‹ Le cidevant noble, comédie en trois actes, en prose, Par M. Mercier. Représentée, à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 10 sur 36 · LE COMTE DE ***, ERASTE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE ***, ERASTE

. Eraste, embrassant le Comte.

Ah ! monsieur , vous êtes tout pour moi.

Le Comte.

Votre conduite ne mérite que des louanges , et jcj,. me flatte de vous revoir tel que je vous ai ponnu.

Eraste.

Vous voyez mes actions et nos destinées ; soyez ici notre juge.

Le Comte.

Comptez désormais sur moi ; ou la chose sera impossible , ou vous l’épouserez. . . .

Eraste.

Jp suis vivement agité entre la crainte et Tespé-* rance.

Lt Comte.

Vous avez du moins la liberté de lui rendre quelques visites. . . . c’est déjà un grand point.

Oui ; parce que je prends soin d’imaginer quelque mariage en l’air , et qu’il est loin de soupçonner que j’aime éperduement sa fille : s'il le savoit , ce serait pour lui un nouveau motif de la tyranniser et qu’il ne négligerait pas.

Le Comte.

Ne vous brusque-t-il pas quelquefois ?

Quelquefois ; . . . mais je ne lui oppose aucune résistance. . . Je suis amoureux, je dissimule.

Le C o m f e.

Mais, ne vous tient-il pas des propos ?

Non ; parce que j’ai soin , en même tems , de ne pas le rendre trop familier , et que je lui ai raconté les combats d’où je suis sorti à mon avantage. . . . mais comment la soustraire à l’autorité cruelle qui l’opprime journellement?

Le Comte.

Excepté le mariage , tout autre moyen me pa-

roît impraticable. Recourir aux tribunaux , c’est une marche lente , incertaine, qui d’ailleurs fixe les regards du public.

Et si je m’offrois enfin?. . . avec la sécurité de l’honneur.

Li Comte,

Ne vous offrez pas encore. . . . vous seriez refusé infailliblement. . . .

Savez-vous qu’il affecte de répéter souvent qu’il brûlera la cervelle à quiconque seroit assez hardi pour s’attacher à sa fille sans son aveu ; je sens bien que ce discours s’adresse à moi ; mais je feins de ne pas le comprendre.

Le Comte.

Feignez toujours ( tirant un mouchoir de sa poche et s'essuyant les yeux. ) Pardonnez , je ne vois point ces lieux sans émotion. . . . c’est ici que ma sœur , ma pauvre sœur. . . Ah ! monsieur, périsse le jour où il l’épousa ! Elle étoit née ^u caractère le plus doux ; mais malgré sa modération , que n’eutelle pas à souffrir de son époux ! La fureur du jeu, l’emportement de la débauche, l’entraînèrent dans des habitudes qui devinrent incurables; bientôt il

ne garda plus <le ménagement ; insensible à tout ce qui auroit pu toucher famé la plus féroce , il dépouilla sa femme de ses pierreries , de ses bijoux ; il brisa les coffres de sa toilette , enfonça les armoires, les commodes , les buffets ; vendit , dissipa le mobilier, en fit des sacrifices au libertinage, et réduisit ma sœur au point de n’oser se donner le nécessaire.

Mais , il n’a donc reçu aucuns principes , aucune sorte d’éducation ?...

Lui ! amoureux de'son ridicule despotisme , il n’a su que se livrer aux extravagances les plus bisarres , et tout ce qu’il y a de plus absurde , a trouvé place dans sa tête ; inutile à sa patrie par esprit d'indépendance , parlant mal de la cour qu’il ne connoît pas. . . tour-à-tour stupide ou féroce , écraser la foiblesse dans l’obscurité d’un fief; telle est la prérogative dont il s’énorgueillit.

Et les loix ne p/fetègent point des femmes malheureuses à ce point !

LeComte. •

Les implorer , n’est pas triompher ; elle aimat

mieux dévorer ses chagrins : elle les cacha à tous les siens ; elle affecta même de la tranquillité ; elle souffrit sans se plaindre , sans demander aux hommes une justice que son barbare époux lui refusoit ; elle est morte , hélas ! et c est ainsi que ses peines ont pris fin.

Je m’attendris sur son sort. . . . que la fille du moins ne soit pas aussi infortunée que l’a été la mère. *

Le Comte.

C’est ce que je voudrois empêcher. Dès qu’il fut en état de porter un fusil , il se rendit redoutable à tout le canton ; malheur aux paysans qui avoient des chiens ; il les tuoit à leurs côtés; plus malheureuses encore les pauvres femmes qui ospient couper de la fougère, ou ramasser du bois dans l’enceinte de la gentilhommière ; elles étoient battues sans pitié et souvent. estropiées.

Hélas ! c'est ce que nous avons vu trop souvent. Le ComTe.

Il avoit'un fils qui est mort de fatigues , c-n remplissant l’emploi de le suivre à la chasse, de mener ses chiens et de porter ses fusils. Le •pauvre jeune homme! -

Eraste;

Sa sœur le pleure encore.

Le Comte.

Son père lui gâtoit déjà l’esprit , et le formoit à se croire d'une haute importance sur le globe terrestre ; lorsqu’il se trouvoit le soir autour d’un rôti de venaison. . . il l’envoyoit tous les jours à l’affût dans les marais et avec les canards sauvages. . . telle fut son unique éducation.

Eraste.

Ainsi , sa tyrannie , toujours dure , inflexible , sans pitié et sans pudeur , s’est appésantic jusques sur son fils.

Vous le voyez ; quand la noblesse ne conduit» pas à la vertu , elle est bien au-dessous de la roture.

Eraste.

Il y a long-tems que vous ne l’avez vu?

Le Comte,

Trois ans. . . et sans vous , sans ma nièce , je ne le verrois plus, car je m’estimerois heureux de pouvoir éviter sa vue , et de l’abandonner aux * chimères dont il nourrit son orgueil insupportable.

gle

( Si )

Il a renchéri en extravagances depuis ce'temsdà.

Le Comte.

Oh! s’il n’avoit que des ridicules !... mais rien n’est si digne de pitié que le mépris qu’il affecte pour ceux qu’il appelle ses inférieurs , et qu’il croit indignes de communiquer avec lui.

Vous le verrez prendre les débris de son château pour les ruines d’un palais , comparer son curé à un pontife , ses valets à des favoris , ses quatre chiens à une meute , six fusils et quelques arme* rouillées à un arsenal ; il veut que ses paysans l’appellent Monseigneur , parce’qu’il vaut bien , dit-il, un intendant. . . le banc de sa paroisse est pour lui un trône. . . . quand il passe devant ses titres , il «alue ses parchemins.

Le Comte.

Hélas ! quand viendra la chute de ces honteux et déplorables préjugés ? Il est bien tems que j’arrive, à ce que je vois ; je quitte une jolie habitation que j’ai cherché à embellir depuis douze ans que je me suis retiré du service. ... Ce seroit une vie très-douce , si elle n’étoit pas troublée incessamment par l’image de [l’infortunée qui languit ici sous le joug le plus dur.

. ' Elle mérite votre tendresse.

Le Comte.

Qui le sait mieux que moi?

J’ai souvent admiré la Fermeté de son caractère ; l’amour aura-t-il la gloire de la toucher?

Je le crois. . . mais il paroît que vous n’êtes pas grand admirateur de vos nouveaux compatriotes.

Il s’en faut.

Le Comte.

Et comment vivent-ils.

Ea mésintelligence règne sans cesse entre le* habitans, et le cérémonial complète leur sottise: puis , les tons incroyables. . . c’est un commérage perpétuel , un tissu de tracasseries. . . .

Le Comte.

Ils se plaident toujours.

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