LE FILM PARLANT
Le perfectionnement du phono-cinématographe : Le chronophone.
M. L. Gaumont qui, depuis 1900, poursuit la-solution pratique et complète du phono-cinématographe avait réalisé, dès 1902, les phono-scènes, demi-solution du problème, assez parfaite toutefois pour pouvoir être commercialement exploitée et pour donner l'illusion que l'enregistrement de l'image et du chant était simultané. Cependant {l'enregistrement s’obtenait en deux fois. L'inscription phonographique était d’abord obtenue : le chanteur se plaçant au voisinage immédiat du pavillon de l'appareil inscripteur. Le disque obtenu, placé sur un appareil reproducteur, guidait alors le chanteur, lequel jouait, en concordance, la scène, devant l'appareil cinématographique de prise de vues. C’est pourquoi les phono-scènes ne comportaient guère que du chant, le rythme aidant
l'acteur à poser ultérieurement devant le cinématographe. On ne pouvait guèreréussir des scènes parlées.
Le 27 décembre 1910, sous le nom de «Chronophone”», M. Gaumont présentait à l’Académie des sciences un phono-cinématographe qui voisine la perfection.
Sur un écran apparut aux yeux des membres de la docte assemblée le portrait même de M. d’Arsonval, d’ailleurs présent dans la salle. L'image s’anima et fit à l'Académie une communication dont nous extrayons ces passages :
« Le cinématographe, pour nos yeux, enregistre le souvenir du mouvement; le phonographe, pour nos oreilles, enregistre le souvenir de la parole. Réaliser l’alliance parfaite des deux instruments, c’est reconstituer le souvenir de la vie même... »
« Je ne saurais entrer ici dans le détail des procédés mis en œuvre; les plus importants ont fait l'objet, de la part de M. Gaumont, de plis cachetés qui ont été déposés dans les archives de notre Académie. Pour mettre en évidence la concordance complète qui existe entre le geste et l'articulation, il vous suffit de regarder et d'écouter : je ne crois pas qu'il soit possible d'arriver à plus de précision. Sans dcute 1l reste encore quelque chose à faire. Le jour où le phonographe reproduira sans altérations les diverses valeurs phoniques, la vie intégrale sera reconstituée. Ce jour-là point ne sera besoin, pour nous, de faire nous-mêmes nos communications: nous pourrons les faire, quoique morts. C’est alors que nous serons véritablement immortels. »
L'illusion est si complète que le spectateur ne cherche plus d'où vient la voix. Il l'attribue instinctivement
Fig. 29. — Le film parlant {(chronophone Gaumont). Le phonographe commande le cinématographe. La commande, électrique, est d’une ingénieuse souplesse : les induits des deux ‘moteurs de sections alternativement réunies l’une à l’autre en série sont ainsi
parcourus par le même courant. Le synchronisme est ainsi automatiquement réalisé.
à l'image mouvante, alors même que le phonographe n'est pas au voisinage immédiat de l’écran (fig. 20). Le film parlant va permettre la reproduction des
- pièces de théâtre dans des conditions de perfection inespérées. :
C’est la vulgarisation des chefs-d’'œuvre de nos meilleurs auteurs interprétés par nos plus grands artistes. Nos grands tribuns, les maîtres de la chaire et de la tribune, qui déjà, grâce à la multiplication de hauts parleurs, pouvaient se faire entendre à des auditoires de plus en plus nombreux et de plus en plus éloignés, vont pouvoir être entendus dans le temps et dans l'espace, partout et à volonté. sans la moindre fatigue pour eux-mêmes.
On a peine à se représenter la répercussion profonde de tous ces progrès aujourd’hui réalisés : diffusion et reproduction des leçons des plus savants professeurs dont les idées neuves, précises et approfondies vont pouvoir être écoutées de tous et partout.
Hugo magnifiait l'imprimerie au regard de la parole
parlée et de la parole écrite qui s’alarment comme
« le ferait un passereau qui verrait l'ange Légion ouvrant ses six millions d’ailes ». Quelle métaphore lui ferait peindre la parole et le geste s’accompagnant et se multipliant à l’infini en tout lieu, au même instant. ETAT
On ne peut donner ici qu’une faible idée de tout le
travail et de toute l’ingéniosité que M. Gaumont et ses -
collaborateurs ont dû déployer pour amener la phonocinématographie au degré de perfectionnement où nous la voyons. |
Afin de permettre la reproduction d’une scène
éntière sans interruption quelle qu’en soit la longueur,
des dispositifs spéciaux permettent, au moyen d’un
appareil double, de passer automatiquement d’un disque à un autre.
Comme le phonographe doit conserver sa vitesse uniforme, il doit,avons-nous dit plus haut, commander le cinématographe. Dans le chronophone, la commande électrique de ces appareils est d’une ingénieuse souplesse qui mérite d’être indiquée : deux petits moteurs électriques, à courant continu, de même puissance, sont branchés en dérivation sur une même source d'énergie électrique. |
Les induits de ces moteurs sont divisés en un même nombre de sections et le courant qui les anime va d'une section de l’un des induits à une section de l’autre induit, puis revient à la seconde section du premier induit et ainsi de suite, de l’un des induits à l'autre, et dans le même ordre. Ainsi le premier induit ne peut tourner sans que le second tourne aussi et du même déplacement angulaire. Le premier induit conduit le phonographe, le second le cinéma. Les vitesses des deux appareiïls sont choisies de façon que le déroulement de la bande a, par rapport au mouvement du disque, la même vitesse que pendant l'enregistrement du son. Aïnsi le synchronisme est automatiquement réalisé.
D'ailleurs on opère, simultanément, la prise de vue et l'enregistrement des sons.
À la reproduction, on place la première image dans la fenêtre du cinématographe et l'aiguille du phonographe à la naissance exacte du sillon, le départ du cinématographe s’effectuant électriquement par un contact disposé sur le disque du phonographe.
Un commutateur inverseur commande enfin un train différentiel placé sur l’axe reliant le cinématographe au moteur. On peut, à son aise, avancer ou retarder la marche du cinéma sur celle du phonographe et rétablir, s’il y a lieu, en cours de marche, le parfait synchronisme.