‹ Le ciel intérieurChapitre 8 sur 8 · CHOSES MOI^TES · texte numérisé non relu

CHOSES MOI^TES

Elle disait : << Ne m'aimez pas, vous souffrirez. Si l'on voyait mon cœur! Mon cœur en miettes... Je ne puis plus aimer, je ne sais plus pleurer... Ne vous étonnez pas de me voir ainsi faite... Le temps et le malheur savent changer les êtres... Autrefois j'aurais eu du plaisir à vous voir ; Je m.e serais trouvée frémissante, peut-être. De vous sentir si près, alors que vient le soir... J'ai tant changé, oui, tant!

Jadis, si j'étais seule, La nuit, mon front brûlait d'impatient amour... Aujourd'hui, c'est la paix! La paix atroce et veule Où je m'enferme en redoutant les heurts des jours. J'ai peur du moindre choc.

Elle n'est plus, l'époque Où mon âme brillait d'un invincible feu! Non, je n'existe plus, je ne suis qu'une loque Violemment arrachée aux pans d'un ciel trop bleu! Maintenant je nae traîne, en moi tout est en cendres... Il ne faut pas que l'on me brusque, voyez-vous ; J'ai besoin qu'on me montre une indulgence tendre, Une bonté comme aux malades. — Qu'on soit doux Pour ma peine et qu'on me laisse au bord de la route Quand j'aurai trop envie de m 'arrêter.

Alors, Je reverrai ma vie s'écouler goutte à goutte Là-bas, sur la colline, où mon amour est mort. »

ELiLtE DISAIT EflCOI^E

(( Non! Non! Ne prenez pas cette photographie! Je ne donne jamais mon portrait.

Et pourquoi?

C'est une vieille histoire, hélas! Je la revois... Elle est toujours en moi vivante, un peu ternie, C'est si loin!... Inutile de dire oij c'était... Toute ma vie je m'en souviendrai...

Ecoutez

Je l'attendais. Je m'ennuyais. J'étais très folle. Que voulez- vous, quand on est jeune, on est ainsi! Pour me distraire un peu, je m'en allai par-ci Par-là. Je remuai des tables, des consoles, Je soulevai de la poussière dans les coins, Je fouillai des tiroirs sans en prendre aucun soin, Quand soudain j'aperçus un vrai monceau de lettres Et deux paquets attachés par des rubans bleus. On eût dit des présents comme pour une fête... Hâtivement j'ouvris le plus épais des deux! Il contenait des cartons jaunes, presque sales. Il y en avait dix — dix pauvres vieux portraits! Presque la douzaine!

Je devins toute pâle.

J'eus peur de ces regards ; comme ils me contemplaient! Ah! c'était lamentable!

Ils avaient l'air de dire :

« Nous t'attendrons, tu viendras bien! »

Et leurs sourires Moqueurs me faisaient mal.

Ce fut le désespoir!

Puis je songeais à mon destin, aux fleurs décloses, Je me voyais aussi au-dedans du tiroir Parmi les souvenirs délaissés et moroses! Je suis partie en courant vite, sans un cri, Il ne m'a pas revue. Il n'a pas dû comprendre. J'avais toujours été pour lui tellement tendre, C'est dommage.

Et d'ailleurs II n'aurait pas compris! »

UK t^ÉVE

x^KTTH.B d'xj:n:b kk:m:m:b

Mais oui, c'est moi!

Je m'étais pourtant bien juré De ne plus jamais vous écrire ; et puis la vie Brusquement change tout. Je vous promets, c'est vrai, Je ne sais plus.

Ça, que nos amours soient finies, Je m'en souviens! Mais depuis quand?

Ah! cette nuit Que j'ai vécue et ce réveil après ce rêve! — Vraiment le rêve est quelque chose d'inouï : On se demande où l'on était dès qu'on se lève...

Eh bien, mon cher, vous me croirez folle à lier,

Mais j'ai passé la nuit dans vos bras.

