‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 32 sur 76 · QUAND J'ÉTAIS PETIT AMOUREUX · texte numérisé non relu

QUAND J'ÉTAIS PETIT AMOUREUX

Quand j'étais petit amoureux

— La chose n'est pas si lointaine —

J'étais, certes, le plus heureux

Des rêveurs dont la terre est pleine.

J'avais maintes fois, j'en conviens, De longs jours de mélancolie ; Mais, en amour, vous savez bien, Que la peine même est jolie.

J'avais au cœur des désespoirs, Des pleurs dont j'ignorais les causes, Mais voit-on pas des frelons noirs Dans le cœur des plus roses roses ?

Et puis ma peine d'ingénu De tels rires était suivie Qu'à ce prix-là j'eusse bien eu De la peine toute ma vie.

Ouand j'étais petit amoureux — La chose n'est pas si lointaine — J'étais, certes, le plus heureux Des rêveurs dont la terre est pleine.

Quand j'étais petit amoureux, J'avais, tout d'abord, une amie, Dont l'âme avait noyé les yeux D'un ton de douceur infini(\

QUAND j'Étais petit amoureux

Oh ! ces yeux, je n'y puis songer Sans que ma gorge ne se serre ; En évoquant leur charme, j'ai Sous les cils un émoi sincère.

Était-ce une beauté ? Ma foi.

Lorsque j^étais à côté d'elle, Je ne songeais qu'à l'aimer, moi, Car je l'aimais, belle ou pas belle.

A mon cœur seul je me soumets.

Son port était-il d'une reine ?

Je n'en sais rien car je l'aimais.

Je l'aimais d'une ardeur sereine.

Quand j'étais petit amoureux.

J'avais, tout d'abord, une amie Dont l'âme avait noyé les yeux D'un ton de douceur infinie.

Quand j'étais petit amoureux, Autant qu'un ange j'étais sage, Car j'aimais, d'un amour peureux, Avec le cœur, contre l'usage ;

Cela, pourtant, n'empêche pas, Et, très humblement, je l'avoue.

Que ma lèvre ait osé tout bas Faire un brin de cour à sa joue ;

Ou que ma main vînt s'égarer Quelquefois auprès de la sienne, Surtout quand on voyait filtrer Le soir à travers la persienne.

L'amour qui me plairait le mieux, Du réel ou du platonisme, Serait l'amour entre les deux, Et je l'avoue avec cynisme.

Quand j'étais petit amoureux.

Autant qu'un ange j'étais sage, Car j'aimais, d'un amour peureux.

Avec le cœur, contre l'usage.

ouAND j'Étais petit amoureux

Quand j'étais petit amoureux...

Mais pourquoi rappeler ces choses Dont le réveil est douloureux Comme un efïeuillement de roses ?

Pourquoi rêver de ce qui fut Quand ce qui fut ne doit plus être, Et laisser un désir confus Régner dans votre cœur en maître ?

C'est vrai, c'est vrai, le souvenir Est une source d-e tristesse.

Mais j'aime jusqu'à la bénir Cette souffrance qui caresse.

Je veux m'accouder au passé, Et suivre longtemps en silence L'envol d'un rêve trépassé Le soir, dans l'ombre qui s'élance.

Je veux revivre mes aveux, Puis, quand l'oubli, qui tout efface, M'aura frôlé le cœur, je veux Me dire encore, à voix très basse :

« Quand j'étais petit amoureux... »

'30 Novembre 1904.

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