‹ Le cidevant noble, comédie en trois actes, en prose, Par M. Mercier. Représentée, à Coblentz le 2 novembre 1791Chapitre 21 sur 36 · LE BARON, LE COMTE · texte numérisé non relu

LE BARON, LE COMTE

Mon frère !

Le Baron.

Eh bien ! monsieur ?... vous voulez me parler en particulier. . . dépêchez. . . car j’ai hâte. . .

Le Comte.

Je vous avouerai avec franchise, que je ne suis pas venu ici uniquement pour vous voir. . .

Et pourquoi donc êtes -vous venu , s’il vous plaît? . , .

Le Comte.

Pour converser avec vous sur un chapitre qui intéresse je crois notre famille. .. je desire que vous m’entendiez avec un peu de calme et de retenue , s’il est possible.

Le Baron.

Je suis donc bien emporté , à votre avis, bien fougueux , bien déraisonnable. . .

Le Comte.

Je ne dis pas cela. . . mais c’est que j’ai à vous représenter. . . * \

Le Baron.

Alte-là. Je sais tout ce que vous m’allez dire.

Le Comte.

Comment? et pourquoi donc me fermez-vous la bouche aussi promptement ?

Pourquoi ? c’est que je vous ai deviné. Je vous connois si bien !

Le Comte.

Si vous m’avez deviné , je ne crains point de reproches. . . mais , vous ?

Le Baron.

Moi! . . . n’alliez -vous pas me dire avec tous ces grands mots pris dans vos livres , et que vous faites sonner emphatiquement : “ la nature , la j> tendresse , les loix, la patrie, exigent et récla- »j ment l’établissement d’une créature qui se trouve »j dans l’âge «ù elle doit remplir la grande destijj nation pour laquelle le ciel l’a mise sur la terre. jj C’est un dépôt qui vous est confié pour la rendre jj à la société. Vous ne pouvez , sans crime , rc-

55 tarder l’attente des loix , et peut-être le vœu 55 secret de son cœur. Une postérité d’enfans no* 55 blés enchaînés dans son chaste sein , et qui doi- 55 vent hériter de ses qualités , crient et dernan- 55 derit à voir le jour : un nom illustre menace de 55 s^éteindre. 55 Et tout cela pour me dire en d’autres termes: tt mariez votre fille. 55 Eh bien ! monsieur! gardez votre sermon ; je vous en épargne les frais et le débit, je la marie ; elle est mariée. . . je vous l’annonce. . . Vous voilà bien confus , bien fâché de n’avoir pas débité un long et inutile discours; votre philosophie n’a plus lieu de pérorer ; elle est fort attristée de n’avoir pas à discourir; car c’est un plaisir bien délectable pour vous que de peser sur les prétendus torts d’autrui. . .

LeComte.

Vous me voyez plus charmé encore que surpris; mais ne prétendez pas décider à mon égard ce qui se passe dans le fond de mon ame. . . il est vrai , j’allois parler en faveur de ma nièce et pour son établissement. Je suis enchanté d’elle, de son esprit sans prétention , de ses grâces sans apprêts. . . Puis-je vous demander celui que vous avez choisi? Je crois pouvoir du moins entrer dans les arrangemens de famille ; je ne suis pas étranger ata point. . . à qui la donnez-vous?

Le Baron.

Vous ne doutez pas , je pense , que ce ne soit à un gentilhomme?

Le Comte.

Je n’ai jamais eu une idée contraire.

C’est au marquis que je l'accorde.

Le Comte.

Au marquis ?. . , il n’est pas jeune.

Le Baron.

Tant mieux. . . les biens au dernier vivant. . . ainsi , selon l’ordre de la nature. . . vous concevez... Le Comte.

Comment penser à cet avenir ? . . il est d’ailleurs si incertain. . .

Le Baron.

Oh ! je sais le mater, l’avenir, moi. . . vous me permettrez de taire ce que je donne à ma fille. . ce sont là lettres closes pour vous.

Le Comte.

Je n’insiste pas.

Le Baron.

Quant aux avantages que le marquis lui fait , donation entière , absolue de ses biens. . .

Le «Baron.

• Vous m’insultez. . . le grand effort!

Le Comte.

Il est beaucoup plus jeune.

Le Baron.

Plus jeune, c’est ce dont je vous remercie, c’està-dire , que vous vouliez que mon gendre m’enterrât ; et moi , j’ai une prétention absolument contraire ... et avoit-il de grands biens?

Le Comte.

Aussi considérables , pour le moins , que ceux du marqnis.

Le Baron.

N’acbevez pas. . . je vois à présent qui c’étoit. . . . j’ai fait la sourde oreille ; mais j’ai l’œil bon ; ma fille aura pris peut-être du goût pour lui ; tant pis pour elle ; il n’a point sçu me prendre comme il faut. . . . pour couper court , votre gentilhomme c’est Eraste.

Le Comte.

Oui , c’est un digne homme et qui a servi avec honneur. . .

Le Baron.

Voilà bien de quoi il s’agit. 11 fera sa dernière visite aujourd’hui , je vous en préviens : je suis

fâché que vous ayez fait trente lieues p ourle voir congédier. Votre protection ne lui aura pas été fort utile ; mais que ne s’adressait-il à moi de préférence ? Que ne parloit-il comme il devoit parler, comme j’aime que l’on parle , moi? ... ce grand lecteur aura très mal lu dans ses livres, . . Je crois , monsieur , que vous n’élevez aucune difficulté.

Le Comte.

Je ne vous le propose plus ; tout est dit. . .

Le Baron.

Au reste , nous pourrions passer par dessus les obstacles que vous feriez naître; car les résistances m’enflamment. . . Je vous prie cependant du repas de noces , mais sur -tout de ne pas vous mêler d’autre chose. . . Quand vous vous connoîtrcz en généalogie comme moi. . . Adieu ! monsieur.

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