C'est terrible

Ou plutôt non, c'est étrange. Vous souriez!

Que voulez-vous, oui, je suis folle, c'est possible,

Mais ce n'est pas ma faute : il fait si doux le soir.

Et puis je dois vous dire aussi, je suis très libre,

Maurice n'est pas là, personne pour me voir.

Alors vous comprenez combien mon âme vibre

D'être si seule et de sentir peser l'amour!

Ah! surtout, c'est affreux de voir finir le jour

Et commencer la nuit sans entendre ces phrases .

Qui savent apaiser un cœur et qui l'embrasent!

J'ai des vers de Bataille et d'Henri de Régnier Que je lis chaque fois que mon être défaille. Vous les aimez, je crois, vous me l'avez confié. Et puis je lis aussi Madame de Noailles ; Ah! Venise, mon cher, combien cela me plaît! Je ne peux désormais oublier ces poèmes Puisqu'ils m'ont rappelé ces lieux où tu m'aimais.

Je n'ai plus de pudeur, je ne suis plus moi-même.

Je suis si nostalgique et j'ai si peur de tout.

Je vous dérange, excusez-moi, je vous en prie,

Mais c'est à cause de ce rêve, voyez-vous,

Et ma lettre, c'est lui tout seul qui l'a remplie 1

îsR P'HOl^KHRDE.

DES flpAHTS

DES RM^rlTS

La promenade des amants

Parmi la forêt s'éternise,

Car les amants vont à pas lents

Dans les sentiers pleins d'ombre grise.

Ils se promènent tendrement,

On voit des formes qui s'enlacent...

Le décor sait être charmant

Pour ajouter encore à leurs grâces!

Les amants vont dans des chemins Qui ressemblent à des arcades, Ils vont en se pressant les mains Tandis que leurs âmes s'évadent.

Parfois un cri dans la forêt Leur découvre le paysage, Mais ils notent sans intérêt Les dégâts du dernier orage.

Des branches forment un tapis Et le tronc décimé d'un arbre A l'air d'un vieillard accroupi Sur un antique socle en marbre.

Ils vont, ils vont, dans l'inconnu, Sans penser au sort qui les guide, Ils vont, et le long d un cou nu Un front se penche, si languide...

LE CHflr^T DE lïR PARESSE

LE GHflï^T DE UR PRRESSE

. . . Yitanda est ùnprolia Siren

Desldia. . .

Horace.

La nuit tiède enveloppe une à une les heures Et les enserre dans un nonchalant repos... Venez tous! Accourez dans ma tendre demeure! C'est le moment de s'abriter sous mon toit chaud. Venez! Venez! Suivez la traîne de ma robe! Et toi, qui te caches dans l'ombre et te dérobes, Viens aussi! tu ne peux te passer de mes soins. De mon amour. Ah! ne reste pas dans ce coin! Je n'aime pas que l'on m'évite. Pauvre enfant, Mais souviens-toi, ce serait trop d'ingratitude

Si tu n'avouais plus, par trop d'égarements, Que tu me dois d'avoir goûté les Lassitudes!

Regarde ce divan et ces coussins de soie,

Ils te rappellent mieux que des mots ou des cris

Un bonheur préférable aux meilleures des joies î

Tous les raffinements que forgeait ton esprit,

Un rêve et moi t'avons aidé à les connaître.

Et maintenant tu voudrais m'oublier peut-être!

Tu ne peux pas, je suis encore ton amante,

Car il brûle toujours ton désir animal

Des voluptés sans fin de ma grâce indolente.

Tu voudrais me quitter! Tu aurais trop de mal

Puisqu'il n'est rien au monde auprès de ma tendresse

Quand ma lèvre est si rose et que je te caresse.

Je suis la langoureuse et souple créature, La maîtresse inlassable et qu'on aime à jamais, Celle qui sait griser une âme et la sature D'im engourdissement temporel et parfait.

