CICKRUN
Parvenu a 1 âge de quarante et un ans, j)0S5esseur, par ses héritages personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut jamais splendide, car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut j)rix pour être vendue; lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés et les plus vertueux citoyens de la répul)li(pie, llortensiiia, Caton^ Briitiis, Atticas^ Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivie, d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son avenir: n'employant son superflu ([u'à l'acquisition de livres rares que son ami le riche et savant Atticus lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps entre les affaires publi(jues de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de campagne, à Arpiiaun, dans les montagnes de ses pères ; à Cunies, sur le bord de la mer de Naples ; à Tusculum , au pied des collines d'Albe, séjours cachés et délicieux; mesurant ses heures dans ces retraites comme un avare mesure son or; donnant les unes à l'élo- ([uence, les autres à la poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la [)romenade sous les arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies, d'autres aux repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail, le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec le soleil, se levant avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps reprenait l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents maies et
cette vibration nerveuse que Démosthèiie faisait hitter avec le bruit des vagues de la mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas encore envié. La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure h chacun dans sa carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.
xvin.
Six ans après sa questure en Sicile, Cicéron fut élu édile^ à l'unanimité, par le peuple rassemblé en tribus. L'édile était chargé des embellissements de Rome et des spectacles à donner au peuple. Le peuple, avide de spectacle, pensa que la Sicile, dont Cicéron avait conquis l'affection et la reconnaissance, lui enverrait des gladiateurs, des comédiens et des bêtes féroces qui illustreraient son édilité. Cette magistrature donnait aux édiles le droit d'étaler dans le vestibule de leur maison les images et les statues de leurs ancêtres. Cicéron, qui n'avait pas d'ancêtres, n'étala point d'images. Il accepta, sans s'en humilier, le nom à' homme nouveau, qu'on donnait à Rome à ceux qui faisaient leur propre nom, au lieu d'en hériter. Il se trouvait placé ainsi entre l'aristocratie et la démocratie, dans ce milieu favorable à l'équité, entre les deux fac-
fions ([tii se disputaient Home ; plébéien par la naissance, patricien par les charges et par les sentiments. Ce lut 1 épofpie oii il écrivit, à l'instigation (les Siciliens , ses harangues mémorables contre Perrès, (jni avait spolié la Sicile de ses objets d'art etde ses monuments nationaux : ces harangues. <pii ne fnn'nt jamais prononcées, firent à jamais, (In nom de Verres, le nom des illustres concussionnaires de nation. Plus tard, Cicéron, se repentant sans doute d'avoir infligé au delà du juste une si flétrissante immortalité au préteur de Sicile, le secoiuMil de sa bourse, dans l'indigence oi.i ce proconsul était tombé.
I)eu\ ans a[)rès son édilité, il biigua la préture, magistrature qui n'avait au-de.ssus d'elle que la jjremière, c'est-à-dire le consulat. Il soutenait alors, dans le sénat, Pompée^ l'idole de l'aristocratie romaine, (pii demandait un pouvoir illimité poiu" purger la merdes pirates de Cllicie, qui assiégeaient les cotes d'Italie. L'éloquence de Cicéron l'emporta siu' la résistance des démagogues : Pompée fut dictateur, et Cicéron préteur.
Sa renommée d'incorruptibilité était telle, (ju'un accusé de concussion, nommé Macer, ami et protégé de CrassNs, le plus riche des Romains, ayant appris que Cicéron était décidé à voter sa condamnation, lui lit dire qu'il se sentait jugé d'avance, pniscpie (Cicéron était contre lui; et, rentrant dans sa maison, sans peiniettre à ses avocats de plaider
sa cause, il se coucha, et mourut d'une mort volontaire, estimant (|ue la condamnation de Gicéron était la condamnation des dieux.
Jusque-là cependant, et malgré la maturité de son âge et l'obstination de ses études pour perfectionner en lui le don de la parole, il n'avait plaidé que devant les tribunaux ou devant le sénat; mais il ne s'était pas cru capable encore d'aborder la tribune aux harangues, et de plaider des causes publiques devant le peuple. Le peuple lui semblait le phis redoutable et le plus délicat des auditoires. 11 lui fallait, disait-il, une éloquence aussi intrépide, aussi diverse, aussi soudaine et aussi toute-puissante que lui. Ce n'était pas trop de la moitié (lime vie pour s'y préparer.
11 s'y hasarda, |)Our la première fois, pour soutenir l'espèce de dictature navale et militaire qu'on avait donnée à Pompée^ et qu'on proposait de restreindre. 11 triompha. Ce triomphe lui valut, deux ans après, le consulat, objet de son ambition et fondement de sa gloire. Peu agréable à la multitude, dont il combattait les désordres, sans racines dans l'aristocratie, à laquelle il n'appartenait pas par la naissance, il ne pouvait s'élever que sur ses talents et sur ses services à cette suprême magistrature, décernée par l'élection. Deux hommes funestes, qui tenaient à la fois aux grandes familles parle sang, à la multitude par les lâches adulations et par leur complaisance poin^
426 CICKRoN.
ses crimes, Anton'ms et L atilinu, étaient ses concurrents. Jl coiniiiença ]jar détaclier ylulon'ius, le moins dangereux de ses deux rivaux , liomme sans caractère, en lui ])romettant de servir sou ambition qui n'était que de la vanité, de l'accepter pour collègue au consulat, et de lui laisser les grands gouvernements de l'Italie hors de Rome. Ayant décomposé ainsi la brigue de ses adversaiies, il combattit si vivement la politique plébéienne et turbulente de Catilina devant le sénat, que 1 aristocratie, flattée de rencontrer un tel soutien, et le peuple, jaloux de s'assurer une telle éloquence, le nommèrent, non au scrutin, mais d'acclamation, consul avec Antonius. Il tint jiaroleà son collègue, et lui fit donner ce qu'il désirait, le gouvernement de l'Italie. Quant à lui, il resta à Rome pourpréserver la république des agitations et des subversions qui menaçaient tous les jours Rome pendant l'absence de Pompée, alors en Asie.
XXT.
Ces circonstances suprêmes ne tardèrent pas à éclater. Indépendamment des grandes factions militaires dont nous avons parlé, factioïis représentées dans Marins, dans Sylla, dans Pompée, et bientôt après dans César; indépendamment aussi des factions permanentes des patriciens et des j)lébéiens qui décliiraient la république depuis (pielques aimées, il y avait à Rome nue faction de Tanarchie, de la démagogie et du crinie, qui couvait sous toutes 1*"^ aiifK^s, et qui n attendîut. po«n'
les renveiser et les submerger toutes dans leur propre sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du gouvernement. Les éléments de cette faction impie, qui bouillonne toujours dans la lie des sociétés vieillies et malades, étaient d'abord la populace, écume du peuple qui s'imprègne et qui se corrompt de tous les vices du temps, et qui flotte à la surface des grandes villes au vent de toutes les séditions. C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et les esclaves, rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et toujours prêts à briser le cadre des lois qui ne s'élargissaient j)as pour leur faire leur juste place; c'étaient, après, cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de Marius, de Pompée lui-même, à qui on avait distribué des terres dans certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés de leur médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires, ou ayant épuisé promptement dans la prodigalité des nouveaux enrichis leur fortune , demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux séditions de la patrie. Enfin, c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, CéthéguSy qui, ayant gardé le crédit en perdant les vertus de leurs ancêtres, corrompus de mœurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de scandales , indifférents d'opinions , avides de fortune, trahissant leir ang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient les flatteurs, les instigateurs, les tribuns , les complices masqués ou démasqués de la populace, et cher-
i:8 CICEHON.
(.liaient leur rirhesse peidiie et leur grandeur luture dans l'abîme de leur patrie!
Voilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir, les ferments et les fauteurs de bouleversement. Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions liguées pour la ruine de la république, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef, était Catilina:
Catilina, honnne d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace effrontée que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme, d'une renommée militaire, seule qualité qu'on ne pût lui contester, d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices dans les parties honteuses du cœur humain, soupçonné sinon convaincu de meur tre d'un frère, d'assassinats sur la voie Appienne, d'empoisonnements secrets, dtî débauches presque aussi infâmes que des crimes, mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de liaisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs, sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrit sa douteuse renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont beaucoup l'accusaient tout bas. Catilina était encore préteur : il avait élevé son ambition jusqu'au consulat. A peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand orateur , qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir,
d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves à l'assaut de Rome, et de faire naître dans cette condagration de toutes choses une occasion de revanche, et une dictature de crime pour lui et pour ses complices. Si César lui-même n'était pas un complice, il était au moins confident muet et peutêtre impatient du succès de la conspiratioîi.
XXTIl.
A l'immense rumeur d'une si vaste conspiration dont les têtes seules étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout l'existence , Cicéron rassemble le sénat, et somme Catilina d'avouer ou de désavouer son crime, ce Mon crime. '^ répond in- « solemment le factieux. Est-ce donc im crime de « vouloir donner une tête à la puissance décapitée « de la multitude, quand le sénat, qui est la tête du « gouvernement, n'a plus de corps et ne peut rien « pour la patrie?» A ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace, donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome.
Catilina ne s'endort pas après une si franche déclaration de guerre à sa patrie. Il envoie à Manlius, un de ses complices, qui commandait \\\\ corps de vétérans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un des conjurés , qui doit à heure fixe en rassembler le peuple et en diriger les mouvements. Les armes, les torches sont prêtes; les édifices sont marqués, les victimes comp-
-130 CICEUUN.
tées : Cicéron est la première. C'est (Jaiis le saii^' de son premier citoyen que les scélérats (loi vent t'tei util e les lois anti(|ues de Rome. Une femme illustre, maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au complot, court dans la nuit avertir Cicéron de fermer le lendemain sa maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du jour à la porte du consul, dont ils ont promis la tête; ils la trouvent gardée par une poignée de bons citoyens. Cicéron vivant, la ville a un centre, les lois une main, la patrie une voix, le sénat un guide. L'exécution du complot est ajournée. Cicéron n'ajourne pas la vigilance : il convoque le sénat à la première heure du jour dans le temple fortifié de Jupiter Stator , ou conservateur de Rome. Catilina ose s'y présenter, convaincu que l'absence de preuves contre lui attestera son innocence, ou que l'audace intimidera le consul. A son entrée dans le sénat, tous les sénateurs s'écartent de Catilina, comme pour se pré.server de la contagion ou même du soupçon du crime. L'horreur avant la loi fait le vide autour du cons« pirateur. Cicéron indigné, mais non intimidé, se lève et adresse à l'ennemi public la terrible et élo- ([uente apostrophe qui a laissé sur le nom de Catilina la même trace que le ïen du ciel laisse sur un monument foudroyé. F^a pensée s'y précipite sans haleine en paroles courtes, comme si limpatience et l'indignation essoufflaient le génie. \in voici (juelques mots (jui feront juger l'orateur et le criminel :
LE ClMLit^ATELR. 4àl
« Jusques h quand, Catiliiia, abuseras-tu de notre « patience ? Combien de temps ta rage éludera-t-elle «nos lois? A quel terme s'arrêtera ton audace? «Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont « Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, « ni la consternation du peuple, ni ce concours de « tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi « pour cette assemblée, ni les regards indignés de « tous les sénateurs, rien n'a pu t'ébranler! Tu ne « vois pas que tes projets sont découverts? que ta (f conjuration est ici environnée de témoins, enchaî- « née de toutes parts? Penses-tu qu'aucun de nous « ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle « qui l'a précédée, dans quelle maison tu t'es rendu, « quels complices tu as réunis, quelles résolutions tu « as prises? O temps! ô mœurs! Tous ces complots, « le sénat les connaît, le consul les voit, et Catilina « vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au sénat; « il est admis aux conseils de la république; il choi- « sit parmi nous et marque de l'œil ceux qu'il veut «immoler. Et nous, hommes pleins de courage, « nous croyons faire assez pour la patrie , si nous « évitons sa fureur et ses ])oignards! Depuis long- « temps, Catilina, le consul aurait dû t'envoyer à « la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont « tu veux tous nous frapper. Le premier des Grac- « ques essayait contre l'ordre établi des innovations « dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife « P. Scipion, qui cependant n'était pas magistrat,
iM CICÉRON.
