‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 63 sur 76 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

C'est tout. J'ai fini mon prologue.

Bonjour, Public. Et maintenant Au lieu du décor de l'églogue, Si, dans ton erreur t'obstinant,

Tu prétendais voir sur nos planches (En bois dont on fait les bateaux) Quelque salon doré sur tranches, N'insiste pas. — Dis-toi plutôt :

(( Voyons, voyons. J'ai le délire.

Voici des bois, un mur, des cieux — Les beaux contes que j'ai dû lire M'ont laissé de l'or dans les yeux. »

ZÉRO

Madame, ce matin, devant mon écritoire, .rîivais pris le parti de conter une histoire.

Je la voulais joyeuse, un peu folle, songeant Que, les rimant pour vous, vous les liriez, peut-être, Ces quelques vers écrits d'un crayon négligent... J'ouvris dans ce dessein très grande ma fenêtre Afin que le soleil m'apportât son appoint

t>rit, de bonne humeur...

Le soleil n'entra point, mps était brumeux. Des nuages de suie iient comme un troupeau de moutons noirs et laids ;

Les ardoises des toits s'argentèrent de pluie... J'ai fermé ma fenêtre et tiré mes volets. Me voici maintenant devant ma vieille table, Mon cœur à la tristesse est près de s'entr'ouvrir.

De la tristesse... à vous ! Est-ce bien présentable ?.. Nous n'avons rien de mieux, madame, à vous offrir. Voici tout justement l'histoire d'un vieux maître Oui pour deiix yeux, madame, ingénus et pervers... Une histoire d'amour !

Vous la lirez peut-être Malgré qu'elle soit triste et qu'elle soit en vers.

C'était un très vieux professeur (Latin, grec et littérature) D'une gothique architecture, D'une évangéUque douceur.

Sa clémence était infinie ; Timide, sa sévérité.

Mais il avait une manie Qui nous mit souvent en gaîté :

ZÉRO

Habitué dans sa carrière A noter leçons et discours, Il avait gardé la manière...

Sa vie était un autre cours.

Comme sur un devoir d'élève, Sa sympathie et son dégoût Se traduisaient en notes brèves :

Il donnait des notes à tout.

<( Pas de phrase qui se prolonge, »

Disait-il, — « Des chiffres. Un point.

<( Les mots sont les nids du mensonge... (( Foin des mots !... » Il ne disait point :

(( Le joli ciel ! Les bonnes fraises ! (( C'est beau ! grand ! sublime ! divin ! » Non... mais : « Quatorze ! quinze ! seize ! u Dix-sept ! dix-huit ! dix-neuf ! ou vingt. »

« La phrase molle et lunatique « Se dérobe sournoisement.

<( L'inexorable arithmétique « Fixe bien mieux le jugement. »

Pourtant c'était un vrai poète.

Il en avait tous les tourments ; Des yeux ardents, une âme prête A tous les attendrissements.

Vrai poète, je le proclame !

S'il n'écrivit jamais un vers, Ce fut pour garder en son âme Ses émois plus purs et plus fiers.

Souvent, le rêve qu'on précise, Au choc du mot se descella ; Le moule impitoyable brise Le pur métal qu'on y coula.

Nous prenions quelquefois ensemble Les chemins qui vont dans les champs.

Devant un feuillage qui tremble, Un'crépuscule plus touchant,

Un chêne beau comme un ancêtre, Un long nuage voyageur, Je voyais, tout à coup, mon maître Devenir plus pâle et songeur...

ZÉRO

<( Bravo, l'arbre ! Très bien, la plaine ! (( Oh ! le beau nuage qui fuit ! »

Et s'arrêtant pour prendre haleine :

<( Vous aurez, tous les trois, dix-huit ! »

Une vache, au bord de la route.

Mettait au vert son museau frais...

« Ouais ! pas mal, la vache qui broute, <( Allons voir ça d'un peu plus près.

<( Voyons... Quel chiffre dans ma tête

(( A mon sentiment équivaut ?

<( Seize ! — Hein ? que vois-je ? Un veau? qui tette?

<( Dix-neuf ! à cause de son veau !

u Oh ! oh ! le pin dont les aiguilles <( Sur un ciel brillant de juillet « Tracent, brindilles par brindilles, « Un lacis fin d'azur... Dix-sept !

<( Non. — C'est trop... Eh ! oui, je lésine, (( Car, pauvre grand estropié, « J'aperçois le pot de résine « Qu'on suspendit à votre pied.

« Que vois-je ?... Hélas, dans le soir rose,,

(( Ces fils télégraphiques... Trois !

