SAINT LIGUORI
ÉVÈQIE DE SAINTE-AGATDE DES GOinS.
Saint Alphonse-Marie de Liguori, une des plus grandes lumières du dix-huitième siècle, vint au
monde dans un faubourg de Naples appelé Marianella, le 27 septembre 1696. Issu d'une ancienne l'amille patricienne, il eut le bonheur d'avoir un père et une mère qui avaient une foi vive et menaient au milieu des richesses une vie austère et vraiment chrétienne. Ayant terminé ses études d'une manière brillante, il entra au barreau, où déjà ses talents lui avaient acquis une réputation bien méritée, lorsqu'il crut devoir obéir à Dieu qui l'appelait au sacerdoce. Dévoré du zèle du salut des âmes, il donna de nombreuses missions, et établit l'ordre du très-saint Rédempteur pour exercer cet auguste ministère des missions. Toujours embrasé d'un zèle infatigable, il consacrait tous les instants de sa vie à la prédication de l'Evangile et à la direction des âmes. Forcé d'accepter l'épiscopat, il donna tous ses soins à son troupeau ; épuisé de veilles et de fatigues, il se démit de son siège épiscopal de Sainte-Agathe, et, après douze ans passés dans la solitude, au milieu des religieux Rédemptoristes, ses enfants, le 1" août 1787 il rendit son dernier soupir à l'âge de quatre-vingt-onze ans. L'amour de Jésus-Christ résidant dans la divine Eucharistie, c'était là la vie de son âme ; aussi ses livres sur cet adorable sacrement font les délices des âmes fidèles.
AMOUR DE ;::SL'S-CHI1IST DANS L'ECCIUr.ISTIE.
« Quel raffinement d'amour, dit saint François de Sales, ne serait pas celui d'un prince qui, étant à
table, enverrait à un pauvre une portion de ses plats? Quel ne serait-il pas encore s'illui envoyait son dîner? Quel ne serait-il pas enfin, s'il lui envoyait un morceau de son bras, afin qu'il s'en nourrit! Jésus dans la sainte communion nous donne pour nourriture, non-seulement une partie de son dîner, une partie de son corps, mais tout son corps : Prenez et mangez^ ceci est mou corps.
« Il donne tant, qu'il ne peut pas donner davantage, dit saint Augustin, /j/î/s rfore MO?i/JOfi«L L'amour lui fait oublier sa dignité, dit saint Bernard. L'amour, dit saint Jean Chrysostome, ne s'enquiert pas des convenances, quand il veut se faire connaître à l'objet aimé. Saint Bernard avait donc raison de dire que ce sacrement est V amour Je l amour, et sainte Madeleine dePazzi, d'appeler le jeudi saint le jour de l'amour.
« Oh si les fidèles comprenaient le grand bien que la communion fait à l'.àme ! Jésus est le maître de toutes les richesses, car son Père l'a fait Maître de tout. (Saint Jean.) Or, quand Jésus vient dans une àme par la sainte communion, il apporte avec lui des trésors immenses de grâce. Saint Vincent Ferrier disait qu'une communion fait plus de bien à l'âme qu'une semaine de jeûne au pain et à l'eau. Saint Grégoire de Nice dit que la communion est cette cave dont parle le Cantique des cantiques, où l'âme s'enivre de l'amour divin, au point d'oublier la terre et toutes les créatures, c'est là proprement ce qu'on appelle languir d'amour.
« Oh ! quelles sont belles les flammes d'amourque Jésus allume dans les âmes qui le reçoivent avec un grand désir dans la sainte communion! Sainte Catherine de Sienne vit un jour, dans les mains d'un prêtre, Jésus devenu sacrement, pareil à une fournaise d'amour; sainte Rose de Lima disait qu'il lui semblait, dans la communion, recevoir le soleil.
« Mais, dira quelqu'un : Je ne communie pas « souvent parce que je suis froid envers l'amour « divin ; celui-là, dit Gerson, ressemble à un homme « qui ne veut pas approcher du feu parce qu'il a « froid.
