BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELIE, ÉDITEUR il, RUE DE GRENELLE, 11
On s'ferait trouer la peau l*our le p'tit lieutenant Geandreau.
[Chanson de la seciiondu 44^ de ligne, 1914.)
Louis Geandreau était mon ami.
Depuis longtemps, sur les enveloppes des lettres que je recei^ais, sur les bandes de journaux, je ^ constatais quun inconnu jetait au crayon des apostrophes affectueuses ; un lutin, un bon sylphe lyrique et gamin griffonnait sans cesse des choses encourageantes à la surface de mon courrier, de sorte que ce quil y aidait sur V enveloppe me consola quelquefois de ce quil y avait dedans. Un jour, Geandreau, après ni avoir adressé -j^des vers de la plus vibrante verve et de la plus ^-minutieuse virtuosité, se présenta à moi. Nous causâmes. Et quand j'appris quil s'occupait pour >ivre à cette poétique besogne de classer, la nuit, 'ans un wagon errant, les mystérieuses correspon-
dances, je m'écriai : <( Mais c est vous, le sylphe ! ))
Il sourit, un doigt sur ses lèvres. U Administra -
lion ne pourra plus punir de cette infraction aux
PRÉFACE
règlements celui que la Poésie i^ient de perdre I
Ah ! quel braçe et joli cœur c était!,..
Dès quil partit pour la guerre^ je craignis pour lui, sachant ce que cest quun poète et quilne saurait être prudent. Tai reçu la nouvelle de sa mort en chancelant. De ceux qui m'aiment il était pour moiVundes plus chers. Je V ai pleuré.
Mon immense regret, cest quil na pas su à quel point j'étais touché de sa fidélité, de son ardeur, et que ces derniers temps je montrais ses lettres et ses çers sans cesse. Il est mort sans que j'hâte pu suffisamment V aimer et le servir. Je garde a^ec respect ses derniers mots héroïques.
Il aidait r enthousiasme alerte et spirituel. C'était un çrai poète, à la foi.s doué et patient. Ses pièces de théâtre, que je nai lues qu^après sa mort, contiennent des qualités plus grandes encore que je ne pouvais V imaginer ^ je regrette bien que sa merpeilleuse discrétion Fait empêché de me les faire connaître naguère. Il serait arrivé certainement à un très grand succès au théâtre. — Pawre petit !
Comme je visitais V automne dernier un village dévasté en Champagne, je çis, dans Vénorme
PRÉFACE
entonnoir creusé par une marmite^ Veau des pluies refléter Vazur. Je me sentis ranimé envoyant luire dans ce trou de mort cette promesse d^ éternité. Et malgré moi je murmurai : (( Le Ciel dans l'Eau ! ))
C'est le titre du <^olume de i^ers laissé par Gean-
dreau, et ces quatre mots disent tout son art et toute sa foi ! Vous allez sentir en frémissant passer le souffle de son aile,..
Que de poètes sont mortsy de la douce Aquitaine! Despax! Lafon! Hourcade!,.. et mon cher Geandreau! — Des rossignols tombent de toutes les branches !
Bois des Muses! Bois sacré! — Les bois de France, i^ers le Nord et dans F Est, sont fauchés par la mitraille. On nous dit : « Voilà un bois », et nous ç'oyons un bosquet de tronçons, un noir boqueteau de pieux! Eh bien! le Bois des Lauriers ressemble à un Bois-Sabot ou à un Bois-le-Prêtre, Parmi les tiges hachées, inconsolablement , nous errons,,, désespérés chaque fois qu ayant d'un doigt pieux recueilli une larme de sè^e, nous en sentons sur nos lèçres la jeunesse et la sapeur !
EDMOND ROSTAND
NOTICE BIOGRAPHIQUE
« ... Le lieutenant Louis Geandreau a participé aux attaques des positions au Nord de Soissons, a été tué en entraînant sa section qu'il a conduite jusqu'aux tranchées ennemies. »
( Ordre du Jour de la Armée.)
