V. Le Jugement du Roi
Le vieil Horace a reçu sa fille unique mourante dans ses bras ; c'est lui qui lui a fermé les yeux, et son cœur de père saigne devant un pareil deuil. Il ne fait pourtant aucun reproche à son fils:
Je ne plains pas Camille, elle était criminelle,
mais je te plains plus qu'elle: d'avoir par sa mort déshonoré ta main.
Son crime, quoique énorme et digne du trépas, Était mieux impuni que puni par ton bras.
Horace. J'ai cru bien faire, mon père;
Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race,
mais punissez-moi de mort, si vous le trouvez juste; je serai heureux de mourir de votre main.
Le vieil Horace. Je ne te punis point de peur de me punir moi-même, mon fils ; mais voici le roi, je vois entrer ses gardes.
Ah! sire, c'est trop d'honneur de vous recevoir chez moi; permettez que je vous parle à genoux!
Tullus Hostilius. Non, levez-vous, mon père, je remplis le devoir de tout bon prince, et vous méritez plus que tout l'honneur que je puis vous rendre. Mais j'apprends à l'instant le grand malheur qui a suivi notre triomphe et je me demande avec anxiété comment vous supportez la mort de votre fille unique. Je vous en plains autant que je vous aime.
" Sire, dit Valère, ne punirez-vous point un aussi grand crime? Camille n'est pas la seule qui ait pleuré la mort d'un être qui lui »« est cher; et si Horace l'a immolée pour ce soi-disant forfait, il n'y a aucune raison pour qu'il s'arrête là, et il peut continuer à semer la mort dans Rome!"
"Sire, dit le vieil Horace, Valère a tort; le seul crime de mon fils, c'est d'avoir trop aimé Rome, sans cela serait innocent. Du reste, ce bras paternel
L'aurait déjà puni s'il était criminel;
Valère a vu comment je comptais recevoir Horace lorsque je croyais qu'il avait fui devant l'ennemi. Quelle raison aurait-il pour immoler d'autres romaines que Camille? il ne se soucie point de leurs sentiments puisqu'elles n'appartiennent pas à sa maison. Puis comment Rome souffrirait-elle qu'Horace qui l'a délivrée fût puni aujourd'hui? Sire,
Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle."
" Il est vrai, Valère, dit le roi, que d'après la loi Horace mérite la mort; mais
Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie;
— ^je serais, sans lui, sujet, où je suis doublement roi.
De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois, Vis donc, Horace, vis guerrier trop magnanime; Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime.
Qu'entre toi et Valère il ne reste que l'amitié. " Allons tous ensemble offrir un sacrifice aux dieux pour les remercier de cette grande journée, et rendre les derniers devoirs à ceux que nous pleurons. Camille et Curiace seront, comme l'a promis l'oracle, unis sans qu'un mauvais sort les sépare jamais."
Corneille, Pierre Le Cid et Horace