‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 65 sur 76 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CARABAS, COQUILLOT, puis RIQUETTE

larabas dans le fond de la scène passe et repasse les mains derrière le dos, les regards à terre, indifférent à tout, hormis à sa pensée. Coquillot l'observe avec pitié.

larabas s'en va, Coquillot le suit quelque temps des yeux. Entre Riquette. Elle a des feuilles et des brindilles dans sa robe et dans ses cheveux comme quelqu'un qui a dû se frayer un passage à travers la brousse. Elle est rose et ses jupes sont courtes.

COQUILLOT, l'apercevant.

luette !

RIQUETTE, posant son panier sur le banc et s'asseyant à côté.

Ouf !

(Elle souffle, puis :)

Ça va bien ?

COQUILLOT, laconique et triste.

Non, ça va mal, merci.

Et toi? KIQTJETTE

Ça va bien... non ! ça va très mal aussi !

(Coquillot l'interroge des yeux.)

Il faudrait, Coquillot, secouer ta paresse : Ce n'est plus un moulin... c'est une forteresse!

COQUILLOT, comme un qu-i s'en fiche.

' RIQUETTE

De quelque côté que vous vous hasardiez. Des chardons plus armés que des hallebardiers. Des ronces et des houx pleins de fureurs épiques. Dressant sous votre nez leurs griffes et leurs piques, Vous clament rudement : « Halte ! on ne passe pas ! )> Il faut pour avancer se battre à chaque pas. Une branche vous gifle, une autre vous accroche. Enfin, pour rendre encor plus commode l'approche. Les Uanes d'un bord à l'autre du chemin Ont l'air quand vous passez de se tendre la main !

(Poings aux hanches :)

Ah ça, mais, dans ces lieux qu'est-ce donc que l'on gar Une femme ? un trésor ?

COQUILLOT, à lui-même.

Un souvenir.

LE MARQUIS DE CARABAS

RIQUETTE, s'arrachant quelques feuilles des cheveux.

Regarde !

(Reprenant son idée :)

•ans ces bois, où plus tôt qu'ailleurs entre la nuit, »is, quel prince Charmant s'est donc caché ?

COQUILLOT

L'ennui.

RIQUETTE, contemplant ses bras où les épines ont écrit à l'encre rouge.

•es feuilles aux cheveux, les mains toutes griffées... erait-ce par hasard le royaume des fées ? on moulin serait-il de fantômes hanté ? on moulin, Coquillot, serait-il enchanté ?

t COQUILLOT 1. Le moulin désert où l'angoisse nous guette Test enchanté que de ta présence, Riquette. )u plutôt ce n'est pas, pour parler justement, moulin enchanté... c'est le moulin dormant !

RIQUETTE, s'approchant et mystérieuse.

on maître ? Il a toujours en tête cette idée ?

~ COQUILLOT

'ou jours.

RIQUETTE

Ah!

COQUILLOT

Toute chose est en lui décédée, Fors sa princesse...

RIQUETTE

Hélas !

COQUILLOT

Le monde n'est plus rien.

Il ne vit plus que pour son rêve aérien. Elle est là devant lui, toujours, sans fin ni cesse, Et lui s'en va, les yeux fixés sur sa princesse.

RIQUETTE

PouiTait-on le voir ?

COQUILLOT, bourru.

Non.

RIQUETTE

Très obligeant. Pourquoi ?

Tu vas lui demander de l'argent.

RIQUETTE

Qui, moi?

COQUILLOT

Toi.

RIQUETTE

Après tout, qu'y a-t-il pour que l'on morigène ?

COQUILLOT

II y a que tu vas nous mettre dans la gêne.

RIQUETTE

Que me viens-tu conter? Je parle, n'est-ce pas ? De ton maître, du grand marquis de Carabas !

COQUILLOT

J'ai bien compris.

RIQUETTE

Du riche entre les richissimes iJoiit l'argent mis en tas dépasse toutes cimes !

COQUILLOT, mystérieux.

Riquette ?

RIQUETTE

Quoi? L'argent?

Parti, fondu, dissous

RIQUETTE

Oh!

COQUILLOT, en conclusion.

Le marquis de Carabas n'a plus le sou.

RIQUETTE

C'est très mal, Coquillot, de s'offrir notre tête.

COQUILLOT

Le pourrais-jé à présent sans faire quelque dette ?

RIQUETTE

Quoi ! ce trésor qui tous les trésors dépassa... Coniment ça s'est-il fait, Coquillot ?

COQUILLOT

Comme ça.

(Et il montre Carabas qui traverse le fond de la scène, noyé dans sa songerie étranger à tout ce qui l'entoure, muet, capté, hypnotisé.)

RIQUETTE, le regardant s'éloigner.

Et voilà le marquis de Carabas !

Lui-même.

RIQUETTE

•..Qu'une reine adora !

COQUILLOT

Que, lui, toujours, il aime.

RIQUETTE

...Qui fui tant, qui fut tout...

COQUILLOT

...Et qui fut dégoté.

LE MARQUIS DE CARABAS

RIQUETTE

„A cause de son chat...

COQUILLOT, effaré.

Chut ! chut !

RIQUETTE

...Le Chatbott

COQUILLOT, terrible et solennel.

Riquette, parle-moi d'amour, de pohtique, De tes choux, tes canards et toute la bouticjue, Du pape, de ton cœur ou bien du grand pacha,... Mais ne prononce pas, ici, le nom de chat ! Car ce mot, que l'écho roule comme un tonnerre. Le seul qu'entende encor mon maître débonnaire,. Secouant sa profonde et rêveuse torpeur. Le rendrait tout à coup terrible, à faire peur !