(( Mais une hirondelle s'y pose...

(( D'un douze je vous fais l'octroi. )>

Un jour advint que sa vieille âme S'émut devant deux yeux trop pers.

Il dit aux yeux trop pers : « Madame, - « Je ne sais point parler en vers.

« Mais permettez qu'à ces menottes,

(( Ce nez futé, ces yeux divins,

« Je donne ma plus belle note :

« Les yeux divins... vous aurez vingt ! »

Ses deux mains tremblaient. La petite Ouvrit grands ses yeux étonnés...

Puis voyant cet être insolite De tout son cœur lui rit au nez.

J'arrive au bout de mon histoire.

Mon maître, à partir de ce jour.

Madame, dans son cœur sans gloire Enferma son timide amour.

ZÉRO

Mais, sous le front qui déraisonne Un petit nom toujours courait...

Il n'en a rien dit à personne ; Moi, j'ai bien vu qu'il en mourait.

Il oublia l'heure des classes.

Un soir, il marcha de travers.

Vint l'hiver. Il perdit sa place.

Or, ce fut un très rude hiver.

Arriva la misère vile.

Sans un parent, sans un ami, .Je le vis traîner par la ville.

Un nez chaque jour plus blêmi.

Un soir, il rendit sa vieille âme.

Mourir d'amour, la noble fin !

Vous souriez ? Mettons, Madame, Qu'il mourut simplement de faim.

/J'étais là, ce soir de décembre ; La pluie aux bords des toits giclait ; Tout l'hiver était dans la chambre Pendant que mon maître râlait.

Quand sonna la minute blême D'épouvantable arrachement, Où Ton cherche dans ce qu'on aime Un suprême encouragement.

Autour de lui je vis mon maître Poser son regard de bon chien.

Chercher longtemps à reconnaître...

Le pauvre vieux ne trouva rien.

Lors il crut voir dans sa misère Tant de sinistre parti pris Ou'il eut la force nécessaire De lui crier tout son mépris.

Et contre sa vieille ennemie Se redressant dans un effort, Il put trouver assez de vie Pour la maudire avant la mort :

<( D'aucuns vous trouvèrent facile

« Qui se sont faits vos encenseurs,

<( Vie absurde, Vie imbécile.

<( J'ignore tout de vos douceurs !

ZÉRO

(( Jamais une flamme à cet âtre !

(( Pas un rayon sur mon carreau !...

« Permettez, ma belle marâtre,

« Que l'on vous colle un beau zéro ! »

LA VISITE

Oh ! ce jour où de Bayonne

Je crayonne :

« Dans une heure, c'est donc vrai,

J'y serai ! »

Bon petit train qui m'emportes

Vers sa porte, Bon petit train, s'il se peut,

Flâne un peu.

Laisse-moi devant le maître

Ne paraître Qu'allégé de cet émoi ;

Laisse-moi

Dans ma tintante cervelle

Qui se fêle Retrouver les mots qu'exprès

Je tiens prêts.

Mais ce train dont la ferraille

Grince et braille, N'entend point mon lamento

Et bientôt

Me pose, sans crier : gare !

Dans ta gare.

Le cœur sens dessus dessous,

Cher Halsou.

Puis, riant de ma faiblesse,

Il me laisse Regarder, tout ébahi.

Le pays.

LA VISITE

0 pays, vieux pays basque,

Qui te casques De la gloire de ce grand

Conquérant ;

Vieux pays, chère merveille

Qui t'éveilles Au bruit de l'immortel co-

Corico ;

Ces champs, ces bois, cette terre,

Ce mystère , Cette eau, cet arbre, ce toit,

C'est donc toi !

Voici ton ciel, ta lumière

Coutumière, Poète que nous aimons.

Et tes monts.

Ah ! tout ce que dans ton livre

Tu nous livres Je le reconnais ici ;

Oui, voici,

Entre les ondes câlines

Des collines, Le Vallon — par un grand V —

Enclavé.

Voici le bois, la rivière

Qu'en Bavière Il serait vain d'aller voir ;

Le lavoir ;

Voici, trottant sur la rive

De ta Nive, Les peupliers verticaux

Ex œquo ;

Et, là-haut, sur l'étendue

Suspendue, Merveilleuse avec son air

Humble et fier

LA VISITE

De bergère-impératrice

Protectrice Des bergers et des troupeaux

Au repos,

Voici, bonne et familière,

Dans son lierre.

Ferme au rustique souci

Mais aussi,

Comme' sur le promontoire

De l'Histoire, Regardant au loin venir

L'avenir,

Immortelle comme un temple

Qui contemple Sans peur le fier horizon :

La Maison !

Arnaga, balcon de fête,

Qu'un poète Suspendit à Tazur, pour,

Chaque jour.

Voir passer les Pyrénées

Étonnées, Reçois de mon humble luth

Le salut !

Maintenant, frère, n'écoute

Plus ton doute, La Maison là-haut te voit :

Marche droit.

Extase, trouble, tendresse :

Maladresse !

Allons, le petit poltron,

Du plastron !

LA VISITE

N'excite pas des rosées

Les risées ; Oambre-toi ! crâne ! sinon,

Nom de nom !

Les petits yeux des fenêtres

Vont peut-être Dire qu'aux premiers remblais

Tu tremblais !

Oh ! ces yeux qui te regardent,

Prends-y garde, Ils sont plus malicieux

Que des yeux !

Frémissant sous l'ironique

De la nique, Le front de pâleur blanchi,

J'ai franchi

LE CTEL DANS l'EAU

Cette Nive qu'il adore,

Puis encore — César n'est qu'un pauvre aga

L'Araga.

Vainement me sollicite

Le beau site :

^ Je ferme pour marcher mieux Les deux yeux !

Et je me ris de l'averse

Qui me verse Gaillardement sur le dos

Ses seaux d'eau.

Devant cette ardeur vivace

Tout s'efface ; L'obstacle aimable et discret

Disparaît.

Tout s'empresse, et tout s'incline

La colline, Sous mon pas outrecuidant.

Va fondant.

LA VISITE

Et moi je voudrais me battre

Contre quatre !

Renverser sur leurs séants

Vingt géants !

Mais nul monstre sur la porte

Ne m'apporte — J'en reste un peu déconfit

De défi.

Tout est souriant, paisible,

Accessible...

Je n'affronte même pas

Le trépas.

Le guerrier aux armes vertes

Laisse ouvertes Tes portes — c'est du joli !

Tripoli.

Jà, voici la grande allée

Avalée.

Une blancheur émergea

Ah ! déjà !

Et voilà qu'enfin tu sailles,

0 Versailles !

Plus beau d'être — toi si beau

A Cambo.

Dans le cœur de la légende,

— J'en demande A Mélissinde pardon —

J'y suis donc !

Voilà les jardins insignes,

Et les cygnes, Et les colombes, leurs sœurs

En blancheurs !

Le portique avec les bustes,

Les arbustes, C'est cela ! c'est bien cela.

Les voilà !

Voilà les marches illustres ;

Les balustres...

Mais l'heure effarante, aussi,

La voici.

LA VISITE

Je m'avance. Un volatile

Qui rutile ; Un autre. Un autre : les paons

Pan. Pan. Pan.

Des pas. Alea ... l'horloge...

J'interroge, Le nord, l'ouest, le sud et l'est

. . . Jada est !

Maintenant, dans la patache

Qui ni*arrache A ces lieux, je sens, je sens

Qu'on descend...

On descend... Ah ! la descente

Incessante !

Retour, chute vers les bourgs

Bas et lourds.

La nuit, cependant, s'est faite,

Mais un faîte Transperçant la molle nuit ,

Vibre et luit.

Et c'est, sur l'ombre muette,

O Poète !

Ta maison qu'on voit d'ici

Luire ainsi.

0 toi qui dans la campagne

M'accompagnes, Veille bien sur ta hauteur.

Bon guetteur.

Tant que vivra ta lumière

En prière, Rien ne se fera de mal

Dans ce val.

0 soleils des bonnes lampes,

Sur ses tempes Versez <^ l'or de vos conseils »,

Bons soleils !

LA VISITE

La même clarté discrète,

Cher poète, Oui protège tes pensers

Cadencés,

Devient dans la nuit qui rampe

Loin des lampes Un'peu de sécurité,

De bonté.

Pour tous ceux que l'ombre effare,

Ah ! bon phare, Remplace jusqu'au réveil

Le soleil !

Oh ! ce jour où de Bayonne

Je crayonne :

« Je l'ai vu. » Non, c'en est trop :

Moi,

Geandreau.

sous LA TENTE

A Marcel Homet, en souvenir de jours de gloire et de misère.

• Sous ton cône inclément

Où Taverse méchante M'enferme infiniment, Ma tente, je te chante...

Qu'es-tu, simple appareil Dont, seul, un mur de toile Sépare mon sommeil Du regard de l'étoile ?

Qu'es-tu ? Ne serais-tu — J'en aurais quelque peine — Qu'un grand chapeau pointu Oublié dans la plaine ?

Toi qu'honore un drapeau, Parfois, aux jours de fête.

N'es-tu qu'un vieux chapeau Un^peu grand sur ma tête ?

Serais-tu dans un jeu De tric-trac fort champêtre Le cornet, dont moi je Serais le dé peut-être ?

Suis-je dans un manoir.

Seigneur de bonne robe ?

Ou, dans un entonnoir, Ferment ? larve ? ou microbe ?

Es-tu l'aérostat Qui jamais ne s'enlève ?

Le tambour que ne crève Nul coup qu'on lui porta?

sous LA TENTE

N'es-tu rien qu'une poche Dont je suis l'habitant ?

N'es-tu rien qu'une cloche Dont je suis le battant ?

Ou plutôt sur mon âme Jetant ton filet noir, Quand je serais la flamme, Serais-tu l'éteignoir ?

Mais, comme à l'aventure Mon esprit s'égarait.

Voilà que la stature Des grands monts apparaît.

La Montagne divine Dressant ses bastions, Ma tente, je devine, Lors, tes prétentions :

Avorton, dans la plaine, Aux pieds des monts transi, Tu voudrais qu'on te prenne Pour la montagne aussi !

Eh quoi ! nid à gouttières Où je n'entre jamais, Que, par une chatière.

On vise aux fiers sommets ?

Mais, pauvre monticule, Sache donc que tu n'es Qu'un bonnet ridicule Près de ces gros bonnets !

Titubante demeure, Dont le sort décida Déjà la dernière heure.

Bientôt un bon soldat

Tirant sur tes ficelles Viendra te dégonfler, Montagne qui chancelles ! Ballon d'orgueil enflé !

sous LA TENTE

Et ta seule noblesse Ton honneur mérité — ■ Le seul dont je te laisse Le droit d'avoir fierté, —

C'est que, sous ton toit sombre Où rampe un glauque ennui, On aperçoit dans l'ombre Mon sabre qui reluit !

Camp de Ger,

LE MARQUIS DE CARABÀS

UN ACTE EN VERS Avec une préface de Camille Le Senne

,. Puis un moulin y jamais ça ne devrait tourner.

PRÉFACE

de la première édition du Marquis de Carabas (1912).

Voici la première œuvre publiée d'un vrai poète, d ce m'est une ne de poser ici la pierre d'assise d'un monument que tout proleî solide et beau.

Le Marquis de Carabas n'est d'ailleurs pas une œuvre de ébul^ et je connais de Louis Gcandrcau plusieurs autres actes n vers picaresques, souples et sonores : Au Clair de la Lune, 'Échéance, l'Éveil ; une comédie héroïque : Matamore, qui se attache à la filiation cornélienne, et, avec Guillot de Saix, la ^elle au Cœur-Dormant, Narcisse, Jean de la Fontaine, ^althier l'Oyseau, ces trois dernières pièces en trois actes en ers, toutes étant prêtes à monter sur les planches, où plusieurs 'entre elles ont déjà connu le succès.

Louis Gcandrcau semble continuer le Théâtre en liberté de ^iclor Hugo qui inspira Banville et Rostand ; il ajoute son mas-

sif plein de fleurs, d'oiseaux et de papillons, au jardin enchanU du Parnasse. Son théâtre est mieux que du théâtre, c'est du rêve. Entendes par là que son inspiration ne se laisse pas renfermei dans un cadre étroit de toiles peintes et de châssis, mais qii'elh vagabonde parmi la libre nature :

Verdures pour portants et verdures pour frises, Le ciel pour projecteur et pour souffleur la brise !

L'air y circule, la vie y passe sur les ailes du songe, tout y es, contemplé en optimiste ; le poète a fait de sa plume une bagueW magique transformant nos tristes ruines en beaux châteauo d'Espagne, N'ayant en poche que l'or bien sonnant de ses rimes il va, primesautier, musard, gavroche, insouciant, la plume sw l'oreille et son élue au bras !

Le Marquis de Garabas, c'est la suite du Chat botté, mais un suite imprévue, romanesque, féerique et rêveuse.

Le bon La Fontaine, que l'auteur a évoqué dans un auir poème, disait :

« Si Peau-d' Ane m'était conté,

« J'y prendrais un plaisir extrême... »

Ici, ce n'est pas le conte de Perrault qui nous est offert ; je ii doute point cependant que le lecteur n'y goûte, comme moi, u. extrême plaisir,

Camille LE SENNE,

A Madame CABABAS,

de tout mon cœur.

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