Ton regard s'est voilé de désir à ma vue... Viens! Ne résiste plus! Tu sais que tu viendras! N'est-ce pas que je suis belle quand je suis nue? C'est une douce écharpe aussi que mes deux bras!...

Parmi les tentatrices, je suis la plus sûre!

Il émane de moi tant de charmes secrets,

Tant de parfums, tant de plaisir, tant de luxure

Qu'on ne peut plus se détacher de moi après!

Viens prendre ce bonheur exquis que je te donne

D'être plongé dans un extase monotone,

Viens goûter sur mon sein les langueurs de la nuit,

Viens boire l'oubli vrai sur ma lèvre mi-close.

Car mes cheveux roulés sur toi tairont le bruit

Au point que tu pourras ne plus penser aux choses!

Je suis la blonde sœur des Sirènes d'Ulysse,

Pourquoi ne plus vouloir reconnaître ma voix?

Elle monte vers toi, puis retombe, puis glisse

Sur ton cœur comme une onde... N'as-tu pas d'émoi

De la sentir filtrer autour de tes cheveux?

Elle palpite et tremble et c'est à peine un souffle... Ah! ne le sens-tu pas comme elle t'emmitouffle? Ses modulations sont des baisers nombreux Et son rythme t'attire au son de sa cadence. Ah! Viens te préparer pour la suprême danse : Celle qui se déroule auprès d'un songe bleu.

Enfin je reconnais mon charme sur ta bouche, Tu t'étires d'espoir, tu frémis, tu es las. Tu rêves d'Orient, de harems, de babouches,' De molles pâmoisons...

Et tu viens, n'est-ce pas.^^

LiflUt^IS

IsRJJHlS

Conte dans le genre romantique

Le soleil achevait sa chute quotidienne.

Les arbres vigoureux sous les doigts du printemps

Dressaient leurs bourgeons verts, ainsi que des antennes,

Dans le ciel et c'était comme un enchantement!

La ville, port d'azur, reflétait sur ses vitres

Les derniers jets du feu qui mourait sur la mer

Et que l'on retrouvait jusque sur les élytres

Des insectes fuyants dont le soir emplit l'air.

Un étrange parfum s'élevait de la terre, Parfum de la nature, effluve, âme des fleurs, Arôme du printemps qui monte et s'exaspère, Subtile essence de l'amour et du bonheur!

Or, ce soir-là, Lauris, éphèbe romantique.

Promenait sa langueur près du soleil couchant.

De temps en temps, d'un geste un peu mélancolique

Il levait le manteau qu'il traînait en marchant.

Et comme il arrivait devant l'hôtellerie

Qui devait l'abriter le temps de son séjour,

Une chaise de poste, ainsi qu'une furie,

Déboucha dans l'allée et s'arrêta très court.

Un homme en descendit, puis, rapide, une femme

Sauta de la voiture avec légèreté.

Alors on aperçut im charmant amalgame

D'étoffes aux tons clairs moulant une beauté.

Et la femme, en pénétrant sous l'immense porche,

Vit le jeune homme pâle qui la regardait.

Lorsque Lauris reçut, sous l'éclat d'une torche

Qu'on venait d'allumer, ce regard qui dardait

Des rayons de douceur, il sentit en lui-même Ln bouleversement.

La nuit trouva Lauris Près d'un arbre ; il semblait composer un poème. L'odorante saveur des roses et des lys De leur charme enserrait sa belle rêverie, Et le poème qu'il voulait échafauder S'animait sous des mots de tendresse et de vie. Des mots comme jamais il n'en avait trouvés, Des mots sans suite, presque insensés, mais sublimes! Des mots qui vont au cœur sans passer par l'esprit Comme lorsqu'on entend d'harmonieuses rimes, Des mots, des mots, mais qui finissent par un cri!

Lauris, quand le soleil reparut dans la nue, Sur son balcon songeait les yeux emplis de nuit, (^ar l'apparition grise de l'Inconnue Sans cesse revenait se poser devant lui.

