‹ Le ciel dans l'eau, poèmes et théâtreChapitre 66 sur 76 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, moins RIQUETTE COQUILLOT, se risquant avec précaution.

Hum !

(Motus. Il s'avance un peu, puis :)

Riquette, Monsieur, (c'est le quinze aujourd'hui) Venait réclamer son argent.

GARABAS

Donne-le-lui.

COQUILLOT

Comment ?

GARABAS

Vends Tâne.

COQUILLOT, tout doucement.

Il est vendu...

GARABAS

Vends la voiture.

COQUILLOT, de même.

Ail ! très bien.

Au mitan, Monsieur, de la toiture.

Si grand qu'on voit en l'air un grand carreau de bleu, J'ai découvert un trou l'autre jour.

GARABAS

Bouche-le.

COQUILLOT

Ail ! bien.

(Il repart :)

Le boulanger, — une franche canaille, —

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Ne pouvant avancer, rapport à la broussaille, A remporté chez lui, Monsieur, notre tourteau. C'est vrai que le chemin...

CARABAS

Qu'il prenne le bateau.

COQUILLOT, doucement tenace.

En rapiéçant, Monsieur, ma veste du dimanche, Le tailleur a fait choir de l'huile sur la manche, Sans compter que la pièce est toute de travers.

CARABAS

Mets la pièce à l'endroit et la manche à l'envers.

COQUILLOT

! très bien !...

(Il va se fâcher ; non :)

Ah ! très bien !...

« Vends la voiture. Bouch ^etrou. Prends le bateau. Puis après, vieille souche, lets la manche à l'envers et la pièce à l'endroit ! »

(Se fâchant tout d'un coup et comme s'il n'en pouvait plus de ne pas se fâcher :)

Monsieur ! Savez-vous bien où nous allons tout droit?

(Carabas ne le sait sans doute pas, mais ne paraît pas très pressé de le demanaer. il ne dit rien. Coquillot continue tout de même :)

ruine ! au vol ! au crime ! à la potence !

Les bras croisés. Décidément, le voilà fâché :)

Ah ! mais j'en ai dîné, moi, de cette existence !

J'ai deux bras qui ne sont pas ceux d'un vieux poussah,

Vingt ans, un cœur, je veux me servir de tout ça !

Plaît-il? Certainement ! Vingt ans. Monsieur ! C'est l'ag

Où l'on va voir un peu les choses au village,

Où, le dimanche, on met, pour gagner des amours,

Un habit qui n'est pas celui des autres jours,

Où sur la place de l'église on se promène

En parlant, avec les amis, de sa semaine,

Où l'on danse, où l'on chante, où l'on boit de bons coups

Où l'on embrasse enfin les filles dans le cou !

Ah ! mais non ! ça suffît ! Et dans votre taupière

Je m'embête comme un crapaud sous une pierre !

Je vais me marier. Je pars. Bonsoir, voilà.

( n ne s'en va pas, et, tout honteux :)

Monsieur?... Quelle était sa toilette ce jour-là ?

CARABAS

Un manteau, ce jour-là, de martre zibeline La rendait plus royale ensemble, et plus câline, Et donnait à son corps, aperçu seulement Par les plis qu'entr'ouvrait la brise par moment, Je ne sais quel goût de lointain, d'inaccessible, Comme un rêve impossible et qui serait possible !

(Plus rêveusement encore :)

Un doigt minutieux fermait les yeux des fleurs. Les étoiles pourtant n'ouvraient encor les leurs,

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Mais, dans le soir qui tisse eu silence ses toiles, Ses grands yeux résumaient les fleurs et les étoiles,

COQUILLOT, qui se suspend aux mots.

Ali ! Monsieur !

CARABAS

tDans ma main j'ai renfermé sa main our la première fois, ô jour sans lendemain !) Si petite, mon Dieu, sa main de demoiselle. Que j'eus peur, la tenant, de la perdre... Mais Elle, Le vant vers moi ses yeux attristés de bonheur, ^ yeux qui, confiants, hélas ! en mon honneur, :5 tu remettaient à moi de la prime caresse, Sembla dire : « Voici ma main. Je vous la laisse. Elle est à vous. Vous me la rendrez dans les cièux. Je ne m'occupe plus de ma main... »

COQUILLOT, qui peu à peu s'est assis aux pieds de Carabas pour mieux voir, semble-t-il, ce qu'il entend.

