre vie la terre chrétienne. » Le comte don Raymond lui répondit : » Mangez vous-même, don Rodrigue , et songez à vous réjouir; mais moi, laissez-moi mourir, car je ne veux point manger.» Jusqu’au troisième jour ils ne peuvent ébranler sa résolution , et tandis qu'ils partagent leurs riches dépouilles , ils ne peuvent lui faire manger un morceau de pain. Mon Cid dit : « Mangez quelque chose , comte , car si vous ne mangez pas , vous ne reverrez pas les chrétiens ; mais si vous mangez, et si vous me contentez, je rendrai la liberté à vous et à deux de vos chevaliers, h Quand le comte entendit cela , il devint déjà plus gai. « Cid , si vous faites ce que vous avez dit, je vous admirerai tant que je vivrai. — Mangez donc, comte, et quand vous aurez dîné, je vous laisserai partir, vous et deux autres. Mais tout ce que vous avez perdu et que j’ai gagné sur le champ de bataille, sachez que je ne. vous en donnerai pas même un faux denier. Je ne vous donnerai rien de ce que vous avez perdu; car j’en ai besoin pour ces miens vassaux qui, auprès de moi, sont dans la misère; je ne vous en donnerai rien. En prenant de vous et d'autres, nous devons les payer; nous mènerons cette vie tant qu'il plaira au Père éternel, comme un homme qui a attiré sur soi la colère de son roi et qui est banni de son pays.» |Le comte est joyeux; il demande de l’eau pour se laver les mains; on lui en présente, on lui en donne sur-le-champ. Avec les deux chevaliers que le Cid lui a donnés , le comte va manger. Dieu ! comme il le fait de bonne grâce ! Vis-à-vis de lui est assis celui qui naquit dans une heure propice. « Si vous ne mangez pas bien, comte, de sorte que je puisse m’en contenter, nous resterons ensemble , nous ne nous quitterons pas. « Alors le comte dit : « De bonne volonté et de bon cœur ! » Il dîne vite avec ses deux chevaliers; Mon Cid qui le regarde, est content parce que le comte don Raymond remue si bien les mains. » Si vous

le permettez , Mon Cid , nous sommes prêts à nous mettre en route. Ordonnez qu’on nous donne nos chevaux, et nous partirons sur-le-champ. Depuis le jour que je fus comte, je ne dînai avec tant d’appétit. Je n’oublierai jamais le bon repas que j’ai fait.// On leur donne trois palefrois très-bien sellés et de bons vêtements , des pelisses et des manteaux. Le comte don Raymond chevauche entre ses deux chevaliers; jusqu’à la limite du camp, le Castillan les escorte. //Vous partez, comte, entièrement libre. Je vous sais gré de ce que vous m’avez laissé. Quand vous aurez envie de vous venger et que vous viendrez me chercher, vous pourrez me trouver; mais si vous ne venez pas me chercher, si vous me laissez tranquille , vous aurez quelque chose du vôtre ou du mien. — Livrez-vous à la joie, Mon Cid, et portez-vous bien; je vous ai payé pour toute cette année; venir vous chercher, on n’y pensera même pas. // Le comte piqua des deux et se mit en route; en partant il tournait la tête et regardait en arrière; il craignait que Mon Cid ne revînt sur sa résolution , ce que l’accompli n’aurait pas fait pour tout au monde ; une déloyauté, il n’en fit jamais.

La générosité dont Rodrigue avait fait preuve , avait profondément touché le comte de Barcelone; aussi lui lit-il dire, quelque temps après, qu’il désirait être son ami et son allié. Rodrigue, qui lui gardait encore rancune, refusa d’abord cette offre; mais comme scs capitaines lui représentaient que le comte , auquel on avait déjà enlevé tout ce qui méritait d’être pris, ne valait plus rien comme ennemi et qu’il serait au contraire un allié utile, Rodrigue céda enfin à leurs conseils et consentit à conclure un traité avec son

ancien adversaire. Bérenger se rendit donc au camp

de Rodrigue , et , le traité signé , il plaça une partie de son territoire sous la protection de son confédéré « , ce qui revient à dire qu’il devint son tributaire.

La principauté de Torlosc suivit son exemple. A la nouvelle de la défaite de son allié, Mondhir était mort de chagrin , laissant un fils en bas âge dont il avait confié la tutelle aux Bcni-Belyr 1 2 . Ceux-ci comprirent qu’ils avaient besoin de la protection duCid, et ils rachetèrent moyennant un tribut annuel de cinquante mille dînârs. Grâce à l’effroi qu’inspiraient ses armes, le Cid jouissait à cette époque d’un revenu fort considérable, car outre les sommes que lui payaient Bérenger et les Beni-Betyr, il recevait chaque année 120,000 dînârs 3 du prince de Valence , 10,000 du seigneur d’Albarracin 4 , autant du seigneur d’Alpuente 5 , 6,000 du seigneur de Murviédro, autant de celui de Ségor-

1) Gesta , p. xu , xi.li.

2) « K toviéronlo en guarda «nos fijos que dezien dcBetyr , » Cron. rjnner. , fol. 323 , col. 2. Les historiens arabes ne parlant pas de ces personnages , j'ignore comment lour nom doit s'écrire , car il y a plusieurs noms propres qui se rapprochent de Betyr.

3) Voyez plus haut , p. 137 , note 1.

4) La Cron. gener. le nomme Abezay. Il faut lire Abcnhoznyl.

5) Nomme par erreur Abenrazin dans l’édition do la Cron. genrr. Il faut changer le r en c , et lire Abencazin. C’est ainsi que la Cronica nomme ailleurs (fol. 324 , col. 4) le seigneur d’Alpucnte, et nous savons par Ibn-Khaldoun ( Script . Ar. loci de Abbad. , t. II, p. 212), que les seigneurs d’Alpuente s’appelaient les Beni-Câsim. Aujourd'hui encore un village , celui de Benicasim , près de Castellon do la Plana , porte leur nom.

be, 4,000 de celui de Xérica , el 3,000 de celui d’Almc* nara. Liria , qui appartenait au roi de Saragosse et qui devait payer 2,000 dinars, n’acquittait pas alors ce tribut *, Aussi le Cid assiégeait-t-il celle ville en 1092, lorsqu’il reçut de ses amis et de la reine de Castille 1 des lettres où ils lui disaient qu’il lui serait facile de rentrer dans la faveur d’Alphonse , s’il voulait prendre part à une expédition que ce dernier avait préparée contre les Almoravides. Bien que Liria fût sur le point de se rendre à lui , Rodrigue crut cependant devoir suivre le conseil qu’on lui donnait, et, s’étant mis en marche, il rejoignit l’empereur à Martos, à l’ouest de Jaën. Alphonse, qui était allé à sa rencontre , le traita avec beaucoup de courtoisie ; mais à l’entrée de la nuit, lorsqu’il eut établi son camp sur les montagnes , il s’offensa en voyant que Rodrigue posait le sien plus en avant, dans la plaine. En le faisant , Rodrigue se laissait guider par un motif tout à fait honorable : il voulait protéger l’empereur contre une attaque et recevoir lui-même le premier choc de l’ennemi ; mais au lieu de se placer à ce point de vue , l’empereur crut voir dans la conduite de Rodrigue une nouvelle preuve de son arrogance. «Voyez, dit-il à ses courtisans, quel affront Rodrigue

1) Cronica general , fol. 323 , col. 1 et 2.

2) Florez {Reynas catholicas, 1. 1, p. 169) prouve que la reine Constance vivait encore en 1092.

nous fait ! Au moment où il se joignait à nous , il se disait fatigué par une longue marche , et maintenant il nous dispute le pas et dresse ses tentes au-devant des nôtres ! » Comme de coutume , les courtisans lui donnèrent pleinement raison ».

L’issue de la campagne ne fut pas de nature à mettre Alphonse en meilleure humeur. Le combat s’étant engagé entre Jaën et Grenade , scs troupes remportèrent d’abord de grands avantages ; mais plus tard elles essuyèrent une déroule complète , et Alphonse luimême eut bien de la peine à échapper aux épées des ennemis a .

Disposé comme il l’était, Alphonse imputa naturellement à Rodrigue le grave échec qu’il avait subi , et dans sa colère il ne se borna pas à le maltraiter de paroles, il voulut encore le faire arrêter. Rodrigue lui échappa cependant ; proflftmt de l’obscurité de la nuit , il retourna en toute hâte vers le pays Valencien ; mais il ne ramena pas tous ses soldats ; plusieurs d’entre eux l’avaient quitté pour aller servir sous l’empereur 1 2 3 .

