LE FILM COLORÉ
Quelque admirable que se montre, comme reproduction de la vie, le spectacle cinématographique, d'un degré de perfection et d'une tenue artistique tels que le peuple, — toujours attiré, malgré ce qu’en disent les snobs, par le beau, par la nature et par la vie, — délaisse le théâtre pour le cinéma; quelque attrayant que se montre, de plus en plus, et de mieux en mieux, l'écran, véritable fenêtre toujours plus largement ouverte sur la vie réelle, révélée dans sa diversité, dans la variété de ses aspects, dans les multiplicités infinies de ses formes, transportant le spectateur, en une minute, du voyage à l’histoire, de la science à l’art, du drame à la comédie, du pathétique et de la tragédie à la drôlerie, cependant un attrait dernier manquait au film.
La nature n'est que rarement en deuil : L'écran se devait d’agrémenter les charmes de plus en plus raffinés de ses projections, de toute la joie que la couleur donne aux choses, de vivifier la grâce du mouvement par le soleil du coloris. La cinématographie en couleur était donc l’objet des patientes, délicates et si complexes recherches des demi-dieux
que sont ces chercheurs qui dérobent à la nature ses plus intimes secrets et ne croient les posséder que lorsqu'à leur aide ils ont remonté, en une synthèse industrieuse, le mécanisme délicat des choses qu'ils ont analysées.
Ce désir de colorer les projections animées est si grand qu'hier encore on s’astreignait à colorer, une à une, chacune des 30 000 images de certains films positifs, œuvre des plus longues et combien minutieuse. Bien qu'on divise le travail, une même ouvrière peignant têtes et mains, n'utilisant que la couleur chair, une autre peignant les bleus, etc., bien que le coloris au pochoir ait été pratiqué, que de très ingénieuses machines aient été combinées pour le découpage des pochoirs allant de trois pour les films coloriés communs, à sept à huit pour les films richement nuancés, malgré tous ces détours, la couleur ainsi artificiellement appliquée ne rappelait que de très loin le charme et l’attrait que le grand peintre, le Soleil, donne aux choses. Et cependant ces films coloriés, qui revenaient déjà très cher avant la guerre (plus de 2ff le mètre), sont à l'heure actuelle complètement abandonnés. Ils reviendraient en effet à rofr le mètre au minimum.
Mais d’ailleurs voici la cinématographie colorée. L'écran, maître de la couleur. Et ce sont encore les Établissements Gaumont, d’une maîtrise si variée mais toujours élevée en ce domaine du cinéma, qui, par une subtilité et une ingéniosité vraiment merveilleuses, viennent de mettre au point il y a peu d'années, en 1919, le cinéma en couleur.
Pour comprendre la solution, si simple en son
principe, si compliquée en sa réalisation, 1l faut que nous indiquions ce qu'est la trichromie.
Les radiahions lumineuses et la plaque photographique. — Nous savons que la lumière blanche est constituée d’une infinité de nuances, qu'étale, du rouge au violet, la partie visible du spectre. Pour caractériser une couleur bien mieux que par un nom, sur le choix duquel l’adage défend de discuter, nous avons, nous autres physiciens, un procédé d'une précision remarquable. Nous indiquons la longueur d'onde de la radiation lumineuse dont il s'agit. Les radiations du spectre étagent leurs longueurs d'onde de ot, 4 (extrême violet) à oë,7 (extrême rouge). #, un millième de millimètre, Orils’en faut que la plaque photographique enregistre toutes ces nuances, toutes ces longueurs d'ondes. Les plaques ordinaires nous ressemblent. Elles sont, comme nous, aveugles pour l'infrarouge, et elles le restent encore pour le rouge, le jaune et même le vert, Elles ne décèlent aucune longueur d'onde supérieure à of, 5. Par contre, elles sont très sensibles aux radiations ultraviolettes. |
Une source de lumière ultraviolette n’impressionne pas l'œil, mais la plaque photographique est très sensible à son action, si bien que l’on peut, avec des radiations ultraviolettes invisibles, photographier dans l'obscurité. Cornu, dès 1880, observa par ce moyen des radiations à travers uné lame d’argent assez épaisse pour arrêter les rayons du soleil. M. de Chardonnet, en 1883, obtint, au moyen d’un arc élec-
trique absolument invisible à l'œil, la photographie d'objets, invisibles pour l'œil, mais dont la plaque photographique donnait parfaitement l’image. Ce fut la photographie à travers les corps opaques bien avant la découverte des rayons X. Ce procédé peut se prêter à des indiscrétions fort curieuses.
