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Voici ce que disent à cet égard les traditions locales, et ce qu'attestent deux monuments authentiques des archives de la cathédrale de Strasbourg, de l'année i^'^j : l'un qui constate que dame Annette de la Porte de Fer, épouse de Gutenberg, fit un don à la cathédrale pour acf[uéïir le droit d'inscrire son nom sur la liste des bienfaiteurs, et assurer ainsi des prières pour elle et ses descendants ; l'autre qui fait mention de son décès.
Gutenberg, proscrit pour la seconde fois par les plébéiens vainqueuis de la noblesse, fut aimé d'une jeune fille, noble comme lui , de la ville de Strasbourg; elle se nommait A miette de la Porte de Fer, nom de sa maison, sans doute emprunté à la possession de quelque château féodal des rochers du Rhiji. Il l'aimait lui-même avec la passion ardente, sérieuse et chevaleresque de ces temps de fidélité. Ils s'étaient promis mutuellement et par écrit mariage. Annette de la Porte de Fer ne s'était j)as crue déliée de sa foi doiuiée, par la pauvreