A L'ETOILE DE FRANCE
C'est pour ton libre exemple et pour avoir porté Trop haut, ton vœu d'amour et d'humaine justice ; C'est pour t'être éveillée en pleurs d'un maléfice Dans un noble sursaut de rage et de fierté, France! qui, malgré tout, nous demeures sacrée, C'est pour n'avoir voulu te vendre au plus offrant, Que tu pends sur la croix, tordue et déchirée, La plaie ouverte au flanc
Tiens bon! résiste! o nef qui, longtemps, dans l'orage. Tournas désemparée à la merci des flots!... — Comme la Terre prit naissance du chaos Et d'un long cataclysme a tiré son visage
1. Ce n'est pas, bien qu'il fit le coup de feu en 1848, pour ses opinions politiques que Baudelaire a mérité de prendre place parmi les génies dont s'honore la France actuelle (le poète n'est d'aucun parti sans quoi il serait un homme comme un autre). C'est parce qu'il fut en Art un révolutionnaire à sa façon; c'est parce qu'il prit part comme critique au mouvement libérateur de Delacroix ; c'est parce qu'il s'est insurgé contre le vieu.'c préjugé littéraire; c'est encore parce qu'il avait la religion de la souffrance et que son grand cœur l'inclinait sur la misère des faubourgs.
Empreint d'une absolue et puissante Beauté. — Toi! mérite ta Gloire et pétris, sous l'outrage, Ton front d'éternité...
Les Temps s'accompliront. De ma libre Amérique, A Toi, sa bienfaitrice, à Toi, qui, sur la mer, A l'autre extrémité, lui fais signe en réplique. Bientôt, va correspondre un chant joyeu.x dans l'air; Mais les temps sont venus car déjà, de la brume, Dégagée avec force, au-dessus des sommets, Ton étoile éclipsée, au zénith, se rallume Plus belle que jamais !
Cette France-là n'a jamais rien avancé, par ses voix autorisées, dont elle doive faire pénitence. Si, comme 'l'Église l'affirme, l'épreuve est le châtiment des fautes, la France n'est ici coupable que d'avoir renouvelé le geste de Prométhée et dispensé la lumière aux nations, et c'est l'avis d'Eschyle qu' « il est beau de souffrir pour la Justice » . Si l'épreuve est l'avertissement du ciel pour retenir le peuple élu sur la pente de l'erreur et de la corruption, je ne vois pas en quoi Baudelaire nous aurait valu cet excès de sollicitude. Nous ne lui devons aucun vice particulier. « En fait de vice, énonce sentencieusement Anatole France, dès l'âge des cavernes et du mammouth il ne restait plus rien à découvrir. » Et il ajoute : t A y regarder de près, Baudelaire n'est pas le poète du vice,, il est le poète du Péché, ce qui est bien différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle de nos théologiens. » Est-ce la faute de Baudelaire si les hommes, lorsqu'on leur parle du vice pour les en détourner, n'en retiennent que l'amorce
et en oublient la leçon? On a beau les avertir « que le châtmient naîtra de leurs plaisirs », ils n'en voient que la minute qui flatte leur sensualité. Baudelaire nous met, comme le prédicateur, en garde contre la duperie des sens et le désordre des passions. Il nous montre la déchéance qui suit l'usage des excitants; il nous adjure de ne pas toucher à la drogue malfaisante qui nous ouvre la porte des Paradis artificiels; cela suffît à certaines gens pour s'indigner comme d'une provocation à la débauche et d'une invite à la fumerie clandestine.
Si nous avons péché par manque de décision ce n'est pas Baudelaire qui en est cause, lui qui vitupérait :
Un monde, où l'Action n'est pas la sœur du Rêve !
L'homme qui se traçait cette règle de conduite « Être un grand homme et un saint pour soi-même », n'est pas de ceux qui tiennent école d'indifféi^ence et de frivolité. Ceux qu'il a marqués de son empreinte parmi les jeunes — ils sont légion — ont su remplir leur devoir à l'armée. Ceux des générations antérieures qu'il a le plus influencés, à leur aurore, comme Paul Bourget, Maurice Barrés, Verhaeren, Maeterlinck, et tant d'autres, n'ont jamais passé — que je sache — pour des corrupteurs de la jeunesse et des « mauvais bergers ».
Mais pourquoi s'obliger à tant de précautions quand il s'agit d'un écrivain de cette envergure ?
On réclame de tous côtés des professeurs d'énergie. C'en est un celui qui considérait comme la pire des catastrophes de perdre le gouvernement de soi-même, et qui exigeait la tension de sa volonté au point de lui subordonner le caprice de l'inspiration.
« Connais donc (se proposait-il), les jouissances d'une vie âpre. Prie et prie sans cesse. La Prière est un réservoir de forces. »
Va-t-on lui reprocher de ne pas correspondre à notre fièvre actuelle et de ne pas nous rendre l'écho des batailles? Il écrivait à une époque où la France, comblée de gloire militaire, était lasse des coups de clairon et du roulement des tambours. C'était assez pour les pacifiques orchestres de cuivre du dimanche, dans les jardins publics.