« Quand vous devez communier, disait Jésus- « Christ à sainte Mathilde, désirez tout l'amour qu'un « cœur peut avoir pour moi, et je regarderai ce désir « comme s'il était réellement l'amour que vouscher- « chez. »
« Pourquoi, ditle Seigneur, ne voulez-vous plus venir « à moi? Est-ce que vous m'avez trouvé comme une « terre stérile ou tardive, quand vous m'avez demandé « des grâces? Saint Jean vit le Seigneur la poitrine pleine de lait, c'est-à-dire de miséricorde, et ceinte d'une bandelette d'or, c'est-à-dire de l'amour avec lequel il désire nous dispenser ses grâces. Vidi prxcinctum ad mamiUas zona mireâ (Apoc. i, 15) . Et c'est dans le très-saint Sacrement qu'il a coutume de les distribuer avec plus d'abondance ; de même qu'une mère qui a le sein plein de lait va chercher ses enfants pour le leur faire sucer, alin qu'ils la déchargent
(le ce poids, de même le Seigneur nous appelle à ce Sacrement d'amour et nous dit: uAil libéra mea portabimini : quomodo si cui mater blandiatur, ita eyo consolabor vos.»
La comtesse de Feria, devenue religieuse de Sainte- Claire, demeurait autant de temps qu'elle le pouvait devant le très-saint Sacrement, c'est pour cela qu'on l'appelait l'épouse du saint Sacrement ; là, elle recevait continuellement des trésors de grâces. Un jour qu'on l'interrogeait sur ce qu'elle faisait pendant tant d'heures devant le saint Sacrement, elle répondit : « J'y resterais pendant toute l'éternité ; que fait- « on devant le très-saint Sacrement ? et que n'y faitce on pas? que fait un pauvre devant un riche? quo « fait un malade devant son médecin ? qu'y fait-on ? « On remercie, on aime et l'on demande !» Oh ! que ces paroles dernières ont de valeur pour se tenir avec fruit devant le saiat autel !
nARIE EUSTELLE
Marie Eustelle, couturière, née à Saint-Paliais de Saintes, le 19 a^ril 1814, est morte le 29 juin 1842.
SE:»TUIESTS de cette jeune et admirable TUF.GE 5UR LA DIVISE EUCiURISTlE.
« Que j'aime à m'approchei- du tabernacle où repose le symbole de l'amour d'un Dieu pour les hommes! de ce trùne de grâce où l'amour efface l'éclat
de ses grandeurs ! J'ai quelquefois alors des pensées extravagantes : par exemple, il me semble voir approcher de moi ce ciboire sacré, où réside ce Dieu d'amour, et je me figure le tenir entre mes mains. 0 mon Dieu ! quelle pensée ! que n'est-elle une réalité! Je presserais ce vase d'amour contre mon cœur. .. Mais que dis-je? cette faveur ne m'est-elle pas accordée chaque jour. C'est trop ; c'est trop pour cette vie ! je prie quelquefois Noire-Seigneur ou de modérer ses faveurs, ou de me donner plus de force pour les soutenir.» (Lettre XV.)
« 0 amour de Jésus ! que tu as de puissance sur les cœurs qui se soumettent à ton doux empire! comme tu es fort ! la mort devant toi n'est que faiblesse. C'est dans le sacrement adorable de l'Eucharistie que se trouve cet incendie d'amour, c'est à cette source sacrée, dont les eaux jaillissent jusqu'à la vie éternelle, que nous devons aller étancher notre soif; c'est à ce tabernacle que nous devons aller chercher l'agneau immaculé qui seul peut rendre à notre âme la blancheur éclatante de son innocence première. Pauvre Jésus I il n'est pas aimé ! il n'est pas connu! ô aveuglement ! ô stupidité du cœur de l'homme ! que ne m'est-il donné de soumettre tous les cœurs au joug du saint amour!...
« Jésus règne en moi; il me possède et je l'aime uniquement. 0 sainte Eucharistie! c'est toi qui m'enlèves ainsi à moi-même; tu me transportes déjà dans la région céleste. Que je t'aime ! tu fais
mes délices ; lu me fais mourir pour mieux revivre. Laisse-moi expirer à tes pieds ; la mort m'est un gain.» (Lettre XVI. j
« Que Jésus a de charme pour mon âme ! divine Eucharistie ! 0 Jésus, doux miel de mon cœur, ma vie et l'âme de ma vie ! 0 mon père, que je l'aime ! que j'aime à vous le dire! Je me sens soulagée en vous disant que je l'aime!
a Oui, mon adorable maître, vous savez combien je vous chéris ; vous savez combien je m'estimerais heureuse de mourir pour vous témoigner mon amour ! Que ne puis-je aussi mourir pour vous faire aimer ! Je désire vous faire aimer de l'amour dont vous vous aimez vous-même. » (LettreLlII.)
« Le disciple bien-aimé n'est pas le seul sur le sein du bon Sauveur : il est aussi donné à sa pauvre servante d'y reposer avec amour, de sentir le mouvement de ce cœur qui bat pour elle. Unie à ce cœur adorable, elle se nourrit d'amour. C'est de là que lui vient l'onction qui l'instruit et l'éclairé. Ah ! par ce cœur on sait tout ce qu'il importe de savoir. Aussi je ne veux d'autre livre que ce cœur divin. Là, toutes les âmes qui appartiennent à Jésus vivent de la vie dont il vit lui-même dans le sein de son Père céleste. 0 monde pervers, disparaît pour moi ! J'ai trouvé sur la poitrine de Jésus la sainte ignorance qui est préférable à toutes les lumières des docteurs, et la folie sacrée de la croix, qui vaut mieux que toute la prétendue sagesse des philosophes. Je ne veux, moi,
qu'une seule science, celle de mon Jésus qui ne m'apprend qu'à m'attaclier à lui, à n'aimer rien que lui, ou que pour lui. » (Lettre LXVIII.)
« 0 mon Dieu ! que les transports de l'amour céleste sont martyrisants pour l'âme qui en est atteinte ! mais que celle douleur estaimable ! Ah ! s'il ne m'est pas permis d'employer ma faible voix à faire connaître à l'univers l'amour ineffable du Dieu rédempteur, qu'au moins il me soit donné de vous confier mon âme tout entière, et de m'entretenir avec vous, mon père, de celui qui est seul bon, seul doux, seul aimable, seul digne d'être aimé, de Jésus notre père, notre roi, notre ami, notre compagnon d'axil, noire tout. Oh! qu'il est beau ce Jésus, l'amour incréé ! et néanmoins il est si méconnu, si oublié, si méprisé ! Je viens de son sanctuaire : ah ! dans quelle disposition il a mis mon âme durant ces précieux instants ! Le dire est^impossible. Tout ce que je sais, c'est que mon esprit n'avait point de pensées, mon cœur point de sentiments pour s'exprimer en présence de ce Dieu trois fois saint.
« Ah ! mon père, vous le savez, vous à qui ces secrets ne sont point inconnus : l'Eucharistie n'a plus de nuages pour la foi vive. 0 sacrement de mon Dieu, que vous êtes nécessaire à mon âme ! ô Jésus ! que j'aime ce nuage qui enveloppe votre majesté sainte ! 0 mon Sauveur I je ne suis plus près de vous, je veux dire près de votre sacrement; mais mon cœur se reporte sans cesse vers vous, objet chéri I Je
VOUS vois SOUS ces fragiles espèces, environné d'une multitude d'esprits qui sont mes amis, parce qu'ils aiment Jésus, et que j'aime à être avec eux. Demandez à cet unique Tout qu'il m'accorde, malgré mon indignité, la faveur inappréciable d'expirer à ses pieds, au pied de ce tabernacle que j'ai choisi pour ma demeurejusqu'au jour de l'éternité. 0 vous, mon père, qui aimez bien plus que moi le Dieu de l'Eucharistie, indiquez-moi le moyen de l'aimer davantage ; demandez à ce Dieu de charité qu'il me fasse pénétrer de plus en plus les secrets de son amour. » (Lettre LXXIX.)
« Le sacrement de l'Eucharistie est le chef-d'œuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonté d'un Dieu. Quels sentiments doivent animer votre âme, en la présence de ce Jésus, qui. Dieu comme son Père, éternel comme son Père, devant qui l'univers n'est qu'un point, qui, par un seul acte de sa volonté, pourrait réduire cet univers au néant, s'abaisse, par l'excès de son amour, sous les faibles espèces du pain, pour devenir notre nourriture! Chère Marie, c'est à cette source de tous biens que vous devez aller puiser souvent ; c'est à cette fontaine d'eau vive que vous devez aller étancher la soif de votre âme. Oh ! si les personnes du monde savaient quels délicieux plaisirs on goûte à ce banquet sacré, je ne doute pas qu'elles ne renonçassent à toutes leurs fausses joies, pour s'enivrer à longs traits à la source de l'éternelle vérité. Pour vous qui avez goûté cet inénarrable bonheur, hâtez-
VOUS de l'augmenter par une communion, autant que possible plus fréquente .Faites vos délices de cet aliment divin; que Jésus dans l'Eucharistie vous soit lout en toutes choses ; regardez-le dans ce sacrement d'amour comme votre père, votre frère, votre ami, à qui vous devez confier toutes vos peines. Oh I comme il se plaît à voir à ses pieds une âme qui connaît sa misère, qui la lui confesse ! Comme il verse sur elle, en abondance, les libéralités de son amour ! Aimez donc à vous entretenir avez lui autant que vos devoirs vous le permettent ; et si vous ne pouvez, en cela, satisfaire votre désir, transportez votre cœur et ses affections vers le tabernacle où il repose. Lorsqu'on aime une personne et qu'on ne peut la voir, du moins on pense à elle, on s'en souvient avec plaisir, on se la représente. Faites de même, ma chère Marie ; au milieu de vos occupations, rappelez-vous le souvenir de Jésus-Christ dans la divine Eucharistie. » (Lettre CLXl.) « Eucharistie I ô ma vie I ô l'âme de ma vie ! Eucharistie ! que ce mot résonne délicieusement au dedans de moi-même ! 0 l'objet de tout ce que je pense, de tout ce que je crois, de tout ce que je veux ! Voilà notre chez nous, en attendant ce glorieux chez nous que nous habiterons toute l'éternité ! Consumezvous à la flamme eucharistique ; n'ayez que pour elle d'âme, de cœur, d'esprit, de pensées, de sentiments, de paroles, d'intention, d'amour, de vie, de respiration, de goût. Que votre être entier ne soit qu'un écoulement continuel vers ce Jésus , renfermé si
amoureusement dans la prison de son tabernacle. » (Marie Eustelle, Lettres, 1. 1.)
LA SŒUR mARIE-ANGE
TRANSPORTS d'aUOCR DE SŒOR MARIE -ANGE FOl'R LA SAINTE COHMCMOX.
« Unejeune personne, d'une grande naissance mais d'une piété plus grande encore, dont la très-sainte Eucharistie faisait toutes les délices, intimidée par les dangers du monde, les obstacles qu'il apporte à la fréquente communion, et persuadée que la douceur de cette manne cachée ne peut être bien goûtée que par ceux qui se dérobent au monde, résolut, après avoir perdu sa mère, de fout abandonner pour pouvoir seprocurer le bonheur de communier souvent. Elle quitta le palais paternel, dit adieu à la douce contrée qui la •vit naître, et se rendit dans un monastère éloigné, pour ne plus s'occuper que de celui qui était son amour, dans le secret de l'ombre et du silence. En arrivant dans le séjour d'innocence et de paix qu'elle avait choisi, elle ouvrit les replis les plus secrets de son cœur à la supérieure et au confesseur du monastère, deux saintes âmes, et leur avoua que le plus puissant motif qui l'avait engagée à quitter le monde était l'espoir de pouvoir approcher plus souvent et plus dignement de l'auguste sacrement de ce Père tendre qui aime ses enfants jusqu'à les nourrir de sa propre substance à la table de son amour. La supé-
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périeure, de concert avec le confesseur, touchée de la tendresse que cette amante de Jésus-Christ ressentait pour le divin époux de son âme, et ne pouvant refuser à une foi si vive et si pure ce qui faisait son unique bonheur, lui permit, après quelque temps d'épreuves, une fréquente communion ; et une année après qu'elle eut prononcé ses vœux, une communion journalière. Qui pourrait dépeindre le bonheur de la sœur Marie-Ange (c'était son nom), de pouvoir se nourrir tous les jours de ce pain éternel descendu du ciel, et qui en renferme les délices, de cette viande céleste de cette divine Eucharistie, de ce sacrement de Jésus-Christ, mystère d'amour, en un mot, de ce corps adorable de son Seigneur et de son Dieu ? L'âme solitaire de la sœur Marie-Ange se nourrissait de Jésus et d'espérance ; toute à Dieu, elle bénissait sa main miséricordieuse, qui l'avait retirée du monde et éloignée des tabernacles des pécheurs, oià tout est perfidie, tromperie, séduction, où l'on ne rencontre que des biens faux, des ombres, des fantômes de bonheur qui se jouent des hommes et conduisent à des maux véritables. Elle passait tous les moments dont elle pouvait disposer devant le très-saint Sacrement, semblable à une colombe gémissante d'amour ; et souvent, après y être restée une journée entière, lorsque tout sommeillait, elle se levait pour y retourner encore.
« Le silence de la nuit, les pâles rayons de son astre traversant les antiques fenêtres de l'église ; la
statue colossale de la sainte Vierge, derrière l'autel, tenant dans ses bras tutélaires l'enfant divin qui aime et qui veut être aimé ; l'ombre des colonnes qui entouraient le sanctuaire semblaient lui murmurer tout bas le doux nom de Jésus, Là, comme un lis penché, les deux mains sur son cœur palpitant d'amour et de bonheur, elle disait avec une voix qui, par intervalles, expirait de tendresse : « Sacrement de mon « Dieu, Jésus, ma vie et mon amour, que j'aime à «être avec vous! Que vous êtes nécessaire à mon « cœur ! Les doux, les tendres sentiments que vous « excitez dans mon âme ! Dieu d'amour, objet divin « de mes félicités sur la terre, quelle paix je goûte « près de vous ! Quelle joie sainte ! quels aimables « transports dans les douleurs mômes et les regrets « de mes offenses ! Devant vous, tout ne m'est plus « rien. Vous seul, ô mon Jésus! m'êtes tout. Ah! « disparaissez de ma mémoire, chefs-d'œuvre de l'art, « palais que j'ai habités, vaine montre de la magnifi- « cencc et de l'orgueil humain ; je ne veux et ne désire « que les chefs-d'œuvre de l'amour de mon Dieu, les « héroïques sacrifices de sa tendresse, une pauvre « cabane, un peu de paille, de simples bergers pro- « sternes pour adorer et bénir. Voilà ce que mon cœur « demande et vient obtenir ici. Autel, lu me rappelles « la crèche. Nouveau berceau de Jésus-Christ nais- « sant, tu renfermes toutes les déhces de mon âme « attendrie. 0 mon Jésus ! en vous sont tous les biens, « en vous est tout l'amour. Grand Dieu, exaucez mes
2i0 SENTIMENTS DES SAINTS
« prières. Puissé-je mourir devant votre tabernacle, « brûlante d'amour ou noyée dans mes larmes! » Et les heures fugitives ramenant le réveil de l'aurore, la trouvaient encore devant l'objet adorable et si cher à son cœur : ce qui ne surprenait point la Communauté, qui connaissait et respectait sa haute vertu, et l'ineffable tendresse qu'elle avait pour le saint Sacrement derautel. Elle avait journellement des preuves que la sœur Marie-Ange ne faisait pas seulement consister son amour de Dieu à répandre des larmes ou à sentir les douceurs et les tendresses que la plupart des personnes désirent pour en faire leur consolation, mais qu'elle le faisait surtout consister à servir Dieu avec courage, avec fidélité, à pratiquer l'humilité. Cependant la supérieure, cette tendre amie de Marie- Ange, après avoir fourni une longue carrière, parson âge, mais plus longue encore par le bien qu'elle avait fait, s'endormit dans le baiser du Seigneur; et son âme, escortée de ses œuvres et de ses vertus, se présenta devant le trône du Tout-Puissant, pour recevoir des mains du Dieu rémunérateur la récompense due à ses fatigues et à ses travaux.
« Marie-Ange recueillit sur sa bouche expirante sa bénédiction, reçut son dernier soupir sur son sein, et ce qui acheva de porter le deuil dans son âme, ce fut la perte de son confesseur,quinesurvécutque de quelques jours à la supérieure. C'était un saint prètre,et un de ces directeurs qui ont toujours sous les yeux la vie de Jésus-Christ etl'étudient sans cesse ; qui aiment à
annoncer plutôt le Dieu qui pardonne que le Dieu qui punit. Il avait gravédans son cœur que, sans la charité du bon pasteur, il était impossible d'exercer le ministère, etqu'un directeur judicieux devait peser toutes choses dans la balance de la charité évangélique, afin de concilier prudemment les lois de la miséricorde et de la justice, les obligations et les facultés du pécheur, la gloire de Dieu et la misère de l'homme. Il sentait profondément les biens infmis que procurait une communion fréquente, et il aimait à dire que, pour communier souvent, il fallait vivre saintement, mais que, pour arriver à vivre saintement, il fallait communier souvent. Les religieuses du monastère dont il était le confesseur, monastère renommé pour sa sainteté, communiaient très-fréquemment, et la sœur supérieure défunte, ainsi que Marie-Ange, presque tous les jours.
« Cependant le Tout-Puissant, ce père des miséricordes, qui aime à guider vers le repos des cieux par l'âpre sentier des souffrances, qui ébauche les saints sur le Thabor, mais qui les achève sur le Calvaire, permit que la nouvelle supérieure ainsi que le nouveau confesseur crussent devoir retrancher à sœur Marie-Ange toutes les permissions et privilèges qu'elle avait eus jusqu'alors, et ne lui permissent de communier que de quinze jours en quinze jours. Elle obéit sans se plaindre. «Pourvu, disait-elle elle-même, « qu'ils me laissent soupirer aux pieds du Dieu que « j'adore. Son amour sera le baume qu'il faut à mes
« maux. Lui seul les connaît. C'est pour lui que je « souffre. II le sait ! il le voit! C'est assez pour mon « cœur. » 3ïais ! accoutumée à s'unir, dans le trèssaint Sacrement, tous les jours à Jésus, son unique bonheur, ce pain de vie qui avait jusqu'alors soutenu son courage venant à lui manquer, contrainte dans sa tendresse, l'àme en deuil, sa santé s'altéra ; pâle, abattue, on ne la reconnaissait plus ; telle qu'une fleur qui s'épanouit le matin par les caresses du zéphyr et les pleurs de l'aurore, répand son doux parfum dans la campagne, et se flétrit peu après le soir ; ainsi sœur Marie-Ange languissait, et plus que jamais, dans le sein des nuits, après avoir arrosé sa triste couche de pleurs, elle allait se prosterner devant le tabernacle qui renfermait Jésus, son bonheur et sa vie, l'objet de son amour et d€ ses regrets.