C'est justement parce que les plaques photographiques ordinaires sont si peu sensibles au vert, par exemple, que de riants paysages fournissent au débutant en photographie de si piètres clichés, noirs, tristes et ne rappelant en rien, même avec une bonne mise au point, la réalité observée. On peut, il est vrai, modifier les propriétés des plaques à cet égard. Par un traitement spécial préalable, on arrive à
rendre les plaques sensibles à toutes les radiations visibles, à toutes celles que notre œil perçoit.
Mais il y a bien loin encore de la réalisation d’une de ces plaques sensibles à toutes les radiations visibles — plaques dites orthochromatiques ou 1sochromatiques —, à la photographie des couleurs. Ces plaques permirent toutefois de réaliser celui des procédés de photographie en couleurs qui, à l’heure actuelle, est pratiquement le plus perfectionné, le procédé dit #richrome.
Procédé trichrome. — C'est Ducos du Hauron qui, en 1869, en même temps que Cros, découvrit le principe de ce procédé.
Le principe du procédé trichrome met en cause et résout en même temps une vieille querelle née entre peintres. et physiciens. En s'appuyant sur l’expérience de Newton, ces derniers affirment qu’il y a une
infinité de couleurs simples et qu'aucune ne peut être obtenue par le mélange des autres. Peu nous chaut, disent les premiers; ét avec trois pâtés de couleurs bien choisies, 1ls prétendent donner l'impression d’une nuance quelle qu'elle soit. Au point de vue de l’impression physiologique, de l'effet sur l’œil, ce qui seul les intéresse, les peintres ont raison. Au point de vue de l'analyse expérimentale, ce mélange du bleu et du jaune qui, pour le peintre est du vert reste pour le physicien bien différent de la radiation verte monochromatique du spectre. Le désaccord, en somme, n'existe que dans les mots.
C’est cette, possibilité de donner l'impression de toutes les nuances par le mélange de trois couleurs, un rouge, un bleu et un jaune, par exemple, qui est à la base du procédé trichrome.
Au moyen de plaques. orthochromatiques et par l'interposition d'écrans appropriés, dits écrans sélecteurs et choisis chacun d’une couleur complémentaire de celle qu'on veut sélectionner, Ducos du Hauron prenait trois vues du sujet à photographier en couleurs. Une vue avec écran de couleur complémentaire du ouge, soit donc écran vert ; une vue avec écran orangé, complémentaire du bleu; une troisième vue avec écran violet clair complémentaire du jaune choisi. |
Les trois clichés obtenus ne présentent chacun que l'aspect habituel noir et blanc. Toutefois ils ne sont pas identiques, un objet rouge ou la plage rouge d'un objet (les coquelicots d’un bouquet par exemple) se verra sur le cliché pris avec le secours de l'écran
relatif au rouge et on ne le soupçonnera pas sur les deux autres clichés : Les bleuets n’auront leur trace
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Fig. 16. — Principe de la prise de vue en trichromie d’un film devant permettre la projection colorée 1, 2, 3 sont les trois images simultanément prises de
la vue désirée, sur un film négatif à émulsion panchromatique. 1, image des seuls rayons bleus (exactement bleu violet) de la vue; 2, image des seuls rayons rouges; 3, images des seuls rayons verts (jaune verdâtre), Les faisceaux colorés figurés aboutissent ainsi aux parties respectives du film, par trois objectifs munis chacun d’un écran sélecteur.
que sur la plaque prise avec l’écran relatif du bleu, l'herbe ou les feuilles ne se retrouveront que sur la plaque obtenue avec l'écran relatif au vert. Un objet,
56 LE GINÉMATOGRAPHE.
d’une couleur autre que les trois choisies ici comme fondamentales, donnera sur chaque plaque une trace dont l'importance dépend de la couleur de l'écran employé avec cette plaque (fig. 16).
Tirons trois positifs sur verre des trois négatifs obtenus. Projetons alors ces positifs sur un écran, en ayant soin d'interposer un verre rouge, devant le positif sur verre fait au moyen du négatif obtenu avec la lumière rouge, un verre jaune devant le positif obtenu au moyen du négatif produit par la lumière jaune, un verre bleu enfin devant le positif qui provient du négatif dû à la lumière bleue. Si l’on a grand soin de repérer très exactement les trois clichés de manière à bien superposer les images sur l'écran, on - verra s’y peindre les couleurs”’mêmes de l’objet photographié en même temps que sa forme.
Le principe de la trichromie posé, prenons sur un film négatif, film de prise de vue, simultanément, trois images d’un sujet mobile, cela au moyen de trois objectifs superposés munis chacun d'écran sélecteur approprié. Ces trois images, remarquons-le, sont toutes fro1s noires et blanches. Mais si, prenant un film positif de ces trois images négatives, on projette simultanément ces trois positifs que nous désignerons, bien qu'ils soient tous les trois incolores, par les mots : jaune, rouge, bleu, cela de manière que les trois images se superposent exactement, l'image verte se trouvant alors colorée en vert par l'interposition devant les rayons qui viennent de traverser l'image du film appelée image verte, d'un verre vert, l’image rouge coloriée en rouge par la traversée d’un
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verre rouge, l’image jaune enfin, coloriée en jaune, par un verre jaune, il devient évident que les couleurs
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Fig. 17. — Principe de la projection en trichromie du film positif provenant du film négatif obtenu"suivant le schéma de la figure 16, projection restituant la couleur à la vue projetée. L’éclairage simultané des trois images consécutives 1, %, 3 par la lampe projette sur l’écran, grâce aux trois objectifs munis chacun de son écran coloré, une vue bleue, une vue rouge, une vue verte qui, exactement superposées toutes trois, reproduisent les nuances mêmes de la vue désirée.
se trouveront restituées, en leurs valeurs propres dans l'image unique projetée sur l'écran (voir le schéma de la figure 17).
Que notre film négatif ait, à la prise de vue enregistrée ainsi, un assez grand nombre de trios d'images, seize trios par seconde (fig. 18), par exemple, et l’on conçoit que la projection sur un écran, dans les conditions précitées, du film positif qui en proviendra, soit susceptible de restituer les couleurs en même temps que le mouvement (#£g. 19).
A la vérité, bien des obstacles se dressent dès qu'on cherche à réaliser ce programme. Et d’abord l’émulsion sensible qui recouvre les films ordinaires de prise de vue est inégalement sensible aux trois couleurs de la trichromie. Une panchromatisation préalable du film négatif s'impose donc, qui le rende également sensible aux trois couleurs choisies. Mais la panchromatisation diminue la rapidité d'impression. Et il s’agit non de photographie au posé, mais de cinématographier des sujets en mouvement. Il fallait donc, avant d’aller plus loin, réaliser une couche sensible, a vitesse égale, aux trois couleurs jaune, rouge et bleue (fig. 20 et 21).
Ceci obtenu, une dificulté de projection était à vaincre. Le trio d'impression de chaque film ne correspondant qu’à une seule image projetée, il fallait donc faire défiler le film trois fois plus vite que pour un film ordinaire. Cela eut immanquablement déchiré fréquemment la bande. On se tira d'affaire en diminuant la hauteur de chaque vue (fig. 22). Au lieu de 19m, hauteur des vues imprimées sur les films ordinaires, les vues des films à impressions trichromes n’ont chacune que 14MM, Une vitesse à peine double de celle des bandes ordinaires suffit alors.
Négatit. Positif.
Bleu.
Rouge.
Vert.
Free.
Fig. 20. — Sur un film à émulsion panchromatique, trois impressions (bleu, rouge, vert) correspondent à une seule vue. La panchromatisation se décêle en ce que l’image rouge est plus claire que les deux autres dans le négatif, plus foncée dans le positif.
Bleue.
Rouge.
