ACTE n, SCENE VIII. V
Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
D. DIÊGUE.
Pour la juste vengeance il n'est point de supplice.
D. FERNAND
Levez-vous l'un et l'autre,' et parlez à loisir. Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte*
Ul D. Diègue.) Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.
CHIMÈNE
Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc ; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur; Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste ; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.
D. FERNAND
Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
CHIMÈNE
Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.
Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie;
Son flanc étoit ouvert; et, pour mieux m'émouvoir,
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir:
Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite;
£i, pour se faire entendre au plus juste des rois,
Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence;
Que les plus valeureux, avec impunité,
ffi LE GID.
Soient exposes aux coups de la témérité; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance. Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. Vous perdez en la mort d'un homme de son rang; Vengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez, non à moi, mais à voire couronne, Mais à votre grandeur, mais à votre personne; Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l'État Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.
D. FBRNAKD*
Don Diègue, répondez.
D. DIEGUE
Qu'on est digne d'envie Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie ! Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux 1 Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a auivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade, Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, Le comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux, Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnais, Ge sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, Descendoient au tombeau tout chargés d'infamie. Si je n'eusse produit un fils digne de moi, Digne de son pays et digne de son roi.
Il m'a prêté sa main, il a tué le comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte,