IV. Le Triomphe d'Horace
Horace, le vieux lion romain, continue à vomir des imprécations contre son fils; son noble front se courbe de honte; il a vécu trop longtemps puisqu'il voit le déshonneur de sa race, et plus cette idée pénètre en lui, plus elle le torture.
Cependant les événements se déroulent au dehors. Julie, dans son empressement de donner
des nouvelles à ses amies emprisonnées, est partie croyant le combat fini. Mais voici Valère, chevalier romain qui aime aussi Camille. Il est envoyé par le roi pour dire au vieil Horace ce qui est arrivé depuis, et le consoler de la mort de ses deux fils. Mais, de nouveau, le vieux père refuse toute consolation :
Le vieil Horace. Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur.
Il me suffit.
Valère. Mais l'autre est un rare bonheur;
De tous les trois chez vous il doit tenir la place.
Le vieil Horace. Comment, un lâche qui fuit devant l'ennemi?
Valère. Mais sa fuite n'a rien de honteux.
Elle fait triompher Rome, et lui gagne un empire.
Le vieil Horace. Que me parlez-vous de triomphe et d'Empire, quand Albe a mis Rome sou ses lois.
Valère. Que parlez- vous ici d'Albe et de sa victoire? Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?
Le vieil Horace. Je sais seulement que mon fils a fui, laissant la victoire à Albe.
Valère. Eh bien, apprenez la fin et laissez la joie rentrer dans votre cœur. Rome triomphe et c'est à votre fils qu'elle le doit. Mais écoutez ce que s'est passé:
Ses deux frères morts, Horace est resté seul contre les trois Curiaces. Ils étaient blessés tous trois, et lui seul ne l'était pas; pourtant, en champ
ouvert, il ne pouvait pas se mesurer contre trois adversaires. C'est alors qu'il usa de la ruse qu'on vous a rapportée et qui vous a plongé dans un tel désespoir. Il feignit donc de fuir, et les trois Curiaces se mirent à sa poursuite: mais ils ne pouvaient l'égaler en vitesse et bientôt ils se trouvèrent à une certaine distance les uns des autres. C'était le moment qu'Horace attendait; il se retourne, attaque le fiancé de Camille, qui arrivait le premier, et le tue. Le second des Curiaces indigné accourt; mais il s'affaiblissait, son sang coulait par plusieurs blessures.
Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. L'air résonne de cris qu'au ciel chacun envoie; " Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
Le troisième Curiace arrive enfin
. . . percé de coups, ne se traînant qu'à peine,
et sa mort fait triompher Horace et Rome.
Le vieil Horace. O mon fils, l'honneur de mes vieux jours, quand pourrai-je te serrer dans mes bras et saluer en toi l'appui de ton pays, et la gloire de ta race!
Valh'e. Vous le verrez bientôt, il est avec le roi rendant grâces aux dieux par des chants de victoire. Ils viendront ensuite; le roi tient à vous offrir luimême ses consolations et ses remercîments.
Le vieil Horace. Le roi me comble d'honneur: son message me paye assez
du service d'un fils et du sang des deux autres.
Cependant Camille a vu ses plus tristes prévisions réalisées. Elle pleure amèrement son fiancé, tandis qu'elle devrait paraître heureuse et prendre part à la joie générale. Son père a traité sa douleur de lâche, et à cette accusation, sa colère ne connaît plus de bornes. Elle ne veut pas baiser une main qui lui perce le cœur. Elle ne rougira pas d'être indigne sœur d'un si généreux frère. Elle l'entend venir, ce frère qui s'attend à être reçu avec des louanges, et à qui le triomphe empêche de voir la douleur de sa sœur avant qu'il soit trop tard.
Horace entre; on apporte en même temps les trois épées des Curiaces morts.
Horace. Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères Qui nous rend maîtres d'Albe. . . .
Tu me vois entouré des honneurs que je mérite; rends aussi ce que tu dois à ma victoire.
Camille. Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois!
Horace. Mais il ne faut pas pleurer nos frères, Camille, Rome ne veut pas de pleurs; ils sont morts pour elle et je les ai vengés en tuant les Curiaces.
Camille. Ce n'est pas la mort de mes frères que je pleure, puisque vous les avez vengés, comme vous le dites. Mais qui a vengé mon fiancé, Curiace, et qui me le rendra?
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes, Puissent tant de malheurs accompagner ta vie
que tu deviennes encore plus malheureux que moi !
Horace. Mais, ma sœur, Camille, la douleur t'égare; je t'en supplie, reviens à d'autres sentiments; souviens-toi de
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
Camille. Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome, qui t'a vu naître, et que ton cœur adore! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés, Saper ses fondements encor mal assurés !
Que cent peuples divers viennent, des bouts de l'horizon, pour te détruire! Que le feu du ciel descende sur toi ! et si je voyais le dernier Romain à son dernier soupir, j'en mourrais de plaisir!
En entendant ces imprécations de Camille la colère d'Horace l'aveugle; il se précipite sur sa sœur, la poursuit hors de la chambre et la tue.
Ainsi, dit-il^ reçoive un châtiment soudain, Quiconque ose pleurer un ennemi romain.
"Pourquoi t'arrêtes-tu, lui dit Sabine qui entre; tue-moi comme Camille; ma douleur est égale à la sienne et je n'ai pas honte de l'exhaler. Moi, ton épouse, je suis plus coupable que ta sœur, puisque je pleure trois frères; je t'en supplie, n'hésite pas
A punir ma faiblesse, ou finir mes douleurs!"
Horace. O, ma chère Sabine, tu me remplis de douleur. Je n'ai plus le courage d'être ferme devant toi. Je me retire, car je sens que je faiblis; je ne dois pas entendre ce que tu me dis et je n'ai plus la force de t'en punir. x