Ah ! Monsieur!

CARABAS

Celte main, Coquillot, main royale et menue, Oh ! cette main, l'avoir dans la sienne tenue ! Et se dire, en son cœur ravagé de remords, Qu'on ne la tiendra plus et que l'on n'est pas mort ! Ces yeux ! avoir été le but de leur sourire.

Et se dire à présent, et se dire, se dire...

(La phrase se noie dans un sanglot. Coquillot s'est levé. Une dit rien/Il'ji rien à dire. Carabas, les coudes sur les genoux, la tête dans ses mains'est enfoncé au plus profond de ses souvenirs douloureux. Long silence.

COQUILLOT, enfin.

Mais VOUS aimant si fort, pourquoi ce mêmejour Vous a-t-elle chassé méchamment ?

CARABAS

Par amour.

COQUILLOT

Pourquoi n'eut-elle pas, au moins, cette obligeance D'entendre vos raisons avec plus d'indulgence ?

CARABAS

Par amour.

COQUILLOT >

Et pourquoi son cœur qui s'informait Des méchants, des haineux ?...

CARABAS

Parce qu'elle m'aimait.

Et cette offense, ailleurs, qu'elle eût jugée infime. Venant d'un être aimé résonna comme un^crime Dans son cœur que je sais impitoyable et doux. Car la flamme d'amour alluma son courroux.

(Après un silence rêveur :)

Srs doigts avaient gardé la dorure des livres

Dans lesquels longuement l'enfant princier s'enivre.

t par ses yeux d'azur, calmes et rassurés, es objets n'entraient dans son âme qu'azurés. -Ah ! remords, poursuis-moi sans faiblesse ni trêve. J'ai brisé ce regard et j'ai brisé ce rêve ;

n'est rien qu'un voleur, un traître, un inféal... Moi, je suis, Coquillot, un tueur d'idéal !

COQUILLOT

\ otre douleur vous rend pour vous impitoyable. Vous fûtes seulement de faiblesse coupable, ^'u'il endosse le mal, celui qui le chercha !

coupable, le seul, voyez-vous, c'est le Cliat ! VA la preuve. Monsieur, que je crois la plus claire,

• st qu'à la Chambre il esfresté très populaire, i l que, depuis la mort de notre défunt roi, La reine laissant tout aller en désarroi,

I J le peuple grognant, on dit que la Régence

N <'st plus avec la Chambre en bonne intelhgence ; L< s mécontents, enfin, seraient, dit-on, des tas ;

II se prépare un coup d'état... dans nos États !

CARABAS

i';iuvre petite reine éprise de silence, débattant au sein de cette turbulence !

Nouveau silence.)

COQUILLOT

\insi vous ne l'avez jamais maudite ?

CARABAS

Non.

goquillot Elle est cause que vous souffrez.

CARABAS

Des maux sans nom

Je Taime.

coquillot

Alors c'est donc que, malgré sa détresse, Votre cœur se souvient avec quelque allégresse Des jours heureux et clairs, aujourd'hui, qu'il lui doit, Beaux jours dont il se berce...

CARABAS, bondissant presque.

Ah ! Coquillot, tais-toi Ce qui fait ma douleur, aujourd'hui, non pareille, C'est ce rêve entrevu qui dans mon âme veille ; Je n'ai su du bonheur, qu'on m'a dit de bénir. Que ce qu'il faut pour rendre amer. un souvenir. Cette main sera vide à jamais de caresse, Parce qu'elle a tenu la main d'une princesse. Mieux vaut ne rien savoir des suprêmes amours : Le bonheur est cruel s'il ne dure toujours !

(n s'est levé.)

Malheur à qui laissant la route coutumière,, A voulu contempler en face la lumière

Et poursuivre le rêve au fond de son manoir. Le monde lui sera désespérément noir !

GOQUILLOT, touché jusqu'à l'étranglement.

Pardon des choses que j'ai dites tout à l'heure ! Je me sens à présent, Monsieur, l'âme meilleure. Je me fâchais, pourtant je n'en pensais pas prou. Votre princesse, oui, je...

(Au comble de l'émotion :)

Je vais boucher le trou...

(Il sort. Et Carabas va porter aussi ses tristesses ailleurs. Scène un instant ^^de.Pms on entend des pas, des froissements de branches, puis des éclats de voix qui vont se rapprochant.)

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