ACTE V, SCÈNE I
Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.
CHIMÈNE
Tu vas mourir 1
D. RODRIGUE
Je cours à ces heureux moment Qui vont livrer ma vie à vos ressentimens.
Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable Qu'il donne l'épouvante à ce cœur indomptable? Qui t'a rendu si foible? ou qui le rend si fort? Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! Celui qui n'a pas craint les Maures, ni mon père. Va combattre don Sanche, et déjà désespère !
Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!
D. RODRIGUE
Je cours à mon supplice, et non pas au combat/
Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie,
Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
J'ai toujours même cœur; mais je n'ai point de bras
Quand il faut conserver ce qui ne vous plait pas;
Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle,
Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;
Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays,
A me défendre mal je les aurois trahis.
Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
Qu'il en veuille sortir par une perfidie :
Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,
Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.
Votre ressentiment choisit la main d'un autre;
Je ne méritois pas de mourir de la vôtre.
On ne me verra point en repousser les coups;
Je dois plus de respect à qui combat pour vous;
Et, ravi de penser que c'est de vous qu'ils vienDefl^
Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,
Je lui vais présenter mon estomac ouvert,
Adorant en sa main la vôtre qui me perd.
CHIMÈNE
Si d'un triste devoir la juste violence,
*& m cm.
Qui me fait malgré moi poursuivra ta vaillance^
Prescrit à ton amour, une si forte loi
Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,
En cet aveuglement ne perds pas la mémoire
Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
Et que, dans quelque éclat que Rodrigue* ait vécu,
Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère,
Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père,
Et te fait renoncer, malgré ta passion,
A l'espoir le plus doux de ma possession :
Je t'en vois cependant faire si peu dé compte,
Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.
Quelle inégalité ravale ta vertu?
Pourquoi ne l'as-tu plus? ou pourquoi l'avois-tu?
Quoi! n'es-tu généreux que pour me faire outrage?
S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?
Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur?
Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre,
Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.
D. RODRIGUE
Après la mort du comte, et les Maures défaits, Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets? Elle peut dédaigner le soin de me défendre; On sait que mon courage ose tout entreprendre, Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux. Non, non, en ce combat, quoi que vous veuillez croire, Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de cœur, Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur. On dira seulement : « Il adoroit Ghimène; Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine; Il a cédé lui-même à la rigueur du sort Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort : Elle vouloit sa tête; et son cœur magnanime, S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.