N’ayant pu s’emparer de la personne de Rodrigue , Alphonse résolut de le punir d’une autre manière. 11 voulut lui arracher Valence. Cette ville était bien réellement au pouvoir du Cid: elle lui payait tribut,

1) Gesta, p. xlii , XL UT.

2) Voyez cette note dans l’Appendice, n° XIV.

3) Gesta, p. xj.iv.

et comme le bruit s’était répandu que le soi-disant roi, Câdir, qui était gravement malade alors, avait cessé de vivre , elle le regardait même comme son souverain *. Attaquer et prendre Valence , c’était donc enlever au Cid sa plus belle possession , c’était le blesser à l’endroit le plus sensible de son amourpropre. C’est ce qu’Alphonse comprit fort bien , et , ayant conclu une alliance avec les Pisans et les Génois, qui lui envoyèrent quatre cents bâtiments , il profita de l’absence du Cid , occupé alors à soutenir le roi de Saragosse contre le roi d’Aragon , pour venir assiéger Valence par terre et par mer , en faisant dire aux châtelains de la province qu’ils eussent à lui donner cinq fois le tribut qu’ils payaient au Cid 1 2 3 .

Etonné autant qu’irrité , Rodrigue fit d’abord des remontrances respectueuses ; mais voyant que l’empereur n’en tenait pas Compte , il eut recours à un autre moyen. Etant parti de Saragosse avec son armée , il tomba comme la foudre sur le comté de Najera et de Calahorra, et, mettant à feu et à sang tout ce qui se trouvait sur son passage , il prit d’assaut Alberite, Logroûo et Alfaro. Pendant qu’il se trouvait encore dans cette dernière forteresse, des messagers du comte Garcia Ordoûez , le gouverneur de la province *, vinrent le sommer, au nom de leur maî-

1) Cron. tjener., fol. 323 , col. 3; Kitâb al-ictifâ.

2) Voyez cette note dans l’Appendice, n° XV.

3) Garcia Ordonez est nommé comte de Najera dans une l'oule de

tre, d’y rester pendant sept jours seulement, au bout desquels le comte viendrait lui livrer bataille. Comme Garcia, le second personnage de l’État par l’éclat de sou origine 1 , par son alliance avec la famille royale par ses richesses et par ses éminents services s , avait toujours été l’implacable ennemi du Cid, celui-ci brûlait du désir de le châtier. 11 lui fit donc répondre qu’il l’attendrait. Mais il l’attendit en vain. Arrivé à Alberite, Garcia, qui s’était ravisé, était retourné subitement en arrière. Le Cid resta à Alfaro jusqu’à l’expiration du délai fixé par son ennemi , et alors , ne le voyant pas venir, il retourna à Saragosse, sans attendre l’arrivée d’Alphonse qui avait levé le siège de Valence pour aller défendre son propre pays 4 .

La tentative d’Alphonse avait donc eu un fort mau-

chartes, qui vont depuis l'année 1086 jusqu'à l’année 1 T 06 , et qni ont été citées ou publiées par Snndoval ( Cinco Reyes , fol. 45, col. 4- 70, 3; 81 , 1; 89,3; 94, 2et3; 95, 1 et 2) , Sota (fol. 539, col. 2; 540 , 1 et 2) , Moret (Annales , t. II, p. 30, 84) et Llorente (t. III, p. 446 , 448 , 452, 462 , 463 , 472 ; t. IV, p. 5).

1) Voyez plus haut, p. 115 , note 3.

2) Il avait épousé Urraque, fille de Garcia, roi de Navarre, et cousine germaine d’Alphonse (voyez Moret , t. II , 30 ; Sandoval , 53 , 4 ; testament de Stéphanie chez Sandoval , Catalogo de los Obispos de Pamplona , fol. 60).

3) L'empereur l’appelle, lui et sa femme Urraque, «gloriæ nostri regni gercntes , » « latores gloriæ regni no6tri » (Llorente , t. III , p. 463, 472).

4) G esta ; Kilâb al-icti/â; Chronicon de Cardena (Esp. sagr . , t. XXIII, p. 372 , 373) sous la fausso date ère 1111 (année 1073); lisez 1130.

vais succès. Au lieu de pouvoir se réjouir de la prise de Valence , il avait à déplorer la dévastation d’une de ses propres provinces. Et cette dévastation était complète : le Cid , quand il se mettait à piller et à brûler, ne faisait pas les choses à demi, Logrono, par exemple , avait été détruit de fond en comble , et trois années se passèrent avant que l’empereur put songer à rebâtir cette ville '.

Peu de temps après qu’Alphouse eut levé le siège de Valence, des événements très-graves eurent lieu dans cette cité. Fort mécontents du joug que le Cid leur avait imposé, les habitants se dirent qu’il fallait profiter de l’absence de ce tyran pour reconquérir l’indépendance, et ils annoncèrent hautement leur intention de chasser Ibn-al-Faradj , le lieutenant du Cid. Ibn-Djahhâf, qui remplissait dans la ville l’emploi de cadi , comme ses ancêtres l’avaient fait depuis nombre d’années 2 , stimulait leur mécontentement. Cet homme aspirait au pouvoir suprême -, mais ne se sentant pas assez fort pour atteindre son but sans le se-

1) Voyez la carta pucbla de Logrono (de l’année 1095) , apud Llorcnte , t. III , p. 463 — 470.

2) Cron. yen. , fol. 324, col. 2. Ibn-Adhârî (t. II, p. 251) parle d’un Abdérame ibn-Djahhûf, qui fnt cadi de Valence sous le règne de Hacam II.

1 Îi3

cours d’aulrui , il s’adressa secrètement au générai almoravide Ibn-Ayicha , qui venait de s’emparer de Dénia et de Murcie 1 , en promettant de lui livrer Valence s’il voulait lui prêter main-forte contre les employés du Cid et les soldats de Càdir. Ibn-Ayicha ayant entendu à ses ouvertures , il lui conseilla de faire occuper d’abord Alcira , dont il avait su gagner le gouverneur. Le général approuva ce projet et lit prendre possession d’ Aie ira par un de ses capitaines.

Cet acte causa une profonde consternation parmi les chrétiens établis à Valence. Ne doutant pas que la ville ne tombât bientôt au pouvoir des Almoravides t l’évêque qu’ Alphonse y avait envoyé et auquel on devait payer douze cents pièces d’or par an, les employés du Cid et l’ambassadeur de Sancho d’Aragon se hâtèrent de prendre la fuite. Ilm-al-Faradj ne savait que faire. Il ne quittait presque plus le roi, qui, bien que guéri de sa maladie, n’osait pas cependant se montrer en public. Mais le cas était difficile , et Câdir , le plus faible des hommes , ne savait jamais prendre un parti. Cependant, comme il fallait bien faire quelque chose, lui et Ibn-al-Faradj résolurent d’envoyer d’abord leurs biens et leurs richesses à Ségorbc et à Olocau 2 , et de quitter ensuite la ville; mais avant d’exécuter ce dernier plan , ils voulaient encore attendre si le Cid ,

1) Cartâs , p. 10 1 ; Cron. gcncr., fol. 323, col. 3 et 4.

2) Voyez cette note dans l'Appendice , n° XVI.

qu’ils avaient fait avertir de tout , ne viendrait pas à leur secours. Ils l’attendaient depuis trois semaines, lorsqu’un malin ils entendirent tout à coup un roulement de tambours du côté de la porte dite de Tudèlc. Ibn-al-Faradj demande ce que c’est: on lui répond que cinq cents cavaliers almoravides sont aux portes. Alors il court au palais du roi et, garnit les murailles de soldats.

Le bruit qui courait était fort exagéré: il n’y avait pas cinq cents ennemis devant la porte dite de Tudèle, il n’y en avait que quarante 1 . Le capitaine Abou- Nâcir 2 , qui était parti d’Alcira au commencement de la nuit , les commandait.

Cependant , comme la majorité des habitants était fort mal disposée , le péril n’était nullement à dédaigner. Le gouvernement se défiait surtout d’Ibn-Djahhàf , dont les manœuvres n’étaient pas restées tout à fait secrètes. On voulut donc l’arrêter; mais les soldats envoyés à cet effet trouvèrent les portes de sa maison fermées. Ils lui crièrent alors de sortir. Le cadi tremblait de peur, et il se croyait déjà perdu, lorsque

1) Ibn-Bassâm atteste aussi que cette troupe était peu nombreuse.

2) C’est ainsi que l’appelle l’auteur du Kitâb al-icti/â; dans la Cron. gêner, on lit Aldebciaya. Il no faut pas en conclnrc que les deux textes se contredisent : le Kitâb al-icti/â ne donne que le prénom du capitaine , et la Cron. gen. paraît donner son nom propre , qui cependant est altéré. Du reste, nous avons suivi le récit de la Cronica; celui du Kitâb al-icti/â est un peu différent; voyez l’Appendice , p. xxix , xxx.

ses concitoyens vinrent le délivrer. Il se mit alors à leur tête , et tandis qu’une partie des insurgés chassaient les soldats postés sur les remparts et introduisaient les Almoravides au moyeu de cordes qu’on leur jetait par-dessus les murs, lui-même courut vers le palais, où il fit arrêter Ibn-al-Faradj ; mais il chercha vainement Càdir; ce malheureux roi avait eu le temps de s’habiller en femme, et, emportant ses trésors les plus précieux , il était sorti du palais avec ses concubines , pour aller se cacher dans une maison de pauvre apparence et située dans un quartier peu fréquenté. Le palais fut pillé; mais la révolution s’accomplit au reste sans grande effusion de sang , car il n’y eut que deux soldats de tués.

Ibn-Djahhàf acquit bientôt la certitude que Càdir n’avait pas quitté la ville. Il le chercha , et , l’ayant trouvé , il voulut s’emparer en secret des bijoux que le roi avait cachés sous ses vêtements et qui étaient d’une valeur énorme; mais comprenant que pour exécuter ce dessein, il faudrait d’abord ôter la vie au roi, il chargea quelques-uns de ses serviteurs les plus dévoués de le garder et de l’assassiner quand la nuit serait venue. On n’obéit que trop bien à ses ordres, et le coup fatal fut porté par Ibn-al-lladîdi, dont Càdir avait autrefois spolié ou tué les parents ! .

1) J’emprunte ce renseignement ii Ibn-Bassdm. D’après le Kilâb al-ictifà ( Script . Ar. loci, t. II, p. 17), le fagui Abou-Becr ibn-al- Harîrî ^ ! fut tué dans une émeute qui éclata pendant la nuit

Les meurtriers apportèrent la tète de Càdir à leur maître, qui la fit jeter dans un étang près de sa maison; mais ils ne lui remirent qü’une partie des pierres précieuses qu’il convoitait , attendu qu’ils se croyaient en droit de garder le reste pour eux-mêmes. Le corps de Càdir resta dans la maison où le meurtre avait été commis , jusqu’au lever de l’aurore ; alors quelques hommes vinrent le prendre , et , l’ayant mis sur un brancard, ils le couvrirent d’une vieille housse et le portèrent hors de la ville ; puis ils creusèrent une fosse dans un endroit où se tenaient ordinairement les chameaux , et ensevelirent le cadavre sans l’envelopper d’un linceul, comme si Càdir eût été un homme de rien 1 (première moitié de novembre 1092 2 ).

Dès lors Valence était une république gouvernée par la djamâa, c’est-à-dire par l’assemblée des notables. Cordoue et Séville avaient eu celte forme de gouvernement après la chute des Omaiyades, et elle s’établissait presque toujours dans les villes de l’Espagne arabe quand le trône était vacant; mais rarement elle était de longue durée; d’ordinaire il se trouvait bientôt un membre du pouvoir exécutif qui,

à Tolède, a l’époque où Càdir régnait encore dans cette ville. Peutêtre faut-il lire Ibn-al-Hndîdî Dans ce cas, ce per-

sonnage aurait appartenu il la même famille que le meurtrier de Càdir.

1 ) Crun. general.

a) Voyez sur cette date , la note dans l’Appendice, n°XVII.

grâce à son habileté et à son audace, réussissait à écarter ses collègues et à s’emparer du pouvoir suprême. C’est ce que le cadi Ibn-Abbâd avait fait à Séville, et à Valence Ibn-Djahhâf, le président de la république, aspirait à jouer le même rôle 1 2 ; mais, dépourvu de talents, il n’y réussit point. C’était un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Ne pouvant être roi, il voulut du moins le paraître. Il encombrait son hôtel de secrétaires, de poètes et de gardes, et quand il parcourait la ville à cheval entouré d’un superbe cortège, son ridicule orgueil se trouvait agréablement chatouillé par les cris d’allégresse que poussaient les femmes rangées sur son passage s . Ces acclamations et ces hommages étaient pour lui les choses les plus essentielles; il y attachait bien plus d’importance qu’aux affaires d’Etat. Cependant, malgré qu’il en eut , il fut bientôt obligé de penser à des choses plus sérieuses.

