LE PETIT POUCET
Tandis que sous l'averse, errants et sans courage, Ses frères, que l'éclair d'un couteau harcela. Sanglotent dans la nuit, — Poucet les boute là Et monte dans un pin secoué par l'orage.
Malgré l'écorce rude et le vent qui fait rage, Il monte droit aux cieux, hardiment, et voilà Que, dans la nuit que pas un astre n'étoila. Il découvre une étoile à travers le feuillage..,
Quand le vent de Teffroi souffle et qu'il fait plus noir, Le poète en son cœur sent tressaillir Tespoir, Car, par-dessus la tour, la tente, la chaumière
Où ses frères blafards sanglotent, l'humble gueux, S'accrochant, s'écorchant aux grands arbres rugueux, Monte vers l'Idéal dénicher la Lumière.
LES DEUX SOLDATS
Au lieutenant Muoaritz»
Dans le beau régiment d'Espagne Deux soldats servaient simplement.
Un soir, au pied de la montagne, S'arrêta le beau régiment.
D'avoir tant marché par la lande Les deux soldats étaient bien las.
Mais la montagne était si grande Qu'on la croyait presque à deux pas.
Laissant les autres boire et rire Et chanter les obscènes chants, Après la soupe, sans rien dire.
Ils sont partis à travers champs.
Ils seront bien rentrés, sans doute, Ce soir, à l'heure du rappel...
Voici les champs, voici la route Et la montagne dans le ciel !
La Montagne, elle est là, c'est elle ! Celle-là dont on parlait tant...
Avec ses neiges immortelles.
Ses flancs d'or et ses pics d'argent !
Ce n'était donc pas une fable Comme en font les maîtres parfois ; C'est une chose véritable...
Une montagne, ça se voit !
Mais tandis qu'ils vont, l'âme pleine De désirs sacrés et confus, Voilà que, devant eux, la plaine Déroule des champs imprévus.
LES DEUX SOLDATS
L'azur fuit, l'horizon le gagne, Un val se creuse maintenant...
Mais on dirait que la montagne Va surgir à chaque tournant.
Ils vont. Parfois un sourd reproche Un instant les fait hésiter.
Mais non... la montagne est si proche... Ils seraient fous de s'arrêter !
Et, comme ces reines lointaines Dont les sourires bien-aimés A travers les monts et les plaines Entraînaient les princes charmés,
La montagne, toujours plus grande.
Toujours plus belle à chaque pas, Comme une reine de légende Attire à soi les deux soldats.
Ils ont marché longtemps encore, La montagne avançait toujours...
Ils ont vu se lever l'aurore Et commencer un autre jour ;
Mais dans le jour qui recommence, Toujours, n'en croyant plus leurs yeux, Ils voient fuir une plaine immense...
Et la montagne est dans les cieux !
Le cœur serré, perdant haleine.
Ils ont fui ce fol horizon.
Le lendemain, leur capitaine Les a fait jeter en prison.
Ils ont dit que, dans la campagne, Un vertige les avait pris ; Ils ont parlé d'une montagne...
Personne ne les a compris.
On a chargé leurs bras de chaînes ; Mais, les yeux fixement ouverts Dans l'ombre à des clartés lointaines.
Les soldats ne voient pas les fers.
LES DEUX SOLDATS
(( Pourquoi toujours la décevance « Au plus bel espoir se mêla ?
<( Cette montagne qui s'avance « Et qui pourtant n'est jamais là ? »
Et tout ce qui les décourage Ce n'est pas ce cruel destin D'avoir souffert pour un mirage. — C'est de ne pas l'avoir atteint.
« Malheur à qui se désespère,
« Et trahit ses belles amours !
« La Montagne était là, mon frère...
« Nous aurions dû marcher toujours. »
Camp de Ger, 1912.