‹ Le cinématographeChapitre 7 sur 14 · CONFÉRENCES SCIENTIFIQUES · texte numérisé non relu

CONFÉRENCES SCIENTIFIQUES

Le film coloré et le film parlant.

Invention d'hier, brusquement épanouie et déjà fortement charpentée, la cinématographie rappelle ces fleurs tropicales, à l’éclosion rapide, qui, volumineuses et colorées, fixent l'attention et forcent l’'étonnement.

Peu de domaines qu'elle n'ait envahis.

Pour elle on s'enthousiasme, contre elle on s’insurge, Telle la langue, au dire d'Esope, la cinématographie paraît également capable de tout le bien, et provoque mêmement tout le mal.

Sans écouter ceux qui la dénigrent ni ceux qui la louent, elle suit son destin, tel un enfant vigoureux qui veut vivre et vivre totalement; elle se développe d'une façon grandiose.

(1) Conférence de l’A.F.ASS., faite à Limoges le 20 avril

TURPAIN. — V. 1

La plus humble cité lui bâtit des temples. Les foules vont vers elle comme aux sources de l’art et au foyer de la pensée.

Qu'est donc cette nouvelle venue parmi les expressions du geste ? Est-ce un art ? Est-ce une science ? D'où vient-elle ? Et si, comme on le dit, elle n’a d'autres expressions et d’autres moyens que ceux d'un rigoureux mécanisme, si le laboratoire l’a tout entière enfantée, comment prétend-elle lutter avec la scène et avec le théâtre ?

Ce sont ses origines, l’histoire de son invention, de son développement que le Conseil de notre Association française pour l’Avancement des Sciences à jugé dignes de l’une des conférences qu’il organise annuellement. Il a bien voulu me charger de vous exposer ce soir ce sujet. :

L'origine du cinématographe ne le cède, ni en merveilleux, ni en étonnant, au développement véritablement gigantesque que l'application de cette découverte a pris en quelques années seulement.

Il me suffit d'indiquer en effet que cette invention, dans ce qu’elle présente d'absolument essentiel, est le fait d’un savant qui était déjà aveugle lorsqu'il en a combiné les données. Si j'ajoute que le cinématographe fut imaginé par ce savant plusieurs années avant l'invention de la photographie vous m'accorderez bien le caractère d’admiration que j'invoquais pour cette dévouverte.

Mais n'anticipons pas. Souffrez que je rappelle brièvement les données du problème.

PRINCIPE DU CINÉMATOGRAPHE. — L'hiver, tisonant devant l’âtre, prenez une brindille en braise qui brille en se consumant. Décrivez, dans l'espace, un trait circulaire avec l'extrémité en feu. En allant rapidement vous dessinerez pour l'œil un cercle lumineux continu. Pourquoi cela ? Parce que l’œil conserve l'impression de lumière un court instant : un dixième de seconde. Il suffit, en effet, que vous tourniez la brindille éclairante à la vitesse de dix tours à la seconde pour produire l'illusion d’un trait continu lumineux.

Cette particularité de la rétine de conserver un dixième de seconde l'impression reçue, cette persistance des sensahions lumineuses disons-nous en physique, est à la base d’une méthode d'analyse des mouvements rapides, /a stroboscoprie, dont le bref exposé vous fera saisir le principe essentiel du cinématographe.

Voulez-vous analyser en détail le mouvement d’un projectile, le drame matériel qui se produit entre une balle et la vitre qu'elle brisera au passage par exemple ? Quelle déformation de la vitre précédera la rupture ? Quels ‘mouvements la suivront ? II semble que ce soit un défi jeté à la science expérimentale que de lui demander l'analyse de mouvements aussi rapides. |

Et cependant les ressources de l’expérience sont telles qu’elle a relevé ce défi: comme elle a résolu avec la patience et l’ingéniosité qui la caractérisent, bien d’autres problèmes dont le seul énoncé paraissait une gageure.

La méthode stroboscopique consiste à éclairer

Fig. 1. — Photographie d’une balle en mouvement : les ondes de condensation s’aperçoivent accompagnant le projectile : a, dispositif montrant comment la balle produit elle-même l’étincelle électrique E de durée extrêmement courte qui l’éclaire et permet ainsi de la photographier comme si elle était au repos. |

le corps en mouvement pendant un instant extrè- mement court, si court que, pendant la durée extrêé-

mement fugitive de l’éclairement, le corps n'ait pas le temps de se déplacer d’une manière appréciable. Il est alors saisi par l'œil comme s'il était en repos dans la phase même du mouvement dans laquelle il se trouve au moment de l’éclairement.

Voici (fig. 1) la vue d’une balle éclairée ainsi par une étincelle dont, en passant, la balle détermine elle-même léclatement, étincelle qui n'éclaire

App.ohatogr.

la balle que pendant quelques millionièmes de seconde seulement.

Malgré la grande vitesse de la balle, cette durée est trop courte pour lui permettre de se déplacer d'une manière sensible pendant l’éclairement.