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Et cet écran charmant cachait le paysage Au point que le rêveur faillit bien ne pas voir Une image identique à l'obsédante image Qui passait à ses pieds, pleine de nonchaloir. Il la vit s'éloigner. Et, sous une tonnelle, La forme souple, apercevant un banc, s'assit. Un livre dans ses mains faisait battre ses ailes Tandis qu'elle y plongeait son profil aminci. Et Lauris descendit et Lauris était pâle : Il venait, en effet, de former le projet D'exhaler son amour dans un sublime râle! Et Lauris s'approcha.

La moite du trajet Entre Elle et Lui n'était pas encor parcourue Qu'il sentit brusquement la terre s'ébranler. Et Lauris s'arrêta.

Cependant l'Inconnue Tourna vers lui ses yeux qu'une ombre avait voilés.

— Mais ce regard était très doux sous cette écharpe.

Puis elle se leva, nonchalante toujours,

Et l'âme de Lauris vibra comme une harpe

Tandis que s'éloignait la traîne de velours.

Des fleurs, à son passage, accrochèrent sa robe ;

C'étaient des roses qui ployaient sous la langueur

Du matin frais éclos, mais que midi dérobe.

Elle sourit et se penchant cueillit les fleurs.

Et Lauris vit la forme souple disparaître.

Le soleil se leva pour la seconde fois Sur l'amour de Lauris et, dorant la fenêtre, Les éveilla tous deux. Mais Lauris, en émoi, Se leva tout d'un coup, car il venait d'entendre — Fût-ce pressentiment.^ — un grelot qui tintait. Des chevaux s'éloignaient à la robe de cendre Et c'était Elle qui parlait!

Elle partait!

Elle partait! Et lui ne possédait rien d'EUe!

Ni le charme d'un nom que Ton peut prononcer,

Ni la promesse vague, espérance bien frêle,

De se revoir un jour — car, après tout, qui sait! — -

Ni tout ce qu'on se plaît à garder de l'Aimée,

Mouchoirs, bouts de rubans ou mèches de cheveux,

Et que l'on cache dans des boîtes parfumées.

Il n'avait rien et le seul bien du malheureux

C'était la vision d'une femme qui passe...

Lauris sortit. Il remuait dans son cerveau

Un chaos de regrets que son manque d'audace

Avait accumulés. Il atteignit bientôt

La place où ses amours avaient été détruites

Et soudain il courut.

D'un vieux banc dé verni Sortaient deux roses que Ton avait introduites Dans une fente. Avec mille soins infinis

Lauris les prit et reconnut en ces deux roses Celles que dans le jardin l'Inconnue avait Prises. Alors, merveilleuse métamorphose, Lauris devint joyeux. Ces fleurs pour lui c'était Bien plus qu'un souvenir, c'était l'humble victoire, La consolation pour son cœur amoureux...

Et Lauris, élevant les fleurs comme un ciboire. Les étreignit, tandis qu'il fixait le ciel bleu!

HUn DE PRINTEMPS

HUIT DE PHirlTEpPS

A Maurice ROSTAND.

Cette nuit langoureuse est si molle, si moite, Si brûlante qu'on croit être enveloppé d'ouate. Ah! c'est bien là la nuit farouche pour les cœurs Qui les veut sanglotants sous un parfum de fleurs! Ah! n'être qu'à Paris et désirer \enise! N'être qu'une âme dont l'angoisse s'éternise Parce qu'elle sent Aivre en elle des accents De tendresse inconnue et parce qu'elle sent

Tout un passé vibrant qui dans l'ombre s'élève.

Vraiment cette nuit-ci est faite pour le rêve!

C'est bien la nuit qu'il faut pour se ressouvenir

Puisque tous les objets paraissent devenir

Les accessoires merveilleux d'une féerie

Qui se jouerait parmi quelque scène fleurie...

