XIJ
Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre universelle et perpétuelle, de grandes armées presque permanentes aussi étaient devenues nécessaires. De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la liberté et au pouvoir tout moral des lois. Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles. Celles qui étaient licenciées après qu'on leur avait partagé des terres formaient dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome des noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes , leur seul métier, et à donner des bandes ou des légions aux séditions politiques, aux tribuns démagogues ou aux généraux ambitieux. Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire
((uilii avaient destinées à siii)jiig(ie< le inoiidc. lU avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur renvoyait des tyrans domestiques. Déjà Vépée se jouait des lois; déjà, sous un respect apparent pour l'autorité nominale du sénat, les généraux et les triomphateurs se marchandaient entre eux les charges , les consulats ; les gouvernants de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au deiiors, mais où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions , où la constitution ne conservait plus que ses tonnes, où les généraux étaient des tribuns, et où les factions étaient des camps.
Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron prit la robe virile, pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de magistrat dans la scène du temps.
XIÏJ.
Marius, plébéien ^Arpimim^ après s'être illustré dans les camps et avoir sauvé l'Italie de la première invasion des barbares du Nord, avait pris parti à Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le sénaL Démagogue armé et féroce, il avait prêté ses légionsàla démocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses assassinats avaient décimé Rome et inondé de sang 1 Italie. Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival (le Marius, hii avait à son tour enlevé sa gloire et
LE GtVlLISATEL-K. 415
ses légions, les avait ramenées contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, égorgé les égorgeurs, assassiné en niasse le peuple, asservi le sénat en le rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple, et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés, subjugués, ensanglantés par lui. Une guerre qu'on appelait la guerre sociale^ guerre des auxiliaires de la république contre Rome elle-même, avait compliqué encore, par l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de passions, de proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les bons citoyens de Rome s'enrôlèrent, pour défendre la patrie, même sous la dictature d'un tyran. Cicéron y suivit son modèle et son maître, l'orateur Hortensius. Il en revint avec les légions victorieuses de Sylla , pour assister avec horreur à l'éclipsé de toute liberté, auK dictatures , aux proscriptions , aux égorgements de Rome. Son extrême jeuuesse et sa vie studieuse à ArpinuniXQ dérobèrent non au malheur, mais au (langer du temps. 11 reparut à Rome après le rétablissement violent mais régulier des choses et du sénat par Sylla. Il se prépara à la tribune politique et aux charges de la république par l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi à l'estime et à la reconnaissance du peuple, avant de briguer ses suffrages pour les magistratures. 11 publia en même temps des livres sur la langue, sur la rhétorique, sur l'art oratoiîe.
il 6 r,ir,tRoN
«|ui décelaient la j)i'otondeiir et rmiiversalite de ses études. Ses premiers j)laidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de jjerf'ection inconnu jusqu'à ce jciuie homme dans la discussion des causes privées. Invention des arguments, enchaînement des faits, conclusion des témoignages, élévation des pensées, puissance des laisonnements, harmonie des paroles, nouveauté et splendeur des images, conviction de l'esprit, pathétique du cœur, grâce et insinuation des exordes, force et foudre des péroraisojis, beauté de la diction, majesté de la personne, dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au sommet de l'art et de la renommée. Ses discours préparés dans le silence de ses veilles, notés, écrits à loisir, effacés, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés studieusement par lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris fragments j)ar fragments, tantôt au\ bains, tantôt dans ses jardins, tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis, soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la foule, enrichis de ces inspirations soudaines (jui ajoutent la merveille de l'imprévu et leiéu de l'improvisation à la sûreté et à lu solidité de la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Ils existent revus et publiés par l'orateur lui-même; ils sont encore des événements pour la postérité. Mous n'en parlerons pas; ils forment des volumes, fis sont restés monuments de lesprit hutïiaiii.
LE CIVILISAÏEUR. 447
Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme : son corps fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis d'échapper à l'attention de Sylla, (ju'une si puissante renonnnée pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait légèrement blessé en défendant un de ses proscrits (jue persoinie n'avait osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et à visiter Athènes.
Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui n'estimait les
tlK CICKKiiN.
choses (jiu' par le plaisir (ju'elles donnent, Cicéroii se proposait de recueillir son inodi(jue patrimoine en Grèce, et de s'établir à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se rétablissait ; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres d'Athènes, de Rhodes, de rionie, accouraient pour l'entendre discourir dans les académies de l'Attique; et, pénétrés d'admiration pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait vaincus par les armes, et qu'un Romain les dépassait par Télo- (juence. Il leur donnait des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction, d'harmonie, d'intonation, de geste. La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconinis, et il partit pour Rome en passant par l'Asie, pour visiter toutes les grandes écoles de littéi'ature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si ces tenq)les fameux, d où le paganisme avait envoyé ses suj)erstitions et ses fables k Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, objet su|)réme de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien, destinés à prendre part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.
— Par (|uel moyen, lui demanda Cicéron, attein- (Irai-jc la plus grande gloire et la plus honnête.^ « — En suivant toujours tes propres inspirations.
Li: CIVILISATEUR. U9
« et iioii ropinioii (!e la multitude, y> lui répondit l'oracle.
Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita en effet sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.
Rentré à Rome, il y vécut quelques années dans l'ond^re, ne s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne faisant cortège à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple. On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme précisé, philosophe spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui. Il ne s'émut pas de ces railleries, et continua à se perfectionner en silence, pour le seul amour du beau et du bien. Il vivait alors familièrement avec le phis grand acteur de la scène romaine, Ro.scifis ; ils s'étudiaient ensemble : l'acteur, à imiter les intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait d'elle-même à Cicéron ; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait à Roscius: et de cette lutte entre la nature qui inspire et l'art qui achève, résultait pour l'acteur et pour l'orateur la perfection, qui consiste pour l'acteur à ne rien feindre au théâtre f{ui ne jaillisse de la nature et
l-io CICKIKIN.
pour l'orateur à ne rien professer à lîi tribune qui ne soit avoué par l'art, et conforme à la suprême convenance des choses, qu'on nomme le beau.
Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux, l'étude, les lettres, les voyages avaient accumulés en lui. « La vertu et l'éloquence ne lui a avaient été données, lui disaient-ils, (piecommr ce deux armes divines pour la grande lutte qui se fc balançait entre les hommes de bien et les scélé- <c rats, entre la république et la tyrannie , entre « l'anarchie des démagogues et la liberté des bons « citoyens, w II céda à leurs instances, et sollicita la questurcAix même année où les deux plus grands ora teurs du temps, ses maîtres et ses modèles, Hortensias et C'a??», sollicitèrent le consulat, première magistrature de Rome, qui durait un an. Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient ensanglanté assez longtemps Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant tous les trois. La </?/e.v^//r^ était une magistrature secondaire qui donnait entrée dans le sénat. Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et d'approvisionner Rome. Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la Sicile à Cicéron. Tout en prévenant j)ar ses mesures la disette qui menaçait le peuple romain, il ménagea la Sicile et s'y fit adorer; il la parcourut
LE OIVILISATLLH. 1^21
tout entière, moins en proconsul (|u en philosophe et en historien curieux de rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. 11 y découvrit le tombeau à' ArcJdmhdc ^ un des plus grands génies que la méciinique ait jamais donnés aux hommes, et il fît restaurer à ses frais le monujnent de cet homme presque divin.
Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse faisaient en Sicile, il s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce nom et ce bruit étouffés parle tumulte tous les jours nouveau d'une immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses agitateui^s et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un jour de ses yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs (pii assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter par ce qui flatte le plus les hommes, lattention qu'on leur marque dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un affranchi qu'on appelait le nomenclateiu\ et qui suivait toujours les candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler à voix basse le nom des citoyens.