‹ Le ciel sur la terreChapitre 48 sur 120 · DE LUI FAIRE RECEVOIR LES SACREMENTS DEVAST QDE DE UOORIR · texte numérisé non relu

DE LUI FAIRE RECEVOIR LES SACREMENTS DEVAST QDE DE UOORIR

La maîtresse de Jacqueline étant tombée malade, cette fille admirable la servit environ l'espace de onze mois avec tant de soin, non-seulement pour le corps, mais, ce qui est le plus important, pour la guérison de

son âme, elle gagna tellement son alVection cl s'insinua si doucement dans son esprit, qu'elle prit la liberté de lui parler de la religion. Par la force des saintes raisons que Dieu lui donna, elle toucha enfin le cœur de celte femme, lui fit abjurer l'hérésie en secret, lui enseigna toutes les prières qu'elle savait selon l'usage do, la sainte Église catholique, et, bref, Dieu conduisant son dessein, elle trouva le moyen de faire confesser plusieurs fois la pauvre malade.

Un jour, avec esprit de simplicité chrétienne, ayant entendu la messe à Annemasse, et ayant découvert à M. Henri Avrillon, curé do cette paroisse» comme quoi elle avait converti sa maîtresse , elle ajouta que cette bonne âme avait un très-grand désir de communier, mais que, par crainte de son mari, celte femme n'osant pas sortir de Genève, elle lui demandait une hostie consacrée pour la lui porter. En disant ces mots, elle présenta un beau mouchoir et bien blanc, assurant le curé qu'elle ne toucherait point l'hostie avec les mains, et la ferait recevoir avec très-grande révérence à sa chère maîtresse qui allait mourir. Mais le bon curé n'avait pas le pouvoir de lui remettre entre les mains, quoique irès-pures, le trésor du ciel et de la terre. Jacqueline, bien affligée de voir sa maîtresse hors de l'espérance de recevoir le pain des anges, qui fortifie le juste en ce passage de la mort, eut recours à la sainte Vierge; elle lui demanda la faveur pour sa maîtresse languissante qu'elle reçût la sainte communion avant de mourir.

Elle fut sin<^ulicrement consolée peu de jours après. îVotre-Seigneur, pour accomplir les desseins admirables de sa providence, voulut qu'un ambassadeur de France près les cantons de Suisse passât par la ville de Genève : il avait un aumônier à sa suite, personnage très-vertueux : et, comme ce bon seigneur était envoyé dans un pays pour la plus grande partie hérétique, son aumônier portait tontes les choses nécessaires pour dire la sainte messe.

Notre sœur Jacqueline, voyant cet ecclésiastique , fut inspirée de s'adresser à lui : elle lui découvrit son secret, et lui dit qu'il ne devait appréhender aucun péril en celte action ; parce que, sa maîtresse étant si malade, elle avait la charge de veiller proche d'elle, et que durant le gros de la nuit, lorsque tous ceux du logis seraient endormis plus profondément, elle l'introduirait dans la chambre où il aurait tout le temps qu'il lui plairait pour entendre la confession de la pauvre malade, et de lui donner ensuite le viatique, qu'elle attendait pour achever son mortel pèlerinage.

Le bon ecclésiastique fut touché sensiblement d'une proposition à laquelle il s'attendait peu dans'la ville capitale de l'hérésie. Considérant l'obligation où sont les prêtres d'assister les fidèles et de leur administrer les sacrements en cette extrémité, même au péril de leur vie, il répondit qu'il irait très-volontiers entendre la confession delà malade et lui administrer le sacrement de la pénitence; mais que, pour lui donner la

sainte communion, il n'était pas en son pouvoir, n'ayant point d'hostie consacrée, étant défendu de dire la messe dans Genève. Notre sœur Jacqueline, remarquant le zèle du charitable aumônier, ne se découragea point. « Monsieur, lui dit-elle, s'il vous plaisait, je trouverais bien un moyen pour vous faire dire la messe. »

Elle lui raconta comme quoi elle avait caché des soldats catholiques dans un vieille cave, et qu'il lui serait facile de dresser une table dans la même cave, de la couvrir de nappes bien blanches, selon qu'il ordonnerait, le plus promptement qu'il serait possible, et que des chandelles pourraient servir au lieu de cierges en cette nécessité où la charité de Notre Seigneur Jésus-Christ et celle du prochain devaient le presser à ne refuser point cette grâce. Le vertueux, ecclésiastique admira de plus en plus la sagesse et l'infusion de l'esprit de Dieu sous la simplicité évangélique de cette servante : quelque péril qu'il remarquâten cette entreprise, il s'ofi'rità faire tout ce qu'elle lui proposait. Elle ne perdit pas un moment. Dans cette cave obscure, elle dressa promptement un autel pour offrir ce sacrifice que le Fils de Dieu voulut instituer la nuit, et qui est une Cène ou un banquet de lumière. Tous ceux du logis s'étant retirés dans leurs chambres pour dormir, Jacqueline avertit le charitable confesseur que l'heure était commode. Il trouva la nouvelle convertie dans de saintes impatiences de s'unir à son Dieu sur la terre par le Sacre-

ment de l'amour, et de recevoir réellement sous les espèces sacramentelles le corps précieux du Rédempteur qu'elle espérait d'aller voir bientôt sans voiles dans le ciel. Elle se confessa avec une grande contrition de cœur et douleur d'esprit des péchés de sa vie passée, et principalement de son obstination dans l'hérésie qu'elle abjura encore. Ensuite, son confesseur lui ayant donné l'absolution, alla tout du même pas célébrer la sainte messe dans cette cave on il trouva tout bien préparé. Un officier de la maison de l'ambassadeur l'accompagna pour lui servir la messe, et la chère sœur Jacqueline l'entendit.

Bon Dieu ! que cette cave obscure fut resplendissante el remplie de brillantes lumières durant le saint sacrifice ! trois seules personnes visibles y composaient le train de ce roi immortel, qui s'y offrait à son Père par les mains du-jirêlre; mais en vérité je crois qu'un million d'esprits delà milice céleste y accoururent pour en être les spectateurs et les admirateurs.

La messe étant achevée, le prêtre prit la sainte hostie, qu'il avait consacrée, et la porta révéremment dans un corporalier ; suivi de l'officier et de la dévote servante, il rentra dans la chambre de la bonne malade, et, lui ayant fait un discours succinct sur la grandeur du gage qu'elle recevait, elle renouvela sa profession de foi en la présence de ces trois personnes, et le prêtre lui donna le viatique du salut, qu'elle reçut avec des consolations inexprimables. Après

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quoi ratimônier et le vertueux oflicier, qui avaient les yeux baignés de larmes de joie, se retirèrent sans bruit. La dévote Jacqueline passa le reste de la nuit proche le lit de son heureuse maîtresse, à lui rendre les services nécessaires; et lorsque la maladie l'empêchait de dormir, elle l'entretenait du bonheur ineffable dont elle venait d'être faite participante.

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