La chose la- plus pure a l'air d'être un décor ;

Les étoiles du ciel sont des points en fds d'or

Que l'on aurait cousus pour attacher un voile!

Cette nuit est étrange : il n'y a plus d'étoiles,

Plus d'arbres, plus de cieux, plus de terre, plus d'air,

Les formes qu'on voit mouvantes n'ont plus de chair

Et tout s'est estompé dans des teintes grisâtres...

La nuit n'est plus pour moi qu'un immense théâtre

Où je vois défiler, dans un souffle de vent,

Les femmes que j'aimai! Ah! Les nuits de printemps

Où le manque d'amour attise en nous les songes

Et les regrets de ce qui fut! Et je me plonge

Dans ce passé délicieux pour y goûter

Le renouveau de ce plaisir que j'ai quitté,

Le renouveau de ce plaisir et qui m'énerve...

Cette nuit est ardente et veut que je me serve

De toute ma mémoire et de toute ma foi

Pour appeler de mon insatiable voix

Tous les atomes du passé, toutes les joies,

Les moindres même, uniquement pour que je ploie

Sous la gerbe abondante et que cette moisson,

Dont les épis et dont les tendances ne sont

Que des poussières que ma vie avait semées.

M'étouffe enfin ce soir pour l'avoir trop aimée!

Donc, pareil à l'Enfant au diadème rose

Evoquant Panchita sous ses paupières closes.

Je vous revois, ô mes tendresses d'autrefois.

Je vous revois dans le silence et cette fois

Je vous sens plus à moi que jamais vous ne fûtes

Puisque parmi cette ombre où vos souvenirs luttent

Afin de ranimer un peu ce qui est mort

Je vous étreins pour vous donner le même sort!

Vous n'êtes à mes yeux qu'une moderne fresque Qui se déroule avec cent détails pittoresques Et dont le moindre geste exaspère l'écho D'une vieille chanson avec des mots nouveaux.

Mais devant cet afflux un singulier scrupule Arrête mon élan ; je doute, je recule... Il faudrait que mon chant fût grave et douloureux ; De ce que j'ai vingt ans, il est très hasardeux D'oser dire un passé si bref dans un sourire. Ah! ne devrais-je pas plutôt que de le dire Avec cette façon, ce sans-gêne et ces mots Le taire en l'enfermant dans un morne repos? Mais je suis jeune et mon être suinte la joie, Je brandis vers le ciel des emblèmes de soie Où sont inscrites les victoires de mon cœur! Pourquoi n'aurais-je pas l'éblouissant bonheur De revivre un passé pour en espérer d'autres! Pourquoi ne pas pouvoir, à l'heure où je me vautre Dans cette volupté d'enlacements défunts. Goûter la survivance étrange d'un parfum!

Je vous revois... C'est vous d'abord, ô Gwendoline,

C'est vous parmi l'odeur acre d'un thé de Chine

Dans le grand hall carré de l'hôtel à Dinard,

C'est votre robe blanche et c'est votre regard

Quand je suis descendu de cette automobile...

Et puis un peu plus tard c'est dans la chère ville,

A Paris — n'est-ce pas dont vous aimiez le chic —

Vous dansez le tango un soir au Majestic!

Maintenant, je le sais, vous êtes fiancée,

Nous n'avons pas compris nos lointaines pensées,

Mais si vous revenez un beau jour à Paris,

0\i vous ne me parliez qu'en disant : « mon chéri »,

Songez à ces instants oii s'exhalait votre âme.

Songez à nos baisers, songez au télégramme

Que vous m'avez câblé après votre départ

Quand vous êtes partie au milieu du brouillard.

