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LE DÉVOUEMENT

Il est une autre vertu civique, chrétienne à la fois, qui s'ajoute à la subordination pour compléter le citoyen ; elle s'appelle le dévouement. Aucune société ne saurait prospérer, ne la possédant pas. Du moment que les membres s'abstiennent, se désintéressent, qu'y a-t-il à espérer pour le bien comimun ? Ils seraient semblables à des machines mues par une intelligence externe et déterminante. Qu'attendre, en dehors de lui-même, d'un être qui se renferme dans son étroite personnalité ? Tout au plus, se prête-t-il au profit de ses maîtres, comme le

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nègre, qui cultive la canne à sucre ou travaille dans les plantations de coton.

Et serait-il chrétien, le citoyen qui ne se dévouerait à d’autres intérêts qu'aux siens propres? Le dévouement prend sa source dans la charité, et « la charité est la plus grande des vertus (1) » : sans clle. qu'est-ce que la foi, qu'est-ce que l'espérance ? demande l'Apôtre.

L'amour suppose le dévouement. Or, le chrétien doit être comme son Maître, qui est « tout amour, Deus charitas est ». C'est ce Maitre qui a dit : « Le

commandement que je vous donne, c'est que vous

vous aimiez les uns les autres. Telle est toute ma loi... À ce signe, l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples (2) ». Que sera-ce s'il respire le mème air que ses semblables, s'il se réchautte au même soleil, S'il foule le même sol, si dans ses veines coule le même sang, s'il sent les mêmes aspirations ? Oh! que la loi ne fût-elle dans la charit

é (3) Les citoyens ne sont plus alors seulement

des concitoyens, mais des frères, des frères unis dans la poursuite d'un même but : le bonheur de tous dans le bonheur de chacun.

Nous nous représentons ja Patrie comme une famille, dont les membres, sous une unique et douce paternité, mélent leurs sueurs Le vœu du Christ se réalise soient un »! L'idéal de à atteint sa perfection.

au même ouvrage, : € Sint unum, qu'ils la société est trouvé, l'État

@)S. Pauz, ! Çor., xt, 13.

(2) JRAN, x, 34-35.

O) « Qui diligit legem implevit, » Aux Romains, x, 8.

L'Apôtre de la charité se sert de cette terrible expression en parlant de « celui qui n'aime pas » : « 11 demeure dans la mort (1) ». Il ne remuerait pas le doigt pour faire une bonne action; il tuerait même le dévouement à l'odeur de son cadavre. Combien en avons-nous vu qui jetaient des douches d'eau froide sur « le plus beau feu » ! Ah bah: c'est pour ainsi dire leur mot d'ordre, leur coup d'assommoir.

Si encore les indiflérents, les paralytiques, les léthargiques s'en tenaient là! Mais non, quand, à certains moments, ils sortent de leur lourd sommeil, ils ont du zèle à rebours qu'ils ont bien soin, cependant, de ne pas pousser au sacrifice, qui est un martyre. Ce sont des frères de l'espèce de ces citoyens qui gravèrent sur les murs de Notre-Dame de Paris : Fraternité. Lis n'aiment pas.

Cherchant la source du dévouement civique, le pacifique Léon XIE à éerit : «Il importe par-dessus tout d'exciter et d'entretenir la charité, sans laquelle les autres vertus n'existent plus ou demeurent stériles.… Le temps où nous vivons ne doit pas nous animer médiocrement à la pratiquer (2). » Rien n'est plus puissant que la charité, selon le mot de l'Écriture : « L'amour est fort comme la mort » ; et aussi rien n'est plus rare que la liberté dont on parle tant, comme l'égalité, qui n'est qu'une facade “achant l'inégalité des classes.

Pourquoi done le désintéressement est-il vertu J'exception, et l'abnégation digne du prix Montyon ®

{1) « Qui non diligit manei in morte. » L'JKANQ UE, 14. (a) Encyel. Sapieñtiæe christianæ.

Pourquoi est-ce une singularité que le dévouement à la patrie? Pourquoi y voit-on mème une certaine naïveté ? C'est qu'on élimine le Christianisme ; c'est qu'on a changé le nom de charité en celui de philanthropie, tant on craint que cette vertu, fille de la religion, ne rappelle la mève. La philanthropie est un amour de raison, Comme si la raison aimait ! Aussi n'a-t-elle pas eagendré de martyrs. IL n'est pas de temps où l'on ait plus péroré sur le civisme, et il n'en est pas où l'on en montre le moins. On prèche l'union des citoyens, et « l'on divise pour régner ». On fait des phrases sur les malheurs de la patrie, et l'on ne va pas au-delà d'un effet oratoire. On prône les intérêts de l'État, et l'on travaille pour les siens propres, en ayant la main dans le trésor public. Où sont les dévouements qui ne se paient pas”? La philanthropie a de; larmes de crocodiles sur les grandes catastrophes de l'humanité, et l'on s amuse en des tourbillons de danses, on rit dans des comédies pour soulager, par l'aumône, les pauvres, les malheureux, et l'on s'inscrit en tête des listes de souscriptions, poussé par la vanité ou l'espoir de conquérir des faveurs. Qui affirmera sérieusement que le désintéressement est la vertu dominante de notre société ? Si quelques faits isolés le manifestent, n'est-ce pas par des appâts de gloire humaine, d'ambition ou de richesse ? Est-il mû par l'abnégation ? Va:t-il jusqu'au sacrifice ?

On déchristianise les écoles pour former les citoyens de l'avenir. Comme si l'école sans Dieu, qui est l'exemplaire de la charité, sans la religion, qui fait éclore et se développer les plus purs sentiments du cœur humain. était capable d'enseigner

anus

autre chose qu'à acquérir des biens matériels! Un maitre peut-il parler de charité, quand il n'a à la bouche que des mots d’indiflérence, d'antipathie, de haine ? Les traits de dévouement qu'il citerait s'épuiseraient bientôt en dehors du Christianisme, Oserait-il présenter comme types les temps modernes ”?

Les hommes bien pensants et assurément « très pratiques » n'ont pas regardé le Christianisme comme une vieille loque qui doit être rejetée bien loin, ainsi que le Bouddhisme, comme un systéme démodé, inutile, mème nuisible, comme un idéal irréalisable, comme une doctrine qui ne touche pas à la terre, un nuage qui plane au-dessus des riontagnes sans laisser à leurs sommets quelques at. de vapeurs fertilisantes. « Le Christianisme, # ‘a M. Roosevelt, n'enseigne pas seulement que chacun doit vivre de façon à sauver son âme, mais que chacun doit aussi s'efforcer de faire tout son devoir envers son prochain (1). » Cet ex-président de la république américaine s'y connaissait en hommes. Poursuivons la citation :

«Le vrai chretien est le vrai citoyen, élevé de dessein, résolu dans l'effort, prêt à des actes de héros, ne dédaignant jamais sa tâche, parce qu'elle est jetée dans le jour des petites choses ; méprisant la bassesse, éveillé à ses propres devoirs aussi bien qu'à ses droits, suivant la loi plus haute avec respect, et en ce monde faisant tout ce qui dépend de lui, afin que, lorsque la mort viendra, il puisse

(Gi) Discours devant l'Association chrétienne des jeunes gens, Carnegie Hall, New-York, 30 décembre 1900.

sentir que l'humanité est quelque peu meilleure parce qu'il a vécu ».

Nous avons lu cette page avec le plus grand intérêt, souhaitant d'en rencontrer la personnification dans un seul homme. Hélas ! elle n’est pas le portrait fidèle de tous les chrétiens. Le soldat n'est pas bon soldat par le seul fait e'il porte une arme ; il lui faut la discipline et la bravoure. Le citoyen chrétien ne l'est pas seulement par le signe de la croix qui a été imprimé sur son front par l'eau baptismale, mais par la discipline civile que nous avons appelée subordination et cette vertu inspirée par le Christianisme, la charité qui se dévoue. Le mot qui les embrasserait toutes deux serait le patriotisme, le vrai celui-là.

Le citoyen chrétien est « élevé de dessein ». Il savait l'histoire, celui qui a dit cela, Non, ce n'étaient pas des citoyens à courtes vues que ceux qui illustrèrent leur patrie de leur nom, quien reculèrent les limites et lui firent, par de pacifiques conquêtes, les plus belles dots. Leur esprit était aussi grand que leur cœur, et leur cœur n'était grand que paree qu'il était chrétien.

Le Vénitien Marco Polo honore la reine de l'Adriatique en faisant le premier connaitre à l'Europe les pays et les îles de l'Extrême-Orieni, y compris le Japon; mais, avant de partir pour un voyage, alors paraissant impossible, avec quelques “issionnaires qui l'accompagnent, il va s'agenouil-

ler à Rome, aux pieds du Pape, pour en recevoir une bénédiction, gage de succès. Christophe Colomb jette de l'éclat sur l'Espagne, qui a favorisé son entreprise, sur Gênes, qui revendique l'honneur de l'avoir vu naître, en lui élevant un superbe monument, et Calvi, cette petite ville de Corse qui réclame son berceau : mais, il a mûri son audacieux projet dans la retraite pieuse de la Rabida, invoqué la Trinité Sainte et pris possession des nouvelles terres, au nom de Ferdinand et d'Isabelle, en ; arborant la croix ; Vasco de Gama double le Cap de Bonne-Espérance, il aborde aux Indes Orientales, il trace sur les flots les Lusiades de Camoëns, l'épopée du Portugal ; mais, sur la proue de son navire flotte l'étendard de l'Ordre militaire du Très Saint Rédempteur. Ainsi Magellan, ainsi tous les autres conquérants de pays inconnus qui l'ont suivi, Ils étaient citoyens chrétiens, el toute la gloire qui rejaillit sur la patrie fut la manifestation de leur loi. Ils étaient donc «élevés de dessein et résolus dans l'effort ».

Oh ‘si la France n'avait pas la mémoire si courte, quand il s'agit de nous, quels fameux citoyens elle citerait parmi ceux qui lui firent honneur, en nommant les découvreurs de l'Amérique du Nord et les fondateurs de la Nouvelle-France! Pourquoi les uns n'ont-ils pas une mention plus marquée ? Pourquoi les autres étaient-ils trop plongés dans l'oubli”? Étaient-ils trop chrétiens ? Pourtant, c'est à cause d'eux que nous l'aimons, ce n'est pas pour ses gloires modernes. Ils étaient de ses citoyens, ceux qui marquèrent son passage sur notre lerre, comme des pistes sur le sable des rivages, el ils étaient aussi

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ET LE CITOYEN 361 des chrétiens tels que l'on en voyait aux âges de grande foi.

Chère France que j'aime, parce que «+ oi je tire mon origine, parce que tu fus mon aïeule, parce que, te visitant, un jour, je rencontrai des frères par la langue, les traditions, la nature intime de l'homme, que ne sois-tu plus fière de moi, des miens, de mes pères ! Ce serait si doux! Mais, tu ris dans ton impiété. Qu'est-ce que le christianisme à tes yeux”? Pauvre mère-patrie, si nous ne sommes pas détachés de toi, demandes-en la raison à nos ancètres qui n'allaient si loin que par le dévouement chrétien.

Aujourd'hui que « le christianisme n'est qu'une religion de sentiments », que le rationalisme ou plutôt la raison « sèche et pratique » a pris sa place, que l'intérêt brutal et personnel est le mobile de tous les actes, ces hommes d'autrefois passent pour des naïfs, des &rdents, des enthousiastes. Jugezles done en un temps où il est question d'abolir les frontières derrière lesquelles se tient la patrie ! Oui, ridiculisez leurs sacrifices, ne comptez pas leurs travaux, eflacez jusqu'à leurs traces là où ils se sont arrêtés pour y fonder une florissante ville. levez les épaules de dédain ou seulement d'indiftérence quand, sur les bords d'un fleuve ou au sommet d'un mont, ou en pleine forêt, ils arborent l'étendard de la patrie lointaine, qui les oublie peut-être, que reste-t-il, cousins d'outre-mer, des belles pages de votre histoire ?

Ou, si vous voulez être justes, saluez le Christianisme en ces hommes, reconnaissez que, d'une main, ils tenaient l'épée pour conquérir et que, de

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