LES NUÉES DE MAGELLAN
Lorsqu'on jette les yeux sur les régions de la voûte céleste qui environnent le pôle austral, on ne peut s'empêcher d'être frappé du contraste que présente leur pauvreté stellaire avec la zone éclatante qui longe la Voie Lactée, d'Orion et du Navire au Centaure, en passant par la Croix du Sud. Une seule étoile de première grandeur, Achernar, d'ailleurs plus éloignée du pôle que les belles étoiles du Centaure et de la Croix, brille dans cette partie du ciel. Mais cette circonstance même rend plus saisissant encore l'aspect singulier de ces deux taches nébuleuses (voyez la planche XXXIX) qui semblent deux morceaux détachés de la grande zone galactique. Ces deux nébuleuses, inégales en grandeur et en éclat, mais faciles à voir à L'œil Jiu par une nuit pure et sans lune, sont situées, l'une, la
si voisines l'une de l'autre qu'elles mêlent leurs nébulosités, est extrêmement petite. Aussi sera-ce un sujet des plus intéressants des recherches futures, que de savoir si quelques traces de mouvement 'de révolution (indiqué par un changement progressif dans les angles de position rapportés au méridien) peuvent être découvertes dans ces associations de nébuleuses. (Observations of nebulœ and Clusters of Stars.)
plus grande et la plus brillante , entre le pôle et Canopus , dans la constellation de la Dorade; l'autre, la plus petite et la moins éclatante, ordinairement invisible pendant les pleines lunes, dans l'Hydre mâle, entre Achernar et le pôle. Toutes deux sont connues des astronomes et des navigateurs sous les noms de Nuages du Cap, ou encore de Nuées de Magellan. On dit, pour les distinguer : le Grand-Nuage [Nubecula major) et le Petit-Nuage [Nubecula minor). On peut voir dans les figures 333 et 334 la forme générale de ces deux nébuleuses vues à l'œil nu. Les nuées de Magellan se distinguent de toutes les nébuleuses qui' nous avons décrites jusqu'à présent, et par leurs grandes dimensions apparentes , et par leur composition intérieure. Ce dernier caractère les différencie pareillement de la plupart des branches et des rameaux de la Voie Lactée , avec laquelle d'ailleurs elles ne semblent reliées par aucim appendice de nébulosité. Le Grand-Nuage s'étend sur un espace qui n'embrasse pas moins de 1 2 degrés carrés ; c'est deux cents fois environ la surface apparente du disque lunaire. Le Petit-Nuage occupe une étendue quatre fois moins grande que l'autre ; selon Humboldt, il est environné « d'une sorte de désert » où brille, il est vrai, le magnifique amas stellaire du Toucan, dont il a été parlé plus haut. Si l'aspect extérieur de ces deux remarquables nébuleuses et leur situation dans une région céleste pauvre en étoiles, donnent au ciel austral une physionomie
, 333. Nuées de M.igellan. Le Petit-Nuage (Nuhccida minor). d'après J. Herschel.
toute particulière, leur structure intime en fait véritablement une des merveilles du ciel. Explorées à l'aide d'un puissant télescope par J. Herschel, pendant le séjour de cet illustre observateur au cap de Bonne-Espérance, elles se sont l'une et l'autre décomposées en objets multiples dont la figure 335, qui représente une portion (le 20* environ) du Grand-Nuage, peut donner une idée.
On y voit d'abord un grand nombre d'étoiles isolées, dont
l'éclat varie entre la 5* et la 11" grandeur. Puis des amas stellaires, les uns de forme irrégulière, les autres — et c'est le plus grand nombre — affectant une forme globulaire, spbérique ou ovale.
Enfin, des nébuleuses, les unes isolées, les autres groupées par deux, par trois, etc., la plupart arrondies et régulières.
L'une d'elles, connuesous
Fig. 334. Les Nuées de Magellan. — Le Grand-Nuage
(A^M6<;cu(a major), d'après J. Herschel. Ic nOm de nébulcUSe dc
la Dorade, déjà décrite plus haut et représentée dans la planche XLV, appartient au Grand-Nuage, a Cette nébuleuse (Humboldt, Cosmos) occupe à peine la cinq-centième partie de l'aire du nuage, et déjà sir J. Herschel a déterminé dans cet espace la position de lOS étoiles de 14% de 15^ et de 16' grandeur, projetées sur un fond nébuleux dont rien n'altère l'éclat uniforme, et qui a résisté aux plus puissants télescopes.» Les nébuleuses doubles et multiples y sont aussi beaucoup plus nombreuses que dans les zones du ciel les plus riches en objets de cette nature. Ainsi, je le répète, la constitution de ces singulières nébulo-
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sites paraît notablement ditférerite de celle de la Voie Lactée, dont elles se trouvent d'ailleurs assez éloignées. Elles se distinguent aussi des autres nébuleuses connues, et semblent comme des miniatures du ciel entier.