De verser l'héroïsme au cœur des citadins.
Veut-on nous condamner à une littérature de circonstance? Laissons passer la crise. La délivrance approche. Nous jugerons mieux alors.
Et que l'on en finisse une fois pour toutes avec cette légende de Baudelaire, agent de démoralisation! Nous voulons bien qu'il ait contribué mieux que personne k l'établir. Les hommes se font pire qu'ils ne peuvent, assure Montaigne. Baudelaire a passé sa vie à se calomnier. C'était un travers de son temps, une façon de dandysme, le « plaisir aristocratique de déplaire ». Cela venait d'Angleterre, pays de l'humour, de l'excentricité, du pincesans-rire; cela venait de Byron. On connaît sa boutade :
« Quand j aurai inspiré le dégoût et l'horreur universels, f aurai conquis la solitude. » C'est un méchant programme au service d'une noble idée. Mais l'avenir n'est pas aux sceptiques conciliants, et cette attitude affectée de raideur égoïste n'influe en rien sur les qualités de son œuvre écrite. Là s'atteste la vigueur de forme et de pensée qui marque les chefs-d'œuvre. Ses paradoxes d'atelier n'empêchent pas Baudelaire d'avoir mené jusqu'à la fin la vie d'un honnête homme.
C'est lui qui a donné à nos âmes le choc le plus violent qu'elles aient reçu depuis Rousseau. Son œuvre est saine en ce sens qu'elle exalte le goût de l'idéal. Il va jusqu'à prétendre : « Quand même Dieu n existerait pas, la religion serait encore sainte et divine. »
L'homme est comme les dieux affamé de louanges. Il ne goûte que la flatterie et l'encens. Malheur au moraliste qui le peint ressemblant. Baudelaire porte le poids de sa franchise, lui qui distinguait deux catégories d'écrivains : les sincères et les Traîtres. Ceux qu'il appelait les Traîtres, ce sont ceux qui travestissent les faits et égarent les lecteurs en les, infatuant d'eux-mêmes. Ce sont ceux qui critiquent au lieu d'étudier et jugent au lieu de comprendre. Ce sont ceux qui observent, comme dit excellemment Peladan, le pacte de mensonge nécessaire à l'humanité pour s'estimer. Baudelaire, comme le constate Aurel, « fait œuvre pie en saccageant les cœurs béats » . C'est par mesure de précaution qu'il nous arrache nos illusions. Il veut nous amener à nous diriger nous-même, à prendre
conscience des réalités et à ne plus nous laisser conduire par la main, comme des enfants.
Le diable grimace dans son œuvre, écrite en pleine période,- en plein décor romantique. Les uns s'en épouvantent, les autres s'en désolent, mais le diable grimace aussi dans la pierre des cathédrales sans que la noblesse du lieu en soit autrement affectée.
Baudelaire sent le fauve. 11 irrite. Il est acre à la façon du Dante.
r premevi di mio concetto il suco Piu pienamente.
Sa lecture s'adresse aux hommes faits, armés de réflexion. Il n'est accessible qu'à une élite. Les Poètes ne sont pas contagieux. 11 est étrange que des croyants lui fassent grief d'un pessimisme qu'ils approuvent chez l'Ecclésiaste. Sa nausée du monde l'apparente à saint Augustin et à Pascal.
Qu'on ne se méprenne point sur nos intentions. Nous n'entendons pas réduire Baudelaire à la taille d'un Berquin ou d'un Florian. Cette nouvelle descente aux Enfers qu'il nous propose, exige un estomac solide, mais quoi ? la littérature n'a-t-elle rien à exprimer en dehors des fadaises, des contes de fées et des fabliaux à l'usage des pensionnats? Ya-t-il falloir jeter un voile sur la Vie et renoncer à pénétrer son mystère et ses secrets? On nous parle d'épurer le Parnasse. On nous annonce un retour aux Bergeries, à l'Innocence, à l'Age d'or. Nous ignorons
ce que sera la Poésie de demain, mais c'en serait fait d'elle, comme de la Science, que d'abdiquer ses privilèges sacrés. Tout vrai poète porte le cœur d'un Icare. L'audace est une vertu. La pudeur en est une autre. Celle du savant et de l'historien n'a rien à voir avec celle du catéchiste. A chacun sa nourriture. Aux enfants, les sucreries; à l'athlète, la moelle du lion.
La vie de Baudelaire, avons-nous dit, fut celle d'un homme de bien. On le voit mieux aujourd'hui par l'examen de sa correspondance et par la publication de nouveaux documents. Auparavant, nous n'avions de Baudelaire qu'une fausse image, celle qui se dégageait de tant de calomnies et de récits apocryphes : sa caricature. Certes nous possédions déjà l'affirmation d'Asselineau :
« Ce grand esprit fut un bon esprit ; ce grand cœur fut aussi un bon cœur. »
Nous savions qu'il avait mérité de son vivant des attachements fidèles, des amitiés dévouées et qu'il avait su mobiliser en sa faveur, lors d'un injuste procès, toute l'élite pensante de son temps, mais des coins d'ombre subsistaient. Encore que cela n'entre pour rien dans les éléments d'appréciation du génie, nous demeurions influencés par ce qui surnageait d'une attitude prétentieuse et insolente, de boutades et de paradoxes désobligeants, de tout un sys-
tème de bizarreries et d'étrangetés voulues. Ses lettres sont venues dissiper le malentendu et faire la pleine lumière :
« Dans toute sa correspondance, affirme Jules Lemaître, Baudelaire montre de la délicatesse, de la fierté^ de la franchise, de la fidélité en Amitié. Ses lettres à Sainte-Beuve lui font honneur. Il fut un bon fils. »
Oui, Baudelaire fut un homme de cœur. Croyons-en encore le témoignage de M. Camille Mauclair, le dernier en date des biographes du poète qui conclut, après s'être dûment renseigné « que, si on ne parvient pas à découvrir en Baudelaire un élément vraiment détestable, on en rencontre de vraiment nobles et qu'il laisse un admirable exemple de probité professionnelle ».
On peut avoir ses préférences. On peut souhaiter un Art plus spontané, plus souriant. Nous n'entendons pas dire que Baudelaire soit toute la poésie française. Il n'en est qu'un moment, mais le moment le plus pathétique, le plus émouvant. Nul n'a jeté un regard plus pénétrant dans les abîmes de l'Être. D'autres ont plané d'un vol plus soutenu. « Le sublime poète, enseigne Victor-Emile Michelet, c'est celui qui dore tout ce qu'il touche d'un reflet de sérénité. Une joie lointaine et mystérieuse accompagne en sourdine ses chants les plus poignants et les plus déchirés. » Ce n'est que par instants que Baudelaire fait entendre ce timbre d'or pur, néanmoins accueillons-le de
bonne grâce, sans nous soucier de ce qui lui manque, selon le vœu qu'il a lui-même formulé :
« Jouissons des poètes tels que Dieu les a faits et nous les donne puisqu'on nous affirme qu'une qualité ne s'acquiert qu'au détriment d'une autre. »
Son ascendant reste énorme et son influence a pénétré, à leur insu, ceux-là mêmes qui la contestent et font métier de la réprouver. 11 n'est pas de livre de vers — digne de ce nom — paru depuis cinquante ans où l'on n'en saisisse les traces, de sorte que l'on peut dire que, si avec nos vœux de transformation radicale et nos velléités de « cant », il n'y a pas de poète moins actuel que Baudelaire, il n'y en a pas, selon l'expression de Charles Morice, de plus présent.
Et quand même — ce qui n'est pas! — l'amoralité de Baudelaire justifierait son ostracisme ; quand bien même le revirement du goût devrait lui interdire, chez nous, tout crédit, désormais, son œuvre n'en garderait pas moins — par l'importance du mouvement symboliste qu'elle a suscité — une valeur historique digne de préoccuper la critique. Quand même notre sensibilité affranchie ne vibrerait plus à l'écho de la sienne; quand même l'accent de ses mélodies ne trouverait plus que des oreilles indifférentes ou hostiles, il n'en resterait pas moins qu'il a « ajouté une corde
à la lyre », selon le mot de Hugo, et que nos poètes ont hérité de lui un instrument perfectionné où ils peuvent s'exercer, s'ils le veulent, à d'autres fins et traduire des aspirations à rencontre des siennes. Qu'on cesse de nous objecter — pour nous détourner de notre entreprise — que nous vivons une heure critique où doivent seules subsister les idées de Devoir et de Patrie. Ce n'est pas s'en écarter que de commémorer le souvenir d'un homme qui nous incite à trouver dans l'accomplissement du Devoir « la frénésie journalière » et qui, complétant l'œuvre d'illustres devanciers, a élargi le domaine du lyrisme français. C'est faire acte de bon citoyen que de célébrer ceux qui se sont employés avec bonheur à défendre et à illustrer le rayonnant parler de France.
Et si quelques timorés, par excès de scrupule, hésitent encore, qu'ils méditent les paroles que Théodore de Banville prononçait sur la tombe de Baudelaire :
« De jour en jour on verra mieux quelle grande place tient dans notre époque tourmentée et souffrante son œuvre essentiellement originale, essentiellement nouvelle, essentiellement française. »
La caution n'est-elle pas suffisante?
Nous avons pensé que la meilleure façon d'honorer Baudelaire était de mettre à contribution, pour sa louange, les écrivains les plus autorisés d'hier et d'aujourd'hui.
C'est par eux qu'il nous sera permis de lui restituer ses traits véritables, ses traits essentiels, de le montrer :
Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change,
et d'en finir avec ce Baudelaire de la légende, aux traits crispés, ridicules et déformés.
Nous offrons pieusement à. sa mémoire le suffrage obtenu de ses pairs comme un bouquet de fleurs fraîchement cueillies. Cet hommage est le seul que permette la sévérité de l'heure, mais nous gardons l'espoir quelaFrance, réintégrée dans sa tranquillité et dans sa gloire, saura se souvenir de Baudelaire et lui décernera, un jour, de ses mains équitables et victorieuses, le bronze réparateur qui lui est dû.