Louis Geandreau est né le 2 janvier 1885, à la Roche- Chalais (Dordogne). Il suivit à Bordeaux les cours du grand lycée et le cours Lhéritier. Simple empoyé des P. T. T., puis « ambulant » des grandes lignes, il sut mener courageusement une existence en partie double. Tout jeune, il s'était donné à la poésie avec force, avec fougue. Musset l'avait formé, puis SuUy-Prudhomme, et surtout Edmond Rostand, auquel il vouait un culte frémissant.
A seize ans, Louis Geandreau, féru de théâtre, écrivait des pièces en vers, qu'il montait et jouait lui-même. Créant autour de lui une joyeuse activité, il entraînait, dans ces entreprises de spectacles, ses amis, ses cousins et ses cousines. Tour à tour auteur, acteur, décorateur, machiniste, multipliant les ressources inépuisables de son ingénieux esprit, il faisait représenter : Au Clair de la Lune, L'Éveil, Muse ci Muselle, Professeur, Une moyenne proportionnelle, L'Échéance, et, dans un cadre de verdure, le Marquis de Carahas.
Puis il s'attacha à des œuvres plus importantes : vjii Matamore, et, avec un de ses amis, dans une curieuse collaboration par correspondance : La Belle- au- Cœur- Dormant, Narcisse, Jean de La Fontaine, Gallhier VOijsmu. Il devint rédacteur en chef de La Lecture française et collabora à La Plume, La Vie Bordelaise, Le Monde et le Théâtre, Le Mondain, Burdigala.
Très consciencieux dans ses occupations professionnelles, il travaillait avec ardeur pour se ménager des loisirs qu'il consacrait à la poésie, aimée pour elle-même, .1 la poésie et aussi à la nature. Dès que le soleil brillait,
NOTICE BIOGRAPHIQUE
il partait en promenade. Petit- fils de paysan, il avait pour la terre une tendresse émerveillée et filiale. Non seulement il aimait la campagne en poète charmé, exalté même par ses beautés, mais aussi il l'aimait en terrien, attaché à cette glèbe dont il appréciait la généreuse fécondité. Il adorait les paysans, qu'il retrouva sous ses ordres comme officier.
A la guerre, il pensait à ce petit pays charmant et perdu au fond du Périgord : Le Bournet; et voici ce qu'il écrivait à son fermier Mercillou :
« Je reçois aujourd'hui ta bonne lettre, mon cher vieux, et j'y réponds aussitôt pour que tu aies l'assurance que, même à la guerre, ton ami Louis pense toujours à toi. Chacun, en ce moment, se bat pour quelque chose, les uns défendent leur coffre-fort, d'autres leur château, d'autres leurs troupeaux — eh bien! moi, je me bats pour Le Bournet et les deux vaches de Mercillou. En défendant ainsi chacun un petit morceau de la France, on arrive tous à défendre la France tout entière. — Tu as compris, mon vieux Mercillou ?... »
Dans Le Képi sur Voreille, impressions joyeuses ou profondes recueillies au cours de son service militaire, le poète Louis Geandreau, dans une sorte de pressentiment de la guerre, écrivait ces lignes, auxquelles les événements ont donné un sens poignant fil s'agit des exercices de tir) :
« On s'habitue à tout ; au bout d'une demi-heure de ce petit jeu-là, le chant des balles sur votre tête vous produit le même effet que le gazouillement des oiseaux dans le bocage ; pour un peu, on écrirait des yers. »
C'est dans les tranchées de 1914, en effet, qu'il écrivit : Ce que c'est.., « Tu as dû recevoir une lettre en vers, ou, pour être plus sincère, une poésie qui ne fut point écrite de premier jet comme le sont les épistoles. La vérité rîi'oblige à dire qu'elle fut écrite cependant dans des conditions assez honorables, c'est-à-dire dans la tranchée de première ligne : atmosphère de poudre, sifflement des balles, grognements des 75... »
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Dans les heures difficiles, il déclamait quelques alexandrins d'Edmond -Rostand : «J'ai remarqué, écrit-il, qu'à défaut de grog une strophe bien amenée réchauffe un peu les hommes. Hier, comme on avait pataugé pendant des heures dans des boyaux de communication et des chemins impossibles, ils se sont mis à rire quand je leur ai dit les vers de Flambeau :
... Nous qui, pour arracher, ainsi que des carottes, Nos jambes, à la boue énorme des chemins, Devions les empoigner quelquefois à deux mains...
