‹ Le Cid-HoraceChapitre 16 sur 224 · SCÈNE IL — LE COMTE, D. RODRIGUE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL — LE COMTE, D. RODRIGUE

D. RODRIGUE

À moi, comte, deux mots.

LE COMTE

Parle.

D. RODRIGUE

Ote-moi d'un doute.

Gonnois-tu bien don Diègueî

LE COMTE

Oui.

Parlons bas; écoute.

Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?

LE COMTE

Peut-être.

D. RODRIGUE

Cette ardeur que dans les yeux je porte.

Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?

LE COMTE

Que m'importe?

D. RODRIGUE

A quatre pas d'ici je te le fais savoir.

LE COMTE

Jeune présomptueux!

D. RODRIGUE

Parle sans t'émouvoir.

Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend point le nombre des années.

LE COMTE

Te mesurer a moi! qui t'a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?

D. RODRIGUE

Mes pareils à deux fois ne se font point connoître.

Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

LE COMTE

Sais-tu bien qui je suis?

D. RODRIGUE

Gai ; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte.

J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; Mais j'aurai trop ae force, ayant assez de cœur A qui venge son père il n'est rien d'impossible. Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

LE COMTE

Ce grand cœur qui parolt aux discours que tu tiens,

Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens;

Et, croyant voir en toi l'honneur de la Castille,

Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.

Je sais ta passion, et suis ravi de voir

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;

Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime;

Que ta haute vertu répond à mon estime;

Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait,

Je ne me trompois point au choix que j'avois fait.

Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;

J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.

Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;

Dispense ma valeur d'un combat inégal;

Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire.

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

On te croiroit toujours abattu sans effort;

Et j'aurois seulement le regret de .ta mort.

D. RODRIGUE

D'une indigne pitié ton audace est suivie •

Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie!

LE COMTE

Retire-toi d'ici.

D. RODRIGUE

Marchons sans discourir.

LE COMTE

Es-tu si las de vivre?

D. RODRIGUE

As-tu peur de mourirt

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