(Mystérieusement :)

Mre moulin, c'est, pour les chats...

(Il fait le geste d'étrangler : couic.)

la fin du mond( 3n ne miaule plus cent mètres à la ronde !

RIQUETTE

îh bien, moi, Coquillot, je dis que c'est très mal î 'on maître devait tout à ce pauvre animal ; ''il a connu l'amour, la gloire, les richesses, ^es saints des marquis, les bontés des duchesses,

Si son étoile enfin superbement a lui,

C'est à son Chat botté qu'il le doit, rien qu'à lui !

COQUILLOT

Cet amour, ces honneurs qu'avait connus mon maître, Qu'est-ce au prix maintenant de ne plus les connaître Va ! s'il pleure aujourd'hui sa reine et sa beauté. C'est au chat qu'il le doit, Riquette, au Chat botté !

RIQUETTE

Mais enfin, comprends-tu que l'aimant d'amour telle Que cette amour ne peut se rêver qu'immortelle, Notre princesse ait pu le chasser tout d'un coup ?

(Philosophiquement :)

Il y avait quelqu'un qui lui « montait le cou ».

COQUILLOT

Non, non. Riquette, elle a beaucoup pleuré , la reine, Mais l'amour, m'a-t-on dit, se troquerait en haine Quand il croit que l'objet vers lequel il vola Est déloyal, indigne... Elle l'a cru, voilà.

RIQUETTE

Et qu'a-t-on pu lui dire?

COQUILLOT

Oh ! simplement la chose.

Ça craque johment vite, une apothéose ! Notre basse origine et les ruses du Chat Par qui mon maître, en cour, si vite se jucha ; I^'histoire que tu sais, des lapins de garenne

LE MARQUIS DE CARABAS

Galamment capturés, disait-il, pour la reine ; Puis les faucheurs criant au roi très épaté De peur d'être hachés comme chair à pâté), 3ue les prés qu'ils fauchaient étaient, ne pouvaient qu'être >ux du riche marquis de Carabas, leur maître ; ^tle mensonge encor, cyniquement ourdi, ?ous le nez très royal du prince abasourdi, 3e la rivière, et des voleurs prenant la course, Mgeant le monarque à payer de sa bourse ^mon vieux Carabas, de sa culotte veuf, Jn bel habit de cour tout pimpant et tout neuf ! .'histoire, enfin, de l'ogre aussi bête qu'énorme, )ui, pouvant se transformer en tout, se transforme Vis-tu jamais, Riquette, un âne mieux bâté ?) ^nrat ! devant le Chat... qui ne l'a pas raté ! '-^t qui pour éviter que son manoir gothique fût considéré, dès lors, bien monastique, )u ne tombât aux mains d'héritiers trop balourds, 'osa"sur le château sa griffe de velours, *^tne laissant gésir dépendances ni terres, ^'ous fit honnêtement, ce jour, propriétaires !

' l é lui, les supercheries du Chai fcotlé l'cnt eiEené hors de la note triste. ily>evient.)

incesse, quand devant elle on eut cite i^nl de traits de mensonge et de duphcité, princesse, dont l'âme était encor nourrie

Des jolis contes bleus de la chevalerie,

Dans son futur époux ne pouvant plus que voir

Un vulgaire intrigant, avide du pouvoir,

Le chassa de sa cour, et de son cœur, peut-être.

Riquette, ce fut tout. Et, sur l'heure, mon maître

Quittait en sanglotant la princesse et la cour ;

Et l'affreux Chat botté fut pendu haut et court.

RIQUETTE

Je comprends que ton maître, après un tel mirage. N'ait pas beaucoup le cœur maintenant à l'ouvrage, Et pourquoi le moulin, sous le lierre accablé, A tôt perdu le goût des chansons et du blé !

Ah ! du temps de son frère, il chantait davantage ! Que veux-tu ? lorsqu'il dut recevoir l'héritage Que ce frère défunt lui laissait, Carabas Arrivait justement, tout meurtri, de là-bas. L'eau ne fait pas tourner le moulin...

( L'index sur le front :)

C'est l'idée !

Aussi la question fut vite liquidée :

Il renvoya d'abord servantes et valet.

Vendit l'âne environ la valeur d'un poulet, El ffTma 1(^ moulin de son vieux père Biaise, Le tic-tac l'empêchant d'être triste à son aise !

LE MARQUIS DE CARABAS 281

(Navré :)

Et depuis lors, errant ainsi qu'un pauvre fol,

Le chef courbé, les yeux toujours rivés au sol,

Il va. La meule dort et la besogne chôme,

Nos bois sont en taillis, nos terres sont en chaume,

Et le vent par les trous dont le faîtage est plein

Entre dans le moulin... xomme dans un moulin !

Il va... La vigne vierge envahit notre porte.

L'averse des billets que l'échéance apporte,

Dans quelques jours sur nous, Riquette, va pleuvoir.

M iis sans rien dire, sans rien craindre, sans rien voir,

L i moisson qui pourrit, la toiture qui crève.

Il -'en va poursuivant son impossible rêve,

Chaque jour plus amer et plus décourageant !

(Garabas paraît dans le fond.)

Lo voilà. Si tu veux demander ton argent !

RIQUETTE

ci ! Que j'aille troubler cette pauvre folie ?

(Garabas s'est assis ; il a la tête dans les mains.)

GOQUILLOT le regarde avec pitié, puis levant les bras au ciel.

h ! malheur de malheur !

RIQUETTE, prête à partir, revient, se penche sur Garabas, et très doucement :

Elle est donc bien jolie ?

(Garabas fait signe que oui avec la tête. RiqUette s'en va, le mouchoir sur les yeux.)

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