« C'était si bien tout à fait çà qu'ils n'étaient pas éloignés de croire que ces vers avaient été faits pour eux. Je les ai vus aussitôt très fiers et presque consolés. Tous les jours, au rapport, je leur lirai quelque chose. Je fais apporter de Compiègne L'Aiglon. Je mets cela sur le compte de l'ordinaire avec la mention : eau-dc-vie ! »
A la réception d'ufie lettre dans laquelle Rostand disait : « Je pense bien souvent à vous et je suis sûr que vos hommes vous aiment rudement. Je les embrasse tous sur vos joues... )), Geandreau s'écrie, enthousiasmé : « Ma section étant réunie, j'ai tiré mon petit papier et je leur ai dit : J'ai une communication à vous faire... et j'ai lu... Au nom d'Edmond Rostand j'ai entendu le frisson passer 1 Tous mes hommes qui n'étaient que des flambards se sont soudain sentis devenir des « Flambeaux ». Le père de L'Aiglon, qui s'y connaît en grognards héroïques, les a adoptés dans son cœur par amour pour moi ! »
Rostand ne se trompait pas. Louis Geandreau était :idoré de ses hommes. Chacun d'eux aurait xionné sa vie f)Our ce petit lieutenant aux yeux clairs, si crâne, si entraînant, et ils le chantaient eux-mêmes dans un couplet naïf dont la seule richesse est dans l'intention.
Officier fraternel, il partageait sa vie avec son ordonnance : « Solidaires, affectueux, nous menons dans ce terrier que j'occupe une existence que l'étroitesse des lieux rend vraiment rapprochée. C'est ma Providence. Ami, domestique, agent de liaison et dame de compagnie, tel est mon inappréciable Ferré. » Il ajoute : « Un obus passe
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en sifflant, un autre s'arrête en ronchonnant. Des fermes et des villages lointains érigent leurs pauvres squelettes noircis. Du soleil par-dessus tout cela. Soleil, obus humanitaire qui n'éclate jamais ! »
Jusqu'au dernier jour il criait sa confiance et soutenait le moral de ses hommes :
(( Enfin! voilà 1915. Tout ce qu'il y aura de beau, do doux, de consolateur, sera vu par le nouveau soleil. Je viens de souhaiter la bonne année à mes soldats (ah ! pas de boniments !) : « Je vous souhaite la bonne année, nos vœux à tous sont les mêmes : la Victoire et la Paix !... » Et tout le monde était ému. Ah ! les braves mains serrantes... ))
Il écrivait encore à ses chers parents, à la veille de sa mort : « Que vous dirai-je, mes vieux de mon cœur, que nous ne sachiez point ? La guerre continue... et nous continuons à vivre dans notre petit pays de meules que la pluie ou le soleil renouvellent chaque jour à nos yeux. Hier il a fait une belle journée, aujourd'hui ça pluviote un peu. Demain, ce seront les Français, pardon, le soleil ! qui aura le dessus! Et ainsi de, jour en jour, de soleil en soleil, on aura là Victoire, et puis la Paix, et puis le droit de s'embrasser de toutes les forces de son cœur explosif. Espérance ! Patience ! Ça viendra !... »
Le 13 janvier 1915, à l'aube, le lieutenant de réserve Louis Geandreau fut tué à l'assaut, au début de la bataille de Grouy. Prenant le commandement de sa compagnie, il avait pénétré, en tête de ses hommes, dans une première tranchée allemande et fait des prisonniers. C'est à l'assaut de la deuxième qu'il fut atteint par une balle de revolver tirée à bout portant par un officier ennemi. Ses hommes abattirent le meurtrier, et, après avoir vengé superbement leur chef bien-aimé, l'ensevelirent, au péril de leur vie.
Au 44^ régiment d'infanterie, on garde pieusement le souvenir du lieutenant Louis Geandreau. Pour tous ceux qui l'ont connu, et pour tous ceux qui seulement ont entendu parler d(î lui, il est demeuré : le Poète...