Tout m'est resté présent : je me souviens des lettres

Oii vous me demandiez quels chapeaux on doit mettre,

Si la mode a changé et si l'on fait toujours Ces talons avec de faux diamants autour. Et puis avec cela vous m'écriviez des choses Si touchantes parfois, si joliment moroses Que je sentais mon cœur palpiter sur vos mots. Maintenant je n'ai plus de ces tendres propos Où mes yeux vous voyaient à travers l'écriture ; Vous m'avez négligé! Mais êtes-vous bien sûre De ne pas conserver dans votre être profond Ces souvenirs inextinguibles et qui font Que vous me revenez à ce point lumineuse?... Je puis croire vraiment dans cette nuit heureuse Vous avoir vue hier, avoir baisé vos mains Et vous avoir quittée en disant : à demain!

Le décor change. Dominant la sombre scène, Vous paraissez, Hanem, princesse égyptienne Au cou d'ambre, malgré votre poudre de riz. A votre front quatre plumes de paradis

Ont l'air de supporter tous les fardeaux du monde. Hanem, quavez-vous donc? Quelle douleur profonde A jeté sur vos yeux cette écharpe de nuit? Peut-être, n'est-ce pas? vous vient-il aujourd'hui, En même temps qu'à moi, ce regret de naguère. Qu'êtes-vous devenue et sur quel coin de terre Promenez-vous le soir la langueur de vos pas? Hanem chérie, entendez-moi, il ne faut pas Ternir ainsi sa vie en désirant sans cesse Connaître le Mystère et l'Impossible Ivresse. Lorsque vous habitiez cette villa sur l'eau. Vous vous cachiez parfois pour lire d'Annunzio Et vous sortiez de ces lectures frémissante! Votre fougueuse ardeur, chère âme pétulante, Doit affoler votre mari! Votre mari Que je revois toujours avec un feutre gris Tel qu'il semblait porter le deuil de vos pensées. Ah! quelle intensité ont ces choses passées! Quel, charme se dégage au milieu des regrets Et comme tout cela, mon Dieu, semble être près!

Terrasse en stuc, ciel merveilleux, triste lagune, Palmes ombreuses qui s'éA^entent une à une, Apre langueur, soleil qui meurt au bord de l'eau, Valse lente qui tombe en rythme de tango, Sanglots sur une barque, étoiles qui sillonnent Le Ciel comme des pleurs, orages qui bourdonent, Gestes tendres qui se terminent en frissons, Douce brise chantante auprès d'un noir buisson, Colonnes d'arbres verts dont l'été est le temple, Mes souvenirs, confusément je vous contemple! Je vous contemple et je défaille de vous voir Me pénétrer et m'assaillir avec le soir! Vous m'enserrez d'une trop vigoureuse étreinte. Mon chant victorieux va s'effondrer en plainte. Vraiment je ne puis plus vous accueillir ainsi. O tous mes souvenirs, vous devenez précis, Pressants, en revenant à la fois tous ensemble! J'étouffe de vous voir, je soupire, je tremble.

Hanem et Gwendoline et puis toutes enfin î Cette nuit sans secrets qui mêle vos parfums, Va me faire expirer sous son ardeur intense. 0 tous mes souvenirs, vous réglez une danse Qui m'affole et m'irrite! Ah! je suis délirant De vous voir sans arrêt défiler à vos rangs, Me montrant avec joie un passé qui me brûle! 0 tous mes souvenirs, nés de ce crépuscule Et grandis dans la nuit, éloignez-vous de moi! Eloignez- vous et pour jamais! Que le jour soit Qui me libère en vous chassant, tristes fantômes! Eloignez- vous de moi, souvenirs monochromes. Et qui faites de moi l'austère pèlerin. Le rêveur solitaire ou le triste marin, Revenant contempler plein d'angoisse éperdue Le chemin noir et gris des heures disparues! Eloignez- vous, éloignez-vous ou bien je meurs! Ah! regardez mon front, mon atroce pâleur, Mes yeux cernés qui s'élargissent et ma lèvre Contractée oij déferle un nuage de fièvre!

Eloignez- vous, je vous supplie, éloignez- vous, 0 tous mes souvenirs, je vous prie à genoux, Rendez-moi le silence! Ah! que mes pleurs s'épandent Et que dans ce repos sacré je me détende!

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