MAISON DIT LIVRE
l'Ô, BOULEVARD MALESUERBES
LE CIXQUAINTENAIRE
DE
NOUS avons accoutumé de célébrer le cinquantenaire des écrivains, époque à laquelle leurs œuvres entrent dans le domaine public et deviennent la propriété de tous. Cela leur vaut un regain d'actualité et fournit d'ordinaire prétexte à manifestations, à discours, à réjouissances de presse et à mouvements de librairie. C'est la consécration définitive, à condition que cette échéance trouve l'opinion libre et le moment favorable. Il n'en va pas ainsi pour Baudelaire. Son cinquantenaire, par ce mois d'août 1917, nous surprend en plein bouleversement, en pleine crise mondiale, dans une lutte où notre existence même est en jeu et où il risque fort de passer, sinon inaperçu, du moins comme un événement de second ordre, d'arrière-
plan, provisoirement négligeable. Les préoccupations sont ailleurs. On dirait que la malchance dont Baudelaire se plaignit toute sa vie le poursuit après sa mort. Pourtant ce serait démériter des Lettres françaises et douter de nos propres destinées que de négliger cette occasion de saluer sa mémoire. Le génie a ses droits imprescriptibles. Le Devoir ne s'embarrasse pas de contingences. Nous ne pouvons nous dérober à la nécessité de rendre hommage à l'un des plus grands poètes du siècle dernier, tout en regrettant que la déformation imposée aux sentiments par l'idée du Danger et les susceptibilités qu'elle éveille dans les esprits, puissent conférer, mal à propos, à cet hommage un caractère d'inopportunité. Baudelaire, qui a pourtant ses dévots et ses admirateurs passionnés, n'est pas entré dans la période sereine de la gloire. On continue à discuter autour de son nom. Vllypocrite lecteur n'a pas désarmé. Ce n'est pas son talent d'écrivain qui est en cause ni sa part d'originalité mais la qualité de son enseignement. Quelques esprits prévenus repoussent son apport comme un don fatal et l'assimilent à la dangereuse pomme d'Eve, au coffret d'Épiméthée, riche en désastres. Ils ont ouï-dire que Baudelaire était l'apôtre des mauvaises mœurs. Et leur répulsion se renforce encore du préjugé que tous nos maux viennent de la « Littératui-e ».
Sans rechercher si cette prévention qui s'exerce à rencontre de Baudelaire ne provient pas plutôt de sa légende
que de son œuvre, on peut s'étonner de la rencontrer précisément chez ceux qui affectent de se dire bien pensants, comme si Baudelaire n'était pas tout imprégné de l'esprit du Dogme et n'avait pas déchaîné, pendant un demi-siècle, un mouvement considérable de ferveur spiiùtualiste. C'est Baudelaire qui écrivait :
« Il n'y a de grand parmi les hommes que le Poète, le Prêtre et le Soldat; l'homme qui chante; l'homme qui bénit; l'homme qui se sacrifie. »
11 est fâcheux qu'une critique, plus soucieuse de pittoresque que d'exactitude, se soit ingéniée à dénaturer son Œuvre et à échafauder sur elle je ne sais quelle théorie de la Décadence, contre laquelle Baudelaire protestait d'avance en écrivant :
« Décadence ! mot bien commode à l'usage des pédagogues ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et notre incuriosité de la loi. »
Mais cette théorie tend à s'imposer et indispose ceux qui mettent comme condition essentielle à notre régénération, soi-disant nécessaire, de répudier, comme autant d'erreurs, toutes nos opinions d'hier et de renverser nos anciennes idoles. L'excellence de leurs intentions leur fait davantage honneur que leur clairvoyance et leur sens critique. Leurs scrupules sont respectables. Empressons-nous de les rassurer. Baudelaire n'est pour rien dans nos difficultés passagères. Nous ne savons si la leçon des événe-
ments ne nous portera point désormais à nous administrer avec plus de prudence, mais, dans le domaine des idées, la France de Rabelais, de Marot, de Voltaire, de Diderot, la France de Hugo, de Michelet et de Baudelaire ' n'a rien à renier de son passé. C'est à cette France-là que vont la reconnaissance et l'estime des nations civilisées. C'est cette France-là que saluait l'Anglais Swinburne. C'est à cette France-là que l'Américain Wittman, lors de nos désastres en 1870, quand elle était sur le point de sombrer, adressait son ode enflammée :