Les serviteurs du roi assassiné avaient pris la fuite; quelques-uns s’étaient rendus à Cebolla (el I'uig) accompagnés des soldats d’Ibn-al-Faradj ; d’autres étaient allés trouver le Cid à Saragossc et lui avaient raconté ce qui était arrivé. Le Cid était parti sur-le-champ et avait marché rapidement vers Cebolla. Tous les émigrés se réunirent alors à lui , lui jurèrent lidé-

1) Ibn-Khâcûn , dans son chapitre snr Ibn-Tàhir, l'atteste en termes très-formels.

2) Voyez cette note dans l’Appendice , n° XVIII.

lité el se mirent entièrement’ à sa disposition; mais le gouverneur de Cebolla, un vassal d’Ibn-Câsim , le seigneur d’Alpuente , s’imagina que l’heure de la délivrance avait sonné pour lui aussi , et il refusa de laisser passer l’armée du chevalier castillan. Celui-ci fut donc obligé de l’assiéger, et tandis qu’il le faisait, il envoya à Ibn-Djahhâf une lettre où il lui disait entre autres choses : « Vous avez fait une vilaine action

en jetant la tête de votre roi dans un étang et en enterrant son corps dans un fumier. Au reste, j’exige que vous me rendiez le blé que j’ai laissé dans mes granges à Valence.» Ibn-Djahhâf lui répondit que le blé en question avait été volé. «La ville, ajouta-til, est maintenant au pouvoir des Almoravides; mais quant à moi, je suis prêt à être votre ami et votre allié, pourvu toutefois que vous vouliez obéir à Yousof ibn-Téclioufin. » En écrivant Cette lettre, aussi maladroite qu’impertinente, Ibn-Djahhâf avait donné au Cid la mesure de sa capacité et de son esprit. Aussi le Castillan déclara-t-il que le cadi était un imbécile, incapable de se maintenir dans sa haute position, et dans un second message qu’il lui envoya , il lui jura qu’il vengerait la mort du roi de Valence. Puis il fit dire aux gouverneurs de tous les châteaux environnants qu’ils eussent à pourvoir son armée de vivres, et cela à l’instant même; il menaça d’ôter tout ce qu’ils possédaient à ceux qui refuseraient de le faire. Tous s’empressèrent de lui obéir; mais le gouverneur

île Murviédro, Abou-Isâ ibn-Labboun, un homme de grand sens, comprit que., quoi qu’il fit, le résultat lui serait fatal. Il sentait que s’il n’obéissait pas, il perdrait sa seigneurie à l’instant même, et que, s’il le faisait, il la perdrait un peu plus tard. 11 fit donc dire au Cid qu’il se conformerait à ses ordres; mais en même temps il offrit tous ses châteaux au seigneur d’Albarracin , à la condition que celui-ci pourvoirait à sa subsistance. Ibn-Razîn accepta celle offre avec empressement, et vingt-six jours après le meurtre de Càdir, il prit possession de Murviédro. Cela fait, il alla trouver le Cid, et quand il lui eut promis que les gouverneurs de ses châteaux lui vendraient des vivres et lui achèteraient son butin, le Cid s’engagea de son côté à ne point inquiéter ces gouverneurs.

Sur ces entrefaites, le Cid assiégeait encore Cebolla ; mais comme la place n’était pas assez forte pour pouvoir tenir longtemps et que d’ailleurs la garnison avait promis de la lui livrer dès qu’elle pourrait le faire sans s’exposer au reproche de s’être rendue trop facilement, il put envoyer deux fois par jour, le matin et le soir, des abjâras sur le territoire valencien. Il ordonna toutefois à scs capitaines de ne s’emparer que des troupeaux et de ne molester ni les habitants de la Huerta 1 ni les autres laboureurs; ils devaient au contraire les traiter avec douceur et leur

1) Voyez cette note dans l'Appendice, n° XIX.

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