ACTE I, SCENE I
Et, quand même on pourroit se résoudre à le faire, Groiriez-vous obliger tout le monde à se taire? Contre la médisance il n'est point de rempart. A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ; Efforçons-nous de vivre avec toute innocence, Et laissons aux causeurs une pleine licence.
DÛRINE.
Daphné, notre voisine, et son petit époux, Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous? Ceux de qui la conduite offre le plus à rire, Sont toujours sur autrui les premiers à médire : Ils ne manquent jamais de saisir promptement L'apparente lueur du moindre attachement, D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie : Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, Ils pensent dans le monde autoriser les leurs , Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance, Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
MADAME PERNELLE
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire. On sait qu'Orante mène une vie exemplaire; Tous ses soins vont au ciel : et j'ai su par des gens Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.
DORINE
L'exemple est admirable , et cette dame est bonne ! Il est vrai qu'elle vit en austère personne ; Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent , Et Ton sait qu'elle est prude à son corps défendant. Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, Elle a fort bien joui de tous ses avantages :
' Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser, Au monde , qui la quitte , elle veut renoncer f Et du voile pompeux d'une haute sagesse
, De ses attraits usés déguiser la foiblesse. Ce sont là les retours des coquettes du temps q (
igi ize y ^
g LE TARTUFFE.
Il leur est dur de voir déserter les galants. Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude Ne voit d'autre recours que le métier de prude ; Et la sévérité de ces femmes de bien Censure toute chose , et ne pardonne à rien.
Hautement d'un chacun elles blâment la vie, Non point par charité, mais par un trait d'envie Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs Dont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs.
MADAME PERNELLE, à Elmire.
Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire,
Ma bru; l'on est chez vous contrainte de se taire ,
Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
Que le ciel au besoin Ta céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé;
Que , pour votre salut, vous le devez entendre,
Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals , ces conversations,
Sont du malin esprit toutes inventions.
Là, jamais on n'entend de pieuses paroles;
Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles :
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion dé telles assemblées :
Mille caquets divers s'y font en moins de rien;
Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien ,
C'est véritablement la tour de Babylone ,
Car chacun y babille , et tout du long de l'aune :
Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea....
(Montrant Cléante.) Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà 1 Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
(A Elmire.)
Et sans.... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire*