L'AVENIR DU CINÉMA
Je viens d'esquisser l'activité présente du cinéma dans ses multiples domaines, ainsi que les principes essentiels qui sont à la base de la réussite possible d'une production cinématographique.
Je voudrais parler maintenant de l'avenir du cinéma.
Problème complexe, d'autant plus délicat qu'il entraîne une étude sommaire d'éléments divers, qui sont à la base de l'évolution de notre art, évolution conditionnée par deux facteurs : les idées nouvelles ; les progrès de la technique.
Il n'est pas d'exemple» je crois, qu'un art évolue dans une ligne droite. J'entends par là la possibilité pour cet art d'emprunter des chemins de traverse, en éparpillant son activité créatrice dans des genres plus ou moins heureux.
Est-ce une raison pour en inférer que cet art devient décadent, et qu'au lieu de s'épurer, il
incline à des manifestations qui ne rehaussent nullement son prestige ?
Soyons juste. S'il en était ainsi, on pourrait l'aire le même reproche à la littérature. Or, ce n'est pas parce que certaines créations littéraires s'inspirent de sujets peu élevés, qu'il faut étendre à l'ensemble de la littérature une apprécia tion fondée sur des genres particulier.
Pareillement, si certaines productions cinématographiques semblent indiquer un piétinement, voire une régression, il serait injuste d'en conclure que l'art cinématographique en général n'a pas, depuis sa naissance, marqué une courbe ascendante.
Encore que la mentalité du public et son goût présent servent de guide à la production cinématographique, ce ne sont pas là les seuls éléments qui influent sur l'évolutin de notre art.
Parfois même, cet engouement du moment contient le germe de la réaction de demain. Cette réaction se manifeste sous la forme d'esprits nouveaux, dont l'apport d'idées neuves renferme toujours des possibilités intéressantes d'expressions et une variété dans leur mode de présentation.
Tous ceux qui, de près ou de loin, s'intéressent au cinéma, contribuent dans une mesure plus ou moins grande à son évolution.
En premier lieu, la critique des films, — aujourd'hui fort bien faite — qui s'efforce de discerner les qualités et les défauts des productions cinématographiques et concourt ainsi à son amélioration constante.
C'est le cinéma d'amateur, en format réduit,
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qui est en grande partie la pépinière des cinéastes de demain. L'enthousiasme, le désintéressement de ces fervents du septième art, qui apportent toute la fougue d'une croyance réelle, profonde, dans son avenir, donne des résultats extrêmement intéressants. Plus on encouragera les travaux de ces clubs de cinéastes amateurs, plus on favorisera, grâce aux innoArations que ces jeunes apportent, l'évolution de l'art cinématographique.
Mais il est un autre élément auquel nous devons songer : l'émulation continuelle, née de la variété infinie des productions cinématographiques, aussi bien chez nous qu'à l'étranger.
Cette émulation est le ferment indispensable pour stimuler toutes les énergies au service de l'art cinématographique, et Ton ne peut que se réjouir d'une belle réussite de l'écran, quelle que soit son origine.
Aussi bien peut-on regretter une fâcheuse tendance qui se manifeste présentement : je- veux parler du souci qu'ont certains de nos producteurs de vendre à l'étranger les droits d'adaptation d'une œuvre cinéma tographique, créée en France, dans notre langue.
Cette œuvre cinématographique française a été bien accueillie par le public. Cela veut dire que le scénario présente des qualités réelles. Pour un producteur étranger, — plus particulièrement en Amérique — il est aisé, sous réserve éventuelle de quelques modifications de découpage, de tourner k nouveau ce sujet, pour qu'il convienne parfaitement à la mentalité du public américain.
D'une part, le producteur étranger acquiert les droits de reproduction d'une réussite cinématographique, et, d'autre part, le producteur français trouve là, sous la forme d'un versement substantiel, une partie de l'amortissement du coût de son film.
Quel que soit l'intérêt immédiat de cette façon de procéder, quel que soit le souci de reconstituer fidèlement le film tourné en France, il n'en reste pas moins vrai que l'œuvre cinématographique nouvelle qui sortira d'un studio étranger aura perdu le caractère de l'esprit français. Cette (( reproduction » ne contribuera plus au rayonnement de la pensée de notre pays...
N' existe- t-il aucun moyen de limiter ces « reproductions » nuisibles à l'évolution d'un art ?
Certains sujets cinématographiques conviennent aux publics de tous les pays, car les sentiments qu'ils expriment et les actions qu'ils provoquent ne sont pas le privilège d'un peuple, mais entrent dans le comportement habituel des individus. Pourtant, nous l'avons vu, ces. sentiments ne se traduisent pas toujours par des réactions identiques...
Or, pour certaines scènes d'un film, il devrait être possible de rechercher un mode d'expression plus conforme à la mentalité d'un public différent du nôtre...
Bien entendu, il ne s'agirait pas, pour obtenir une plus grande diffusion d'un film à l'étranger, de refaire le découpage d'un scénario. Plus simplement, il s'agirait de prévoir, dans ce découpage, quelques développements différents,
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plus particulièrement destinés au marché étranger.
Nous avons vu qu'une grande partie des sujets cinématographiques était tirée du domaine littéraire ou du répertoire théâtral. Peu de scénarios sont nés de la réflexion personnelle. Imagine-t-on l'enrichissement de l'art cinématographique si nos littérateurs et nos dramaturges recherchaient des idées pour scénarios cinématographiques, non plus inspirés de leurs œuvres, mais d'une conception totalement inédite.
Il sont nombreux ceux qui contribueraient ainsi à l'évolution de notre art, par la richesse et l'originalité de leur- pensée.
Après tout, une brillante réussite, au cinéma, n'a-t-elle pas la valeur d'une réussite théâtrale ? Une belle œuvre cinématographique n'est-elle pas capable d'émouvoir et de remuer profondément un public ? L'image animée ne permetelle pas d'exprimer une pensée avec autant de profondeur, surtout depuis que la parole est venue lui prêter son langage ?
Pour un dramaturge ou un littérateur — il en est certains qui l'ont compris — le cinéma est un mode d'expression dont ils peuvent se servir, et dont la souplesse peut rendre toute l'originalité de leur talent.
Il suffit, pour cela, de comprendre la beauté de l'image cinématographique et d'en discipliner les diverses formes d'expression, en les pliant aux exigences de la pensée individuelle.
Il est donc souhaitable que l'art cinématographique ne fasse plus seulement appel à la pensée déjà exprimée, soit dans le livre, soit sur la scè-
ne, mais qu'il trouve constamment un renouveau de jeunesse et d'inspiration dans des idées neuves, conçues pour lui.
L'évolution de l'art cinématographique est lente. Je dis cela pour ceux qui reprochent au cinéma de piétiner ; certains ,même ont prétendu qu'il en était encore aux balbutiements...
Cette évolution est lente, du fait de facteurs divers qui influent sur son développement, et dont on doit tenir compte.
Contrairement à la sculpture ou à la peinture, l'art cinématographique fait appel, pour la création d'une œuvre, non seulement à des collaborateurs spécialisés dans une activité particulière ; photographie, architecture, décoration, mais encore à ce personnage extrêmement important qu'est le comédien.
Or, nous savons que le public aime une œuvre cinématographique pour des raisons diverses. Il ne se rend pas au cinéma uniquement pour voir un film dont la critique dit le plus grand bien, mais aussi parce que le film est interprété par des artistes en renom.
Cette remarque est importante dans ses conséquences : le choix du public n'est pas dicté seulement par un souci artistique, mais souvent au premier chef par le désir de revoir un artiste dont il apprécie la silhouette et le jeu — particularité qui n'est pas sans avoir une répercussion directe auprès des producteurs, dont l'un des soucis constant est de tâter le pouls de l'opinion du public.
Et pareillement pour le choix des sujets, dont
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les genres dépendent dans une certaine mesure de la tendance du moment.
La nécessité de plier l'art cinématographique à ces exigences contrarie et retarde son évolution. Il est difficile sinon impossible d'échapper à ces contingences. C'est là la rançon naturelle du côté universel de l'image animée ; ce privilège, qui facilite la pénétration du cinéma dans les couches profondes des populations, l'oblige en revanche à suivre de très près les fluctuations de leur mentalité.
Il est donc injuste de reprocher à l'art cinématographique son manque d'initiative, qui n'est qu'apparent. Il suffit de mesurer le chemin déjà parcouru depuis ses débuts pour lui faire pleine et entière confiance, et croire à son avenir. Mais cet avenir est conditionné également par les améliorations techniques et les techniques nouvelles, telles que la couleur, aujourd'hui, et peut-être, demain, le relief.
Si le cinéma, dans ses manifestations diverses, tend à donner le reflet de la vie, il semble bien que la couleur ait son rôle à jouer ; un rôle non pas secondaire mais essentiel, puisqu'elle permet la représentation, dans toute la richesse de ses couleurs, du décor de la nature, et que dans un décor reconstitué au studio, les coloris peuvent être interprétés au gré du cinéaste.
Pour le profane, peu averti de la technique extrêmement complexe du cinéma en couleurs, cette distinction entre les couleurs naturelles et celles choisies pour un décor apparaît superflue. En fait, c'est cette distinction qui pose le problème de "la couleur sur son plan réel : problè-
me technique d'une part, artistique de l'autre.
