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Pluie solaire, 3 septembre 1871. — 3. 7 juillet

Imp FranlleTy.

LA CHROMOSPHËRE. 155

sur la couche chromosphérique, il y a des formes extrêmement variées. Les unes semblent n'être que des soulèvements delà masse générale, comme si la mer incandescente, agitée par les vents, était devenue houleuse. Les autres ne semblent que des exagérations des flammes formant le niveau chromosphérique ; elles s'élèvent au-dessus de ce niveau sous forme de langues coniques, tantôt droites, tantôt ondulées comme les flammes de nos foyers. D'autres encore semblent une agglomération de flammes semblables qui, réunies par la base, montent ensemble et s'amincissent par le sommet : le tout ressemble à une montagne conique.

Mais si au lieu de converger vers le haut, ces flammes divergent à partir de la base, on les verra former par leur réunion des gerbes, retombant à droite et à gauche comme les jaillissements d'un jet d'eau (fig. 48). Parfois, les rayons qui divergent ainsi sont rectilignes et sont de forme aiguë, comme de longues aiguilles ou des épées.

Souvent aussi, les protubérances ressemblent à de hautes colonnes verticales, surmontées de panaches ou de masses arrondies, comme le feuillage d'un arbre, ou coudées à angle droit comme si un vent violent chassait la fumée du sommet d'une cheminée d'usine.

Parfois enfin, des masses diff"uses, des flammes diversement inclinées se pénètrent, s'enchevêtrent les unes dans les autres, et forment un ensemble bizarre, oii l'on croit voir les arches d'un pont, les arceaux entrelacés d'une nef, les voûtes inextricables d'une forêt.

Quant aux nuages, ou protubérances séparées de la couche chromosphérique, ils affectent aussi toutes sortes de formes curieuses, difficiles à définir, ainsi qu'on en peut voir divers exemples dans les dessins que nous reproduisons fidèlement d'après les observateurs. Quelquefois ces nuages sont arrondis comme nos cumulus, ou déchiquetés, comme nos cirrus, ou n'offrent d'autre aspect que celui de flammes dé-

crites plus haut, qui auraient été entraînées, par un mouvement ascensionnel, au-dessus de la couche incandescente où elles auraient pris naissance. Enfin, on aperçoit souvent des filets lumineux déliés, isolés dans la région des protubérances, les uns inclinés, les autres verticaux, donnant les uns ou

Fig. 'j8. l'rotiibéiaiices en forme de jcU ou de gerbes jaillissantes, d'après les observations faites à Harvard Collège (États-Unis).

les autres l'idée d'une pluie de feu au sein de l'atmosphère solaire.

Une classification rigoureuse des formes variées que nous venons de passer en revue, n'aurait un intérêt sérieux que si elle correspondait à des différences physiques ou chimiques, ou à des modes distincts de formation. Nous verrons plus loin les tentatives qui ont été faites dans ce sens.

Un mot maintenant sur les dimensions de ces masses incandescentes qui, rappelons-nous-le, sont composées princi-

paiement d'hydrogène incandescent, mais dont les couches les plus basses sont souvent injectées de vapeurs métalliques, fer, magnésium, sodium, etc.

Ces dimensions sont, en réalité, considérables. Nous avons déjà vu que l'épaisseur de la chromosphère ou de la couche rose continue varie entre 10" et 12", c'est-à-dire entre 7000 et 9000 kilomètres environ. Dès la fin de 1868, Lockyer mesurait des protubéi'ances dont les dimensions variaient entre 35 000 et 200000 milles (56 350 et 322000 kilomètres), ou de l'a 7' de hauteur verticale'. Quant à l'étendue superficielle, sur laquelle peut s'étendre une même protubérance, ou un

Fig. 49. Translormation d'une protubérance, d'après les observations faites à Genève, le Kl avril 1872, par M. E. Gautier.

groupe de ces accidents solaires, elle est en proportion avec la hauteur, embrassant souvent plusieurs degrés du limbe so-

1. Respighi fait remarquer qu'on ne mesure généralement pas la vraie hauteur des protubérances, puisque le disque solaire masque ordinairement leurs bases. Toutefois, de nombreuses observations lui ont permis de conclure que leurs plus grandes dimensions sont d'environ 6'. Il en a mesuré une sensiblement plus haute. Sur un nombre total de 7449 protubérances, il en a pu compter 1363 dont la hauteur atteignait ou dépassait 1'. Voici comment se décompose ce dernier nombre :

l de 1' à 2' 1154 de 4' à 5' 3

Protubérances | 2' à 3' 174 5' à 6' 5

Ainsi les protubérances dépassant 4' (175 000 kilom.) sont des cas extraordinaires ou exceptionnels.

laire (1 degré du contour du disque vaut environ 12 300 kilomètres).

Nous nous faisons difficilement une idée de phénomènes qui se montrent sous une échelle aussi gigantesque. Plongé dans la chromosphère, le globe terrestre serait presque totalement immergé dans un océan de feu dont les vagues étincelantes ou les flammes peuvent s'élever à des hauteurs de 80 000 lieues !

Ces dimensions paraissent d'autant plus étonnantes, que la

Fig. 50. Transformation d'une protubérance, observée à Genève, le 11 avril 1872, par M. E. Gautier.

rapidité avec laquelle se forment, se développent, se modifient les protubérances, est elle-même plus grande. Quelques heures suffisent pour les transformations les plus grandioses. Les figures 49 et 50 en donnent des exemples frappants, que les nombreuses observations recueillies permettraient d'ailleurs de multiplier.

Lockyer cite une protubérance de 64 000 kilomètres de hauteur, qui, dans un intervalle d'environ dix minutes, s'est réduite en morceaux. Le professeur américain Young a vu

(septembre 1870) un fragment se détacher d'une protubérance, puis s'élever obliquement en douze minutes et demie à une distance de 90 000 milles (155 000 kilomètres) : la vitesse de l'ascension n'était donc pas moindre de 120 milles ou près de 200 kilomètres par seconde.

Un mouvement et une transformation plus rapides encore avaient été constatés par le même observateur en septembre 1871. Le phénomène en question fut, selon ses propres expressions, une manifestation de l'activité, de l'énergie solaire, si remarquable par sa soudaineté et sa violence, qu'il méfiled'^tre, décrit dans les termes et avec les détails donnés par le témoin lui-même :

« Le 7 septembre, à midi précis, celui qui écrit (Young, Boston Journal of Chemistry) avait étudié au télespectroscope une énorme protubérance, ou nuage d'hydrogène sur le bord oriental du Soleil. Elle était restée depuis le midi précédent sans changement appréciable, longue, basse, calme, ni très-dense ni brillante (fig. 51 , 1), n'ayant rien de remarquable, si ce n'est son diamètre. Elle était composée en grande partie de filaments à peu près horizontaux et flottant au-dessus de la chromosphère ; sa surface inférieure avait une hauteur de 15 000 milles, mais elle était reliée, comme c'est le cas ordinaire, à la surface chromosphérique par trois ou quatre colonnes verticales, plus brillantes et plus vives que les autres parties. Lockyer compare de telles masses aux figuiers du Bengale. En longueur, elle mesurait 3' 45", et en élévation 2', à sa surface supérieure ; c'est-à-dire 100000 milles de long sur 54 000 milles de hauteur (161 000 kilomètres sur 87 000 kilomètres).

« A midi 30 minutes, heure où je fus appelé au dehors pour quelques minutes, rien ne faisait présager ce qui allait arriver, si ce n'est que le pilier soutenant l'extrémité méridionale était devenu extrêmement brillant et singulièrement courbé d'un côté, et que près de la base du pilier nord s'était déve-

loppé spontanément un petit amas brillant, ayant la forme d'une nuée orageuse.

« Quelle ne fut point ma surprise quand, revenu moins d'une demi-heure après (à 12'' 55""), je vis que dans ce temps l'objet tout entier avait été littéralement réduit en morceaux par quelque incroyable explosion de bas en haut. A la place du nuage en repos que je venais de quitter, l'air (si

lit' 55'"

Fig. 51. Explosion d'une protubérance nuageuse à la surface du Soleil, d'après l'observation du professeur Young.

je puis employer cette expression) était parsemé de débris flottants, de fdaments en forme de fuseaux verticaux (de 10" à 30" de longueur sur 2" ou 3" de largeur), plus brillants et plus serrés là où se trouvaient les piliers, et s'élevant rapidement.

« Quand je les aperçus en premier lieu, quelques-uns de ces fdaments avaient atteint déjà une hauteur d'à peu près 4' (161 000 kilomètres) ; je pus ensuite sui\Te des yeux leur

mouvement ascensionnel, qui, en dix minutes, les porta à 200000 milles au-dessus de la surface solaire. Ces nombres furent obtenus par une mesure soigneuse ; la moyenne de trois déterminations concordantes donne 7' 49" pour l'extrême altitude atteinte. J'insiste particulièrement sur cette mesure, parce que, à ma connaissance, la matière chromosphérique (l'hydrogène rouge en ce cas) n'avait point été observée jusqu'ici à une hauteur dépassant 5'. La vitesse d'ascension de 166 milles (260 kilomètres) par seconde, est la plus considérable de toutes celles constatées jusqu'ici. La figure 51 donne

Fig. j1. Singulière Iransformation d'un image protuijéiantii'l, d'après Young.

une idée générale du phénomène au moment où il atteignit son élévation maximum.

« A mesure que les filaments s'élevaient, ils s'effaçaient graduellement comme une nuée qui se dissout; à P 1^6'", quelques parcelles nébuleuses, et plus bas, près de la chromosphère, quelques bandes plus brillantes restaient seules à la place du phénomène. Mais, dans cet intervalle, le petit nuage orageux avait grandi, s'était développé d'une façon surprenante en un amas de flammes roulant en changeant incessamment de forme, pour parler selon les apparences. D'abord, ces flammes étaient comme refoulées en bas, le long de la sur-

face solaire ; puis elles s'élevèrent comme ime pyramide de 50 000 milles de hauteur, dont le sommet s'étira en longs filaments fort curieusement enroulés en arrière et de haut en bas, comme les volutes d'un chapiteau ionien; à la fin elles s'affaiblirent, et à 2^ 30" elles s'évanouirent comme tout le reste. La figure 52 montre ces flammes dans leur plein développement, à I''40'", puis à l^ 55"". »

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