Un mot maintenant de la structure de chacune des deux nuées. Dans le Grand-Nuage, Herschel a compté 582 étoiles isolées, parmi lesquelles une seule est de 5" grandeur; six
Fig. 335. Les Nuées de Magellan. — Stiuclure d'une portion du Grand-Nuage, d'après J. Herschel.
autres sont de l'ordre immédiatement inférieur et seraient sans doute visibles à l'œil nu, si leur lumière n'était effacée par la lueur générale. Puis viennent 284 nébuleuses et 66 amas d'étoiles formant autant de groupes distincts.
Dans le Petit-Nuage, les étoiles isolées sont proportionnellement plus nombreuses, puisqu'on en compte 200, parmi lesquelles 3 sont de 6^ grandeur, tandis qu'il renferme seulement 32 nébuleuses et 6 amas stellaires.
Ces immenses agrégations, dont les éléments sont euxmêmes en grande partie des fourmilières de soleils, nous amènent à la plus grande, en apparence du moins, de toutes les nébuleuses que l'œil contemple dans les profondeurs du ciel, à la Voie Lactée.
g 3. LA VOIE LACTÉE. — ASPECT GÉNÉRAL DE LA VOIE LACTÉE.
A l'exception des nuées de Magellan et de quelques rares amas stellaires, toutes les nébnleuses que nous avons jusqu'ici passées en revue sont invisibles à l'œil nu. L'extrême petitesse de leurs dimensions apparentes contribue à ce résultat, au moins autant que les distances prodigieuses où elles se trouvent du monde solaire, distances qui affaiblissent si considérablement l'éclat des étoiles composantes, ou la lumière des nébulosités diffuses dont elles sont formées.
Il n'en est pas ainsi de la V^oie Lactée. La lumière de cette immense zone est assez éclatante, son étendue, qui embrasse en longueur une circonférence entière de la voûte étoilée, et sa largeur sont assez considérables, pour qu'on la distingue au premier coup d'œil, toutes les fois que le mouvement apparent du ciel l'amène au-dessus de l'horizon. Cette dernière circonstance se présente, il est vrai, toutes les nuits de l'année, et sous toutes les latitudes ; mais la Voie Lactée se voit d'autant mieux qu'elle s'élève à une plus grande hauteur, et il est bien évident qu'il faut, pour la voir ainsi, choisir certaines époques de l'année ou certaines heures de la nuit.
L'apparence générale de la Voie Lactée est celle d'une longue traînée nébuleuse, qui suit à très-peu près la circonférence d'un grand cercle de la voûte céleste. De prime abord, on remarque qu'elle se divise en deux branches principales sur près de la moitié de sa longueur entière. Sa largeur est très-variable : tantôt elle se resserre au point de ne plus
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occuper que six à huit fois le diamètre lunaire; tantôt elle se répand sur une étendue quatre fois plus grande'.
Avant de dire ce qu'on sait de la composition et de la structure de cette immense nébuleuse, attachons-nous à la décrire dans sou ensemble, en signalant les principales constellations qu'elle traverse dans l'un et l'autre hémisphères. Nous nous aiderons pour cela des trois planches XLVII, XLVIII et XLIX, qui la montrent telle qu'on la voit quand le ciel est très-pur, avec les variations de forme et d'éclat que présentent ses ramifications diverses.
La moitié boréale de la Voie Lactée s'étend depuis l'Aigle et le Serpent jusqu'à la Licorne, à la hauteur et dans le voisinage du Baudrier d'Orion. Divisée en deux branches de l'équateur jusqu'au Cygne, elle longe Ataïr, et traverse, outre les premières constellations citées, la Flèche et le Renard. Près du Cygne, on aperçoit une place obscure, une sorte de trouée à travers laquelle le regard plonge dans les régions lointaines du ciel, par delà les limites de la zone. Un rameau se dirige vers la Petite-Ourse, dans Céphée, et c'est en cet endroit qu'elle approche le plus du pôle nord de la voûte céleste. Elle s'en éloigne ensuite, sous la forme d'une branche unique et étroite qui traverse Cassiopée, passe dans le Cocher, tout près de la Chèvre, longe la partie orientale des Gémeaux et du Petit-Chien et la partie septentrionale d'Orion. Avant d'arriver en ce point, on aperçoit un rameau qui part de Perses et s'avance jusqu'auprès des Pléiades, où il se perd. C'est dans l'Aigle et dans le Cygne, que la zone lactée boréale présente le plus d'intensité; dans Persée et près de la Licorne, qu'elle est la moins lumineuse.
1. Les six planches où nous avons représenté le ciel étoile donnent aussi une idée de sa forme et de son aspect, pourvu qu'on n'oublie pas qu'elle n'apparaît, à l'œil nu, ni aussi éclatante, ni aussi nettement limitée, le desr sinateur ayant dû, pour le Lut que nous nous proposions, exagérer ces deux éléments, la forme et l'éclat. Même remarque pour les planches XLVII à XLIX.
Suivons-la maintenant dans son trajet à travers l'hémisphère austral.
Après avoir traversé l'équateur et longé Sirius, elle entre dans le Navire, en augmentant progressivement d'éclat. Là, elle se partage en plusieurs rameaux qui s'étendent en éventail sur une grande largeur, et s'évanouissent tous à la fois, pour reparaître un peu plus loin dans la même constellation . Ces rameaux se réunissent dans le Centaure et la Croix du Sud, en un point où la Voie Lactée offre son minimum de largeur. C'est là que se trouve le fameux Sac-à-Charbon, trau obscur en forme de poire, environné de toutes parts par la zone nébuleuse, et où l'œil nu n'aperçoit qu'une seule étoile j bien qu'il y en ait un assez grand nombre de télescopiques. Tout près d'à du Centaure, la Voie Lactée se divise de nouveau en deux branches principales , avec nombreuses rami^ fications, et la bifurcation continue dans le Loup, l'Autel, le Scorpion, le Sagittaire, jusqu'au Serpent. Alors les deux branches, traversant de nouveau l'équateur, rejoignent la partie boréale de la Voie Lactée, au point même où notre description a commencé.
Dans cet immense parcours, qui embrasse, je l'ai dit, tout un grand cercle de la voûte céleste, la lueur de la nébuleuse est extrêmement variable d'éclat. On a vu que la partie la plus brillante de la Voie Lactée boréale est celle qui traverse l'Aigle et le Cygne. Dans l'hémisphère du Sud, la zone com^prise entre le Navire et l'Autel est plus remarquable encore. Mais, comme le fait observer Humboldt, une circonstance accroît encore la magnificence de la Voie Lactée. dans l'hémisphère austral, c'est le voisinage d'une longue zone d'étoiles très-brillantes, que nous avons déjà remarquée en passant en revue les constellations, zone qui part de Sirius, dans le Grand-Chien, pour traverser le Navire, et les belles étoiles de la Croix, du Centaure et du Scorpion. Aussi, selon un observateur anglais, le capitaine Jacob, une personne non
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prévenue est avertie du lever au-dessus de l'horizon de cette partie du ciel, par l'illumination générale de l'atmosphère, illumination si vive, qu'il la compare à la lueur que répand la nouvelle Lune.
Quand on examine la Voie Lactée à l'aide des télescopes, la nébulosité se résout généralement en une multitude d'étoiles très-rapprochées les unes des autres, mais fort irrégulièrement condensées. Les amas stellaires de formes irrégulières y sont surtout très-nombreux : il n'en est pas de même des amas de forme globulaire, qui ne se trouvent guère que dans la partie la plus brillante de la zone australe. « Si quelques régions, dit Humboldt, présentent de grands espaces où la lumière est uniformément répartie, il vient, immédiatement après, d'autres régions où des espaces brillant du plus vif éclat alternent avec des espaces pauvres en étoiles et dessinent sur le ciel des réseaux irrégulièrement lumineux. On trouve même, jusque dans l'intérieur de la Voie Lactée, des espaces obscurs où il est impossible de découvrir une seule étoile, fût-elle de dix-huitième ou de vingtième grandeur. A l'aspect de ces régions absolument vides, on ne saurait se défendre de l'idée que le rayon visuel a pénétré réellement dans l'espace, en traversant l'épaisseur entière de la couche stellaire qui nous environne. » (Humboldt, Cosmos, p. 150.)
DaAS un grand nombre de ses points, la zone nébuleuse a été complètement résolue, de sorte que les étoiles s'y projettent sur un fond noir, absolument dépourvu de toute nébulosité. Mais dans d'autres régions, derrière les étoiles, on aperçoit encore une lueur blanchâtre qui montre que dans ces directions la Voie Lactée est réellement impénétrable.
Nous examinerons, dans le Livre qui va suivre, quelle est la forme, quelle est l'étendue de la Voie Lactée, et dans quelle mesure les données actuelles de la science permettent de comprendre la structure de l'Univers visible.