S1 le corps est lumineux par lui-même (cas de notre tison en ignition) ou bien encore s’il est éclairé d’une manière continue un moyen de le saisir dans une phase unique et détachée de son mouvement rapide, c'est de l’observer à travers un écran percé de fentes qu'on déplace par rotation rapide à vitesse convenable. |

C’est justement cet artifice qu'imagina le savant

dont je parlais tout à l'heure, le physicien belge Plateau (1)- et vous verrez bientôt que c’est là l’un des deux dispositifs essentiels de tout cinématographe.

Les images que nous venons de saisir: grâce à la stroboscopie forment non seulement une analyse d'un mouvement mais elles permettent encore d'effectuer une synthèse des plus intéressantes de ce mouvement. Elles permettent de reconstituer ce mouvement.

Si en effet après avoir obtenu la série des images correspondant pai exemple au vol d’un oiseau, on fait passer devant l'œil, dans leur ordre même de

(4) Plateau naquit à Bruxelles en 1801. Il devint, en 1833, professeur de physique et d'anatomie à l’Université de Gand. Dès 1829, il publiait un important Mémoire sur les impressions produites par la lumière sur l'organe de la vue. Plus tard, il étudia les phénomènes physiologiques et psychologiques qui succèdent à la contemplation des objets colorés et en particulier les phénomènes de contrastes. C’est par son application continue et persévérante à étudier ces curieux phénomênes qu’il compromit l’objet même de ses études et perdit la vue en 1843. Il n’en continua pas moins son enseignement et ses travaux pendant 28 ans encore. Bien qu’aveugle il continua des recherches physiques de la plus grande portée et en lesquelles 1l sut déployer la plus ingénieuse originalité. C’est postérieurement à 1843. qu'il apporta une importante contribution à l'étude des phénomènes capillaires: Le préparateur de Plateau,son fils, effectuait, sous sa dictée, les expériences que sa cécité lui empêchait de disposer lui-même,

Le Fantascope de Plateau date exactement du 20 janvier 1833. Alors Plateau n’était pas aveugle; il le devint, au cours de ses expériences sur les phénomènes de contraste, en 1843. Nous avons pu tout récemment, en août 1924, grâce à la très grande amabilité d'un des successeurs de Plateau, de M. le Professeur Drumaux, directeur de l’Institut de Physique de l'Université de Gand, examiner et jaire fonctionner les disques de fantascope construits par Plateau. Ces disques furent édités alors en nombre : quatre séries, dont la première exécutée par Plateau lui-même, les autres, par des éditeurs ‘* anglais de Londres.

L'un des disques publiés par Plateau représente un cheval de cirque sautant à travers un cerceau. Le mouvement est remarquablement reproduit.

succession, ces diverses images avec une rapidité assez grande pour que l'impression laissée dans l'œil par l’une d'elles ne soit pas éteinte quand la suivante se présente, les impressions de ces images successives se soudent pour ainsi dire l’une à l’autre et donnent l'illusion d'assister au vol de l'oiseau.

Phénakisticope. —- Tel est le principe de l'ingé-

nieux appareil imaginé par Plateau sous le nom de Phénakisticope et qui, devenu aujourd’hui un jouet d'enfant, doit être considéré comme le premier des cinématographes.

Une combinaison bien connue due au docteur Paris, le thaumatrope, utilise déjà comme illusion la persistance des sensations lumineuses. Tout le monde peut aisément le construire; sur les deux faces d'un carton blanc on dessine, au recto une cage vide, au verso un oiseau perché sur le bâton. Attachons le carton à deux bouts de fil et à leur aide imprimonslui un rapide mouvement de rotation. L'oiseau nous apparaîtra dans la cage. On ne saurait toutefois voir même une parenté d'inspiration dans cet effet simplement curieux et l'invention de Plateau qui, elle, constitue une vraie synthèse de mouvements préalablement analysés.

Traçons avec le physicien belge, sur la périphérie d'un disque de carton blanc les phases successives d'un mouvement simple. Dessinons, par exemple, étagées sur le pourtour du disque les positions diverses que prend un sauteur (fig. 2). Puis garnissons la couronne circulaire extérieure gu même disque de

minces fentes radiales. Si, nous plaçant en face d’une

glace ({g. 3), nous visons à travers les fentes, les images réfléchies par la glace alors que le disque tourne régulièrement, qu'observons-nous ? Les images

Fig. 2. — Disque du phénakisticope de Plateau, muni de fentes radiales et sur le pourtour duquel sont dessinées les différentés poses successives d’un sau- Leur:

défilent successivement et rapidement devant notre œil, isolées chacune de la suivante, grâce à la visée à travers les fentes étroites. Chacune nous offre donc la perception fugace d’une des positions du sauteur. Les sensations se soudent les unes aux autres, et nous croyons voir sauter un personnage unique. Nous assistons à la synthèse, à la reproduction du saut

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