On devine sans peine que, pour rendre la gamme infinie des nuances de la nature, il faut avoir à sa disposition un procédé technique d'une très grande souplesse, capable de sélectionner et d'enregistrer sur la pellicule les nuances les plus suBtiles d'une même couleur, faute de quoi la nature filmée prendrait rapidement l'aspect d'un chromo.
Quelle que soit l'excellence d'un procédé tel que Technicolor, on ne saurait prétendre encore aujourd'hui à une fidélité totale de reproduction, encore que les résultats obtenus s'améliorent de jour en jour.
Mais il en va tout autrement dans un décor reconstitué au studio, où l'on peut pallier à l'insuffisance de souplesse d'un procédé par un choix judicieux de coloris et une harmonie de tons qui donnent une illusion quasi-parfaite de la couleur « interprétée » par le talent d'un artiste.
Le public a manifesté une approbation sans réserve pour une production située dans le milieu de la haute couture, où l'on pouvait admirer de jolies créations présentées par des mannequins, et surtout un concours original, prétexte à un défilé des robes de style, où le drapé des étoffes était rendu plus attrayant encore par le jeu chatoyant des couleurs.
Cette brève illustration ne permet peut-être pas de conclure que tous les sujets cinématographiques se prêtent avec une égale facilité à la photographie en couleurs. L'impression de réalité qui se dégage d'une scène filmée dépend
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également d'un éclairage convenable, permettant de donner du relief aux gens et aux choses. C'est cet éclairage qui souligne le dessin des visages, anime leur expression et les environne d'une lumière ambiante, nécessaire pour préciser les contours du décor où la scène est située.
Nul doute que cet éclairage puisse se traduire en nuances colorées, mais il est certains genres de films pour lesquels la couleur ne joue pas le même rôle prépondérant, où, par la nature même du sujet traité, elle n'est pas indispensable à la vérité de la scène. Je veux parler, entre autres, de ces films d'atmosphère, où une partie de l'action est plongée dans la pénombre.
Et même si cette couleur était jugée indispensable, elle se fondrait alors dans une grisaille où l'on discernerait mal la subtilité de ces jeux d'ombre et de lumière qui contiennent néanmoins des éléments colorés. Il y aurait là pour l'œil du spectateur une transition insuffisante, lors du passage, par exemple, d'une scène de plein air à la vue d'une grotte mal éclairée.
Pour que ces transitions soient acceptables, au cinéma, dans un film en couleurs, il faut donc que la souplesse du procédé en facilite la production. Le spectateur percevra ainsi un certain reflet coloré qui prolongera la continuité de la couleur.
C'est donc revenir à une souplesse d'expression qui seule pourra permettre d'apprécier et de juger si la couleur cinématograhique s'apparente, dans tous les cas, à la couleur réelle.
Qui d'entre nous n'a pas eu l'occasion déjà de voir sur un écran cinématographique les résul-
tats obtenus par le procédé dit des anaglyphes, qui, grâce à une technique spéciale de la prise de vues, permet au spectateur d'avoir l'impression du relief en chevauchant simplement des lunettes bicolores ?
On se rend compte alors de l'effet produit par un train venant sur la salle, ou par un projectile, — tel une balle de tennis, lancé face au public. Instinctivement, le spectateur esquisse un geste de recul, ce qui met en évidence le côté hallucinant que ce relief peut provoquer dans certains mouvements.
Depuis longtemps, des chercheurs opiniâtres s'efforcent de créer l'illusion de la troisième dimension sans qu'il soit besoin pour cela d'interposer, entre l'œil du spectateur et l'écran, un moyen de lecture intermédiaire. Y parviendrontils un jour ? Faisons-leur confiance...
Cinéma en relief, cinéma en couleurs sont donc, dans l'état actuel des choses, les deux nouveaux horizons qui s'offrent à l'image anîmée. Il n'est pas douteux que ces améliorations ou changements possibles de la technique cinématographique n'influent sur l'avenir du Cinéma. Mais de là à penser que le Film pourrait prendre une signification totalement nouvelle, serait aller un peu vite. L'essence du Cinéma, sa raison d'être, d'exister, ne seraient en rien modifiées. Seulement, il pourrait se faire qu'au travers de ces nouvelles améliorations, le Cinéma se rapproche davantage encore de la vie, nous la montre sous un jour dépouillé complètement, ou presque, de conventionnel.
Et ce résultat ne serait que l'épanouissement
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désirable de cel art qui, pour être jeune, sans doute, nous prouve, par les résultats déjà obtenus, qu'il a su créer un mode d'expression nouveau, profondément humain.