‹ Le Cid: tragédie en cinq actesChapitre 47 sur 88 · ACTE V, SCÈNE Ih · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE Ih

Vous savez le combat où Ghimène l’engage ,

Puisqu’il faut qu’il y meure, ou qu’il soit son mari, Votre espérance est morte, et votre esprit guéri. l’infante.

Ah ! qu’il s’en faut encor !

LÉONOR

Que pouvez-vous prétendre !

l’infante.

Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre î Si Rodrigue combat sous ces conditions,

Pour en rompre l’effet j’ai trop d’inventions.

L’amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,

Aux esprits des amans apprend trop d’artifices.

LÉONOR

Pourrez-vous quelque chose, après qu’un père mort N’a pu dans leurs esprits allumer de discord?

Car Ghimène aisément montre, par sa conduite,

Que la haine aujourd’hui ne fait pas sa poursuite.

Elle obtient un combat, et pour son combattant C’est le premier offert qu’elle accepte à l’instant :

Elle n’a point recours à ces mains généreuses Que tant d’exploits fameux rendent si glorieuses;

Don Sanche lui suffit, et mérite son choix Parce qu’il va s’armer pour la première fois ;

Elle aime en ce duel son peu d’expérience;

Comme il est sans renom, elle est sans défiance;

Et sa facilité vous doit bien faire voir Qu’elle cherche un combat qui force son devoir^

Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée,

Et l’autorise enfin à paroître apaisée.

l’infante.

Je le remarque assez, et toutefois mon cœur A l’envi de Ghimène adore ce vainqueur.

A quoi me résoudrai-je, amante infortunée?

LÉONOR

A vous mieux souvenir de qui vous êtes née ;

Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet 1 l’infante.

Mon inclination a bien changé d’objet.

Je n’aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme. Non, ce n’est plus ainsi que mon amour le nomme :

Si j’aime, c’est Fauteur de tant de beaux exploits,

C’est le valeureux Cid, le maître de deux rois.

Je me vaincrai pourtant, non de peur d’aucun blâme, Mais pour ne troubler pas une si belle flamme ;

Et quand pour m’obliger on l’auroit couronné,

Je ne veux point reprendre un bien que j’ai donné. Puisqu’en un tel combat sa victoire est certaine,

Allons encore un coup le donner à Ghimène.

Et toi, qui vois les traits dont mon cœur est percé, Viens me voir achever comme j’ai commencé.

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