‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 58 sur 76 · MARINE · texte numérisé non relu

MARINE

La petite voile latine Contre la vague se mutine.

Rêvons bien. A quoi ? Je ne sais.

On dirait que les brigantines Ont de petits nez retroussés.

Les barques au port amarrées Que lutinent tant les marées Voudraient pouvoir quitter le port, Et, sur la plage demeurées, liêvent à de beaux pays d'or.

Les flots devant elles s'apaisent, Elles qui sur les flots ne pèsent Pas plus que de fins moucherons Qui tombant sur la mer obèse N'y feraient même pas un rond.

Vers quel lointain pèlerinage Ce petit peuple déménage ?

Et marchant toujours sans repos On dirait, ce peuple qui nage, De petits — tout petits copeaux.

Tandis que leur vieille ennemie La grande mer est endormie, Les petites voiles s'en vont, Se suivant comme des amies.

De la plage nous les suivons...

Où va le clair pèlerinage

Des petites voiles ? Il nage

Sans bruit vers un mystique lieu.

Béguines, à quel béguinage

Vous conduit votre nouveau Dieu ?

MARixNE

Blanches comme de blanches âmes, Ramant sans laisser voir les rames.

Les petites voiles s'en vont.

Sur la plage, au rythme des lames, A de beaux pays d'or, rêvons !

Os petites voiles lointaines Oui sur la mer vont par centaines.

Ce ne sont pas des voiles, non, O sont dans leurs ardeurs certaines Des âmes aux rêves sans nom.

Oui, ces fragiles messagères, Ailes mystiques et légères.

Ce sont des âmes, je vous dis.

Que respectent dans leurs colères La mer louche et les vents maudits.

Forçant par leurs désirs tenaces L'Océan malgré ses menaces A les laisser aller toujours.

Petites voiles jamais lasses Elles s'en vont vers leurs amours.

Je VOUS dis qu'un Dieu les dirige.

Il mate les flots, il corrige Les erreurs funestes du vent, Et, pour les surveiller, exige Qu'un oiseau les aille suivant.

Rêvons, sur la plage où nous laisse

Dans notré coupable mollesse

La petite flotte d'amour,

Oui vers un but plein de noblesse

Abordera sans doute un jour !

UN CAUCHEMAR

La Joconde a disparu.

[Les Journaux, 1911.)

\ai soir de l'étrange journée' Où la Joconde s'en alla.

Au Louvre. Salle consternée.

'Von^ k's autres tableaux sont là.

Ils sont là, tous les bons chefs-d'œuvre, Déroutés, malheureux, tremblants...

I /ombre, aux glissements de couleuvre, tasse au fond des derniers plans

Les gardiens sont partis. Personne.

Angoisse. Silence. Stupeur.

L'heure — minuit, sans doute, — sonne... Les plus petits tableaux ont peur.

Soudain un craquement de plinthe ; Un autre encore, un autre, et puis Une lente et timide plainte S'échappe des cadres de buis.

— (( Alors... c'est bien vrai ?... la Joconde

— (( Comment cela va-t-il finir ? »

— ' (( On dit que vers le Nouveau Monde... )>

— (( Mon Dieu, qu'allons-nous devenir?))

— (( Si notre sort est si fragile Bientôt nous périrons aussi. »

< — (( On ne peut pas être tranquille Quand on est signé : de Vinci ! »

UN CAUCHEMAR

— ((0 mes sœurs ! après la Joconde C'est nous, un jour, que l'on prendra ! » On entendait : « Je suis trop blonde ! » Un Corot dit : « Il me perdra

Le feuillage fin de ce tremble Éparpillé sur cet azur... »

Un Rembrandt gémissait : « Je tremble A cause de mon clair-obscur ! »

— « Si vivant qu'on dirait qu'il bouge, Mon guerrier s'en ira sous peu ! »

Un Rubens craignait pour son rouge ; Un Ingres tremblait pour son bleu.

— «0 Delacroix, ta bayadère, Ton Christ, ô frère Angelico, Par quelque apache milliardaire Nous feront ravir illico !

« Cache tes buveurs en goguette, Téniers, ou gare à l'uppercut :

Un œil américain te guette Des fins fonds du Connecticut.

« Magdeleine, essuyez ces larmes, Que Véronèse a fait couler.

Faut-il souffrir d'autres alarmes ?

]\Iagdeleine, épargnez-nous-les !

<( Nymphe souriant à votre onde, Cachez ce sourire obsesseur...

Le sourire de la Joconde A perdu votre grande sœur. »

— (( Tous les regards sur moi convergent, Dit un Raphaël à son tour :

La naïveté de mes vierges Va me jouer un vilain tour. »

- — « Oh ! par un bienheureux strabisme, En moi, brutes, puissiez-vous voir Un produit récent du cubisme ! »

Dit un Latour au désespoir.

— « Mon maître était un trop grand maît r(\ Son talent sera mon tombeau. »

— (( Hélas ! ils vont me reconnaître ! »

— (( Je suis 1 rop pur ! w — « Je suis trop beau ! »

UN CAUCHEMAR

— « Ah ! puisque une invisible pieuvre Menace tout ce qui reluit, Puisque le métier de chef-d'œuvre Est si difficile aujourd'hui ;

(( Puisque l'honneur d'être subhme Est un si dangereux honneur, Qu'on efîace en nous, ou qu'on lime Ce que nous avons de meilleur.

(( Enlevez tout ce qu'on admire, J^e superbe et l'original Qui font de nous des points de mire : Nous voulons un aspect banal !

« Ternissez le ciel de ma toile ' Dont tout le monde était l'amant, ' Éteignez aussi cette étoile

Qui brille trop divinement !

" Car si la vie est peu viable V qui n'est sottise ou fadeur.

Qu'on nous donne alors l'enviable Sécurité de la laideur ! »

Un coup de clairon dans mon rêve L'a traversé de part en part :

Le coq, à l'aube qui se lève, Entonnait son chant du départ.

Je cours aux journaux. Je les ouvre, Flairant la catastrophe... Non.

Dieu merci, tout est calme au Louvre Parmi les tableaux en renom.

La Joconde n'est pas rentrée ; Mais les autres, à nul moment, N'ont quitté la tâche sacrée D'être beaux éternellement.

Or depuis cette affreuse histoire, Je sens des trésors infinis D'une tendresse expiatoire Aller à vous, mes chers amis.

UN CAUCHEMAR

0 petites toiles fidèles Que la frayeur ne délia Du serment de demeurer belles Malgré le danger qu'il y a,

Je bénis vos désirs tenaces, Votre ardente et superbe foi De rester malgré les menaces Aussi sublimes qu'autrefois !

Or, puissiez-vous, peuple des toiles Qui brillez encor parmi nous, Du vieux peintre allumeur d'étoiles Éloigner toujours le courroux.

Sublimes ouvreurs de clairières, Martin, Rubens ou Fragonard, Obtenez-nous par vos prières, e pardon du grand Léonard !

24 Septembre 1911.

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