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On ne put lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des indécisions regrettables à la h'n de sa vie envers les tyrans de sa patrie. Mais ces deux fautes , si on étudie bien son histoire, ne sont pas les fautes de son caractère, elles sont surtout les fautes de son temps.
La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques oîi la religion, plus magnanime et plus épurée des vanités humaines , n'avait pas encore enseigné aux hommes l'abnégation , la modestie, l'humilité , qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de Dieu.
Et quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la république romaine, à la corruption des mœurs, à la lâcheté du peuple , à l'énervation des caractères de son temps, jiour être juste envers ce grand homme. A aucune époque de sa carrière civile il n'a montré devant son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il ne faiblit pas devant la mort ; mais pour appuyer le levier de cette force d'âme qu'on lui demande, et pour soutenir seul la république contre César , il lui fallait un point d'appui
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dans la républirjiie. Il n'y en avait plus. Ce n'était pas le levier qui njancjua à Cicéron , ce fut le point (rapj)ui. On [)eut plaindre Je temps, mais non accuser le citoyen.
Aucune forme de gouverneinent autant que la KÎpublique romaine ne fut propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces divisions de facultés, et cess|)écialités de professions, (jui décomposent un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissentenle décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur, celui-ci est un avocat, celui-là est consul; on était tout cela à la fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces aptitudes. On ne nuitilait pas arbitrairement la natme, comme nous faisons si malheureusement aujourd'hui, au grand détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de dépasser quand il créait une intelligence plus miiverselle ou une ame plus grande que les antres. César plaidait, faisait des vers, écrivait \y^ntl- Caton, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poèmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau, haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au sénat, percevait les tributs
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en Sicile, coiiiniaiidait les années en Syrie, philosophait avec les hommes d'étude , et tenait école de littérature à Tusculum. Ce n'était pas la profession , c'était le génie qui faisait l'homme; et 1 homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus universel: de là, la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité. Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle , nous effacerons ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne place entre les facultés de la nature, et les services qu'un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa patrie. Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poète d'être un sage ou un citoyen. >«ous ferons des hommes, et non plus des rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment, mais un ensemble.
Cicéron , tel que nous le retrou\ ons dans les portraits et dans les lettres de ses contemporains ou de hii-même, était de taille haute, telle qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple , et qui a besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son image. Le front élevé, et poli comme une table de marbre destinée à recevoir et à effacer les mille im-
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pressions qui le traversaient; le nez aquilin, trèsresserré entre les yenx; le regard à la fois rtcucilli en hïi-niônie, ferme et assuré sans provocation (piand il s'ouvrait et se répandait sur la foule; la bouche fine, bien fendue des lèvres, sonore, passant aisément de la mélancolie des grandes ()réoccupations à la grâce d'étendue du sourire; les joues creuses, pâles, amaigries par les contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues. Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que l'agitation du tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée qui se posait et qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la vertu publique, toute la majesté du peuple romain , se levaient avec lui quand il se levait pour prendre la parole. Un nombreux et grave cortège de rhéteurs grecs, d'affranchis, de clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait quand il traversait la place pour monter aux j^ostres. Il tenait à la main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes, ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique, n'avait rien de la négligence du cynique , ou de la mollesse de l'épicurien. Il n'attirait pas les yeux par la recherche, et ne les offensait pas par la sordiditc. 11 était vêtu, non paré, de sa robe à plis j)crpendiculaires serrée au corps. Il ne voulait pas que les couleurs, en attirant les yeu\ , donnassent des distractions aux oreilles. Son aspect malnflil.
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surtout daus sa jeuuesse , intéressait à cette lanî^ueiudu corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice, toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence, qui n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour se rendre visible à l'humanité.
Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé par la fréquentation du /bruni à juger ses orateurs en artiste, appréciait dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa majesté.
II était né dans une petite ville nuniicipale des environs de Rome, nommée Arplnum, patrie de Marins. Sa mère Helvia , femme supérieure par le courage et la vertu, comme toutes les mères où se moulent les grands hommes , l'enfanta sans douleur. Un génie apparut à sa nourrice, dit la rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait dans cet enfant le salut de Rome; ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet enfant répandaient dans le cœur de sa mère et de sa nourrice on ne sait quel pressentiment de grandeur et de vertu innées. Hehna était d'un sang illustre. Sa famille paternelle cultivait obscurément ses domaines mo« diques dans les environs d^ Arpiiium , sans recher- <'1u^r les charges oubliques et sans venir à Rome,
«•ontente (i'unc fortuin* iiiodicun^ et d iint^ considfration locale dans sa province. Malgré la nouveantc de son nom, que Ciccron fit le premier éclatci' dans Rome, cotte famille remontait, dit-on, par filiation jusqu'aux anciens rois déchus du Latiiim. Le grand -père et les oncles de Cicéron s étaient distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit isolé dans une famille; il y montre pres(jue toujours des germes avant d'y faire éclore un fruit consommé. Eu remontant de quelques générations dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand homme que la nature semble y préparer par degrés. Cela fut ainsi dans la famille poétique du Tassc^ dont le père était déjà un poète de seconde inspiration; ainsi dans la famille de Mirabeau, dont le père et surtout les oncles étaient des orateurs naturels et sauvages, plus frustes, mais peut-étie plus natifs (jue le neveu ; ainsi de Cicé^ ron et de beaucoup d autres, l.a nature élabore longtemps et sourdement ses chefs-d'œuvre dans l'humanité, comme dans les minéraux et les végétaux. I.'homme est un être successif qui retrace et contient peut-être dans une seule àme les vertus des Ames de cent générations.
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Ces aptitmles et ces goûts oratoires et littéraires
(le la famille Vie riréi'oii . et la tendresse qui se
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l'iiaiige en ambition pour son fils dans le cœur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et romaines l'enfant qui promettait de bonne heure tant de gloire à sa maison. lia littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la littérature latine a été depuis pour nous : la tradition de l'esprit humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées. La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit nue explosion plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut en sortant du berceau , sous les yeux de sa mère. Sa vocation aux choses intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement reconnue autour de lui dans les écoles ai Arp'mum, qu'il goûta la gloire dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie. Les petits enfants, ses conq^agnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes roi des écoliers ; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et ils lui faisaient d'eux-mêmes cortège jusqu'à la porte de sa maison, comme un patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée parmi les enfants et parmi les hommes, elle ne suscite plus l'envie : on la subit et on l'acclame comme un phénomène; et comme les phénomènes sont isolés et ne se renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune Cicéron aux enfants aV A rpinum. Que nen inspira-t-il un aussi noble et aussi honorable plus tard à Clodii/s, à Octave et à Antoine.'
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