‹ Le Cid: tragédie en cinq actesChapitre 42 sur 88 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

Et te conserve encore un immuable amour :

Calme cette douleur qui pour lui s’intéresse.

CHIMÈNE

Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse;

Un excès de plaisir nous rend tout languissans;

Et quand il surprend l’âme, il accable les sens.

D. FERNAND

Tu veux qu’en ta faveur nous croyions l’impossibleî Chimène, ta douleur a paru trop visible.

CHIMÈNE

Eh bien, sire, ajoutez ce comble à mon malheur, Nommez ma pâmoison l’effet de ma douleur :

Un juste déplaisir à ce point m’a réduite;

Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite;

S’il meurt des coups reçus pour le bien du pays,

Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis :

Une si belle fin m’est trop injurieuse.

Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,

Non pas dans un éclat qui l’élève si haut,

Non pas au lit d’honneur, mais sur un échafaud;

Qu’il meure pour mon père, et non pour la patrie;

Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.

Mourir pour le pays n’est pas un triste sort;

C’est s’immortaliser par une belle mort.

J’aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;

Elle assure l’État, et me rend ma victime,

Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers.

Le chef, au lieu de Heurs, couronné de lauriers;

Et, pour dire en un mot ce que j’en considère,

Digne d’être immolée aux mânes de mon père....

Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter!

Rodrigue de ma part n’a rien à redouter;

Que pourroient contre lui des larmes qu’on méprise î Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;

Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;

Il triomphe de moi comme des ennemis.

Dans leur sang répandu la justice étouffée Au crime du vainqueur sert d’un nouveau îrophée;

le cm

Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.

D. FERNAND

Ma fille, ces transports ont trop de violence.

Quand on rend la justice on met tout en balance. On a tué ton père, il étoit l’agresseur;

Et la même équité m’ordonne la douceur.

Avant que d’accuser ce que j’en fais paroître, Consulte bien ton cœur; Rodrigue en est le maître, Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,

Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

CHIMENE

Pour moi! mon ennemi! l’objet de ma colère! L’auteur de mes malheurs! l’assassin de mon pèrel De ma juste poursuite on fait si peu de cas Qu’on me croit obliger en ne m’écoutant pas!

Puisque vous refusez la justice à mes larmes,

Sire, permettez-moi de recourir aux armes;

C’est par là seulement qu’il a su m’outrager,

Et c’est aussi par là que je me dois venger.

A tous vos cavaliers je demande sa tête ;

Oui, qu’un d’eux me l’apporte, et je suis sa conquête; Qu’ils le combattent, sire; et, le combat fini,

J’épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.

Sous votre autorité souffrez qu’on le publie.

D. FERNAND

Cette vieille coutume en ces lieux établie,

Sous couleur de punir un injuste attentat,

Des meilleurs combattans affaiblit un État;

Souvent de cet abus le succès déplorable Opprime l’innocent, et soutient le coupable.

J’en dispense Rodrigue; il m’est trop précieux Pour l’exposer aux coups d’un sort capricieux ;

Et, quoi'qu’ait pu commettre un cœur si magnanime* Les Maures en fuyant ont emporté son crime.

D. DIEGUE

Quoi! sire, pour lui seul vous renversez des loi 3 Qu’a vu toute la cour observer tant de fois 1

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