Verte,
Fig. 21. — L’agrandissement des trois images d’unejvue d’un film trichrome. On remarque les modelés complémentaires des trois impressions simultanées, bleue, rouge, verte.
Film ordinaire.
Fig. 22. — Comment on obvie à une vitesse trop grande du film. Le film de gauche est « en noir sur blanc »; le film de droite est spécial pour projection en couleurs. Trois images du film trichrome occupent la même hauteur que deux images du film ordinaire. Aussi les films colorés se projettent-ils sur l'écran suivant un rectangle plus allongé (voir fig. 19) que les films ordinaires. Ces images sont reproduites en grandeur exacte,
Film trichrome.
Autre obstacle, ou plutôt autre problème de construction délicate.et précise à résoudre. Pour la prise de vue (Ag. 23) : trois petites chambres "noires, superposées, munies chacune d'objectifs fixes, identiques et de distances focales rigoureusement égales, démasqués à la fois par le même obturateur, chaque objectif muni de son écran sélecteur ou filtre coloré. L'optique de l'appareil de projection (#g..24) est plus compliquée. Ici les trois objectifs, munis aussi de filtres colorés doivent permettre deux réglages, l’un pour la mise au point sur l'écran de projection, l’autre plus complexe, assurant le déplacement en hauteur, en largeur et en convergence des deux objectifs inférieur et supérieur. Ce réglage minutieux est essen- tiel et constitue toute la valeur industrielle du dispositif.
C’est la condition d'excellente projection d’un film positif donné que ces réglages individuels dans tous les sens des objectifs supérieur et inférieur. [ls permettent, en effet, de compenser les variations de contexture d'un film ainsi que celles provenant de ce que les pièces de l’appareil de projection sont nécessairement soumises à des trépidations et à des dilatations. On obvie aux défectuosités de superposition des images qui, sans ces réglages, se traduiraient par des lisérés rouge ou vert débordant le sujet, et détruisant tout l’esthétisme de la projection. |
Les figures 23 et 24 montrent les appareils de prise de vues et de projection.
La monture des objectifs est détaillée dans les figures 25 et 26. On y voit les réglages en sens vertical et latéral et du jaune et du bleu.
Malgré tous les soins apportés à la construction des
\ boite À réceptrice si débitrice
bouton de Ps au point
manivelle | du chrono &
manivelle panoramique
Fig. 23. — Appareil de prise de vue. La manivelle du chrono déroule le film qui passe de la boîte débitrice dans la boîte réceptrice en passant devant le trio d'objectifs. La manivelle panoramique permet de tourner lentement tout l’appareil pour lui faire balayer le champ du panorama à prendre. L’opératrice juge de ce champ par le viseur.
appareils et à la facture des films, un réglage répété
à plusieurs reprises au cours d’une même projection
réservoir de la cuve à eau de refroidissement
Si EN carter débiteur
lanterne
obturateur
, monture des objectifs
moteur:
carter récepteur
Fig. 24. — Appareil de projection (vue complète). Le film est déroulé par un moteur électrique. Une cuve à eau, alimentée par thermo-siphon, permet de tempérer l’échauffement de la région des objectifs (voir détails fig. 25 et 26).
reste nécessaire. Une fraction de millimètre d’écart
rt
carter débiteur
étouffoir supérieur
cylindre débiteur
condensateurs
tambour denté de la croix de Malte
compresseur
carter recepteur?
etouffoir inférieur
cylindre :
récepteur
Fig. 25. (Pour la légende, voir page 66.) TURPAIN. — v. D
dans la position des vues s’amplifie sur l'écran, par l’agrandissement considérable de la projection même. Mais qui effectuera cette correction ? Le préposé à la lanterne, occupé et aveuglé de lumière, jugera mal de l’exacte superposition des trois images projetées. Il faut confier le rôle de correcteur à un aide dissimulé dans la salle. Tout d’abord, muni d'un téléphone, ce compère commandait à son collègue de la cabine : « Descends ton vert... Monte ton bleu. Trop !.. Encore !..» Cela ôtait à l'illusion. Aujourd’hui cette correspondance est supprimée. La commande électrique à distance est assurée par le correcteur