‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 47 sur 76 · PAS ENCORE · texte numérisé non relu

PAS ENCORE

Non, non, que votre amour me demeure un problème,

Laissez-moi souffrant et charmé, Donnez à mon amour l'espérance qu'on l'aime. Puis la crainte aussitôt de n'être plus aimé.

Laissez encore un peu se désoler mon âme

En quête de la vérité, Écrasez d'un mépris mon orgueil s'il s'enflamme, Calmez mon désespoir d'un peu de charité.

Car je sens mon amour s'exalter dans le doute

Et s'embellir en vous cherchant.

Qu'importe qu'il trébuche alors sur cette route. S'il trouve, grâce à vous, quelques fleurs en marchant?

Car, hélas! il faut bien l'avouer à soi-même

Par quelque objet qu'on soit charmé, Ce qui fait après tout, mon Dieu, que tant l'on aime, C'est, peut-être, la peur de n'être pas aimé.

Ainsi, soyez la main qui blesse et qui relève.

Et puis, dans mon cœur inlassé.

Quand sera mon amour aussi grand que mon rêve Venez à ma tristesse et dites : « C'est assez ! »

14 Novembre 1909.

DANS LES NUAGES

Le nuage où vous devez être Quand, près de nous trop à l'étroit, Dans les nuages, on vous voit — Il me semble bien le connaître.

D'abord, ce n'est pas un de ceux Qui sur un fond de ciel crasseux Roulent gonflés et paresseux,

Noirs troupeaux que le vent bouscule Jusqu'à l'horizon qui recule Écrasé sous leur dos d'Hercule.

Le nuage où vous habitez Et qu'il me semble bien connaître, Je Taperçois de ma fenêtre :

Ce n'est pas une énormité,

Mais c'est — ni nuage ni brume — Plus qu'un rêve, et moins qu'une plume Du ciel fouetté qui fit écume ;

Car, je crois ce fait apparent Qu'avec le linon transparent Il doit être proche parent.

Le nuage où vos songeries Se donnent de longs rendez-vous, Qui nous laissent ici jaloux Bien loin des hautaines prairies.

DANS LES NUAGES

Oh ! ce n'est pas seulement un Paquet de brouillard et d'embrun Au matin, rose, et, le soir, brun ;

C'est, vraiment, par le vent bercée, La blanche nef de vos pensées Qui se sont là-haut condensées.

Aux plus savants il est fermé .

La Physique en le voyant naître Ne pouvait plus s'y reconnaître Vos rêves seuls l'avaient formé.

Vos rêves, et puis mille choses.

Tout ce qui monte : odeurs de roses.

Envols soudains, bontés sans gloses,

La plainte lente des grands bois, Les vapeurs bleuâtres des toits Sous lesquels on parle patois.

Il a des langueurs, des paresses, Et, quand la brise éparse va Vers un idéal qu'il rêva, Il s'abandonne à ses caresses.

Il s'aérise, et peu à peu

S'éparpille enfin dans le bleu.

Mais quand le vent trop brutal veut

L'entraîner loin de son étoile Il se reforme, tend sa toile, La volonté gonfle sa voile.

Blanc, mauve, ardent, pâle, vermeil, Tour à tour tache blonde ou brune, C'est un morceau de clair de lune Se promenant sous le soleil.

DANS LES NUAGES

C'est un reflet qui se colore, Quand le jour est au point d'éclore Il vous a des clartés d'aurore,

Et puis, dans le soir trébuchant, Le voilà soudain s'entachant De la tristesse du couchant.

Mais sa gaîté rit mieux encore Et sa tristesse pleure mieux Que les longs pleurs, les ris joyeux Du crépuscule ou de l'aurore.

C'est que, dans l'arc-en-ciel, bientôt Des mille et une gouttes d'eau.

Douleur, s'irise ton fardeau.

Et, si le rire a tant de charmes Du nuage tout plein d'alarmes, C'est qu'il rit de toutes ses larmes.

Car, mauve, ardent, pâle ou vermeil.

Tour à tour tache blonde ou brune, C'est un morceau de clair de lune Se promenant dans le soleil.

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