« Avec une voix entremêlée de sanglots qui paraissaient le gémissement de la colombe plaintive : elle se disait : « Où est ton Dieu, ô 3Iarie-Ange? Que « sont devenus les heureux moments où tu goûtais, à « sa table journalière, les douceurs de cette chair « divine qu'il te présentait, malgré ton indignité? » Puis, d'une voix basse, semblable à la dernière prière du chrétien qui expire, elle soupirait vers lui ces accents de la douleur : « 0 Jésus! mon amour et mon « roi, mon tendre maître et mon Dieu, et l'unique « objet de ma tendresse. Oui, je vous aime, mon « bien-aimé, et la cruelle privation à laquelle on m'a « réduite ne fait qu'accroître mon amour à chaque
SUR LEUCHARISTIE. 24^
« instant. Le torrent des eaux de l'adversité ne peut « ni en suspendre l'activité ni en éteindre les ar- « deurs. » Ce qu'elle souffrait depuis qu'elle n'avait plus la permission d'une fréquente communion ne peut se décrire. Se privant de ses larmes, elle cachait sa douleur à la supérieure, devant laquelle elle n'osait tout au plus faire entendre un soupir pour se plaindre et bénir. Cependant ses jours s'éteignaient au souffle de sa pieuse tristesse, et, succombant enfin à son inconsolable amour, on la trouva un jour évanouie au pied du sanctuaire; elle fut portée à l'infirmerie, où la supérieure se hâta de se rendre, et, la trouvant très-mal, elle ordonna qu'elle fût administrée. « 3Ia « mère, lui dit Marie-Ange d'une voix mourante, « votre fille, succombant à un mal qui la dévore, ne « vivra bientôt plus que dans votre cœur. Le déclin « du jour va peut-être s'éteindre avec elle. Ne me rea fusez pas une grâce que je vais vous demander. « C'est la première fois que votre enfant ose implorer « votre bonté, bonté qu'elle implore de sa bouche « expirante, et avec une voix qui n'a plus que quel- « ques sons à rendre. »
« La supérieure, vivement émue« lui répondit que, si c'était dans son pouvoir, elle ferait tout ce qu'elle désirerait.
« Ma mère, reprit Marie- Ange, depuis longtemps « je languissais dans l'attente de ce beau jour qui « doit me réunir à l'époux de mon âme, dans cet « heureux séjour où sont allés tous mes soupirs de-
'iU SENTIMENTS DES SAINTS
« puis que j'ai le bonheur de vivre dans celte sainte « maison. Il va venir ! Ce Dieu de miséricorde va se « donner à moi en viatique ! 11 vient visiter, consoler, « soutenir, ce Dieu d'amour, son enfant, son épouse, « couverte des ailes de la mort ! 0 ma mère I conju- « rez le Tout-Puissant, dites à mes. bonnes sœurs de « le supplier d'envoyer ses anges, afin qu'ils me dis- « posent à une si belle fête par leurs saintes inspira- « tions, qu'il leur commande de se tenir autour de « moi, afin qu'ils le reçoivent eux-mêmes, quand il « viendra me visiter, afin que tout le temps qu'il « restera avec moi ils lui fassent une cour semblable « à celle qu'il a dans le ciel. Il va venir, le bien-aimé! « C'est surtout l'heure d'amour, l'heure où nous « avons le bonheur de le recevoir en viatique !
« Ma mère, priez donc la Reine du ciel de l'accom- « pagner! Mais, le voilà ! Il m'appelle! Oui, ma mère, « c'est l'accent de cette voix si chère! Il vient ! Pour « la dernière fois je vais le recevoir dans ce sacre- « ment d'amour ; pour la dernière fois il va reposer « sur ce cœur qui ne palpita que pour lui. » Et prenant les mains de la supérieure qu'elle serrait dans ses mains défaillantes, elle ajouta : « Madame, vous « m'avez promis d'exaucer les prières que j'oserais « vous adresser, eh bien ! ma mère, ordonnez que le « chemin par où Jésus, ce roi de gloire , ce Dieu des « hommes et des anges, ce Dieu du ciel et de la terre, « ce Dieu des temps et de l'éternité, ce bien-aimé, « votre époux et le mien, madame, ordonnez que le
« chemin par où il va passer, ainsi que celte salle « où son épouse expire, soit jonché de tleurs. »
« La supérieure, surprise, rélléchit un moment, et lui dit : « Vous allez, ma chère enfant, être satis- « faite. » Et bientôt après, une foule de religieuses parsemèrent de roses, d'oeillets, de jasmin et de mille fleurs qu'elles arrosaient de leurs larmes , l'église, les cloîtres et l'infirmerie.
« Cependant toutes ses sœurs en long cortège, s'avancent, accompagnant, un cierge à la main, le Dieu consolateur, et mêlant leurs cantiques aux tristes sons de l'airain frémissant.
« A l'approche du Dieu trois fois saint, Marie-Ange, malgré son extrême faiblesse, et malgré la sœur infirmière qui voulait la retenir, se précipite de sa couche, et attend, prosternée efc soutenue de quelques sœurs, celui pour qui seul elle respire encore, et reçoit les derniers sacrements avec une tendresse, une piété, une ardeur angélique. Bientôt, sa faiblesse augmentant, elle fut remise sur sa couche, couverte des ombres du trépas ; elle serrait sur son sein l'image de celui qui fut le doux charme de sa vie et priait d'une voix douce ses sœurs, qui fondaient en larmes, de ne point envier son bonheur.
« Il était sept heures du soir lorsqu'elle expira. Ainsi périt d'amour pour son Dieu, à la fleur de son âge, celte amante de Jésus-Christ, pour avoir été privée de celui qu'elle aimait si tendrement. On trouva sur son cœur une médaille où était peint un
saint Sacrement avec cette devise : C'est pour lui que j'existe. Et plus bas était écrit d'une main tremblante et probablement peu de temps avant sa mort : C'est pour lui que j'expire.'»
«Ah ! si nous pouvions aimer comme Marie-Ange! Toutes les délices de la vie spirituelle consistent dans le goût de l'adorable Eucharistie. C'est un avantgoût du paradis dont il y a peu de véritable notion dans le monde, à cause de la grande disproportion qui se trouve entre les mets corruptibles de la table des hommes et les mets incorruptibles de la table de Dieu. Ah ! qu'il en est peu qui, comme la sœur Marie-Ange, aient l'expérience de ce goût exquis du pain des anges et de la chair de l'agneau sans tache ! Mais ceux que Jésus a établis dans son amour, ceux qui, pour lui plaire, ont renoncé aux satisfactions des sens, éprouvent quelquefois, dans la communion, des délices ineffables que renferment la vérité, la charité, la beauté divine , devenues la nourriture des enfants de Dieu. L'âme à qui Notre- Seigneur fait celte grâce remporte de la communion une impression de Dieu qui la ravit, et qu'elle ne peut expliquer ni comprendre que comme saint Paul et les mystiques parlent de Dieu. On dit ce qu'il n'est pas, ne pouvant dire ce qu'il est: on dit que ni l'œil n'a vu, ni l'oreille entendu, ni l'esprit humain compris rien de semblable. Quand Assuérus descend de son trône, pour recevoir entre ses bras Esther qui s'évanouit à la vue du grand éclat dont sa
majesté est environnée, quand il l'appelle sa sœur, et qu'il la console si tendrement, elle tombe dans une autre défaillance que cause l'amour, et qui est accompagnée de délices ineffables. Ainsi quelques saintes âmes, après avoir reçu le corps du Sauveur» perdent l'usage des sens, demeurent ravies, hors d'elles-mêmes, et comme abîmées en Dieu; c'est dans cette extase qu'elles entendent dire au divin Epoux des choses que nulle langue ne peut exprimer. Mais qui sera digne de participer à cette faveur? Qui? Celui qui, comme Marie-Ange, a le courage de se dépouiller de tout, ou réellement ou de volonté, pour l'amour de Dieu seul. » {Lettres à Eugène, par le baron de Géramb.)