« Ten punit par la mort. Et lorsque Catilina s'ap- « prête à faire de l'univers un théâtre de carnage «c et d'incendies, les consuls ne l'en jauniraient pas! « Je ne ra[)pel]erai point que Servilius Ahala, pour « sauver la république des changements que médite tait Spurius Mélius, le tua de sa propre main : de « tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, « il n'est plus ce tem|)s où de grands hommes niet- « taient leur gloire à frapper avec plus de rite gueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus (c acharné. Aujourd'hui , ini sénatus-consulte nous « arme contre toi, Catilina, d'un pouvoir terrible, (c Ni la sagesse des consuls, ni l'autorité de cet or- « dre ne manque à la république; nous seuls, je le a dis ouvertement, nous seuls, consuls sans vertus,
t( nous manquons à nos devoirs
ic llappelle à ta mémoire
« l'avant- derjiière nuit, et tu conq^rendras que «je veille encore avec plus d'activité pour le sa- « lut de la république que toi pour sa perle. Je « te dis que lavant-dernière nuit tu te rendis (je « parlerai sans déguisement) dans la maison du sé- (f nateur f^éca. I^à se réunirent en grand nombre les « complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le <t nier? Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si « tu le nies; ciar je vois ici dans le sénat des hommes « (|ui étaient avec toi. Dieux immortels! où sommes- (( nous? Dans quelle ville, o ciel! vivons-nous? Quel « gouvernement est le nôtre? Ici , pères conscrits , « ici même, parmi les membres de cette assemblée, (( dans ce conseil auguste où se pèsent les destinées <i de l'univers , des traîtres conspirent ma perte , la
« vôtre, celle de Rome, celle du monde entier. Et
«. ces traîtres , le consul les voit et prend leur avis
(c sur les grands intérêts de l'Etat; quand leur sang
« devrait déjà couler, il ne les blesse pas même d'une
(c parole offensante. Oui, Catilina, tu as été chez Léca
« lavant-dernière nuit ; tu as partagé l'Italie entre
«tes complices; tu as marqué les lieux où ils de-
« valent se rendre ; tu as choisi ceux que tu laisse-
« rais à Rome, ceux que tu emmènerais avec toi;
« tu as désigné l'endroit de la ville où chacun allu-
« nierait l'incendie; tu as déclaré que le moment
(( de tO!i départ était arrivé ; que si tu retardais de
«quelques instants, c'était jjarce que je vivais en-
« core. Alors il s'est trouvé deux chevaliers romains
«qui, pour te délivrer de cette inquiétude, t'ont
« promis de Aenir chez moi cette nuit-là même, un
c< peu avant le jour, et de m'égorger dans mon lit.
(c A peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. Je me
«suis entouré d'une garde plus nombreuse et plus
« forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui, sous pré-
« texte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta
(C jjart pour m'arracher la vie. Je les ai nommés d'a-
« vance à plusieurs de nos premiers citoyens, et j'a-
(c vais annoncé l'heure oii ils se présenteraient. . .
(C Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui
« nous éclaire, de l'air que nous respirons, lorsque
(C tu sais qu'il nest persoinie ici qui ignore'que la
« veille des calendes de janvier, le dernier jour du
«consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas
«sur la place des comices, armé d'un poignard.*^
« que tu avais aposté une troupe d'assassins pour
«tuer les consuls et les principaux citoyens? que
iU CIICÉRON.
« ce ne fut ni le repentir ni )a crainte , mais la for-
« tune du peuple romain, qui arrêta ton hras et sus-
« pendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces pre-
« niiers crimes; ils sont connus de tout le monde,
«et bien d'autres les ont suivis. Combien de fois,
« et depuis mon élection, et depuis que je suis coii-
« sul, n'as-tu pas attenté à ma vie? Combien de fois
« n'ai-je pas eu besoin de toutes les ruses de la dé-
(( fense, pour parer des coups que ton adresse sem-
« blait rendre inévitables? il n'est pas un de tes
« desseins, pas un de tes succès, pas une de tes in-
« trigues dont je ne sois instruit à point nommé. Et
« cependant, rien ne peut lasser ta volonté, décou-
« rager tes efforts. Combien de fois ce poignard
a dont tu nous menaces a-t-il été arraché de tes
«mains? Combien de fois un hasard imprévu l'en
«a-t-il fait tomber? Et cependant il faut que ta
« main le relève aussitôt. Dis-nous donc sur quel
« affreux autel tu l'as consacré , et quel vœu sacri-
« lége t'oblige à le plonger dans le sein d'un consul !
«A quelle vie, Catilina, es-tu désormais con-
« damné? Car je veux te parler en ce moment, non
« plus avec l'indignation que tu mérites, mais avec
(( la pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer
(c dans le sénat : eh bien , dans une assemblée si
(^nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches,
« quel est celui qui a daigné te saluer? Si personne
« avant toi n'essuya jamais un tel affront, pourquoi
« attendre que la voix du sénat prononce le flétris-
(csant arrêt si fortement exprimé par son silence?
« N'as-tu pas vu à ton arrivée tous les sièges rester
(( vides autour de toi ? N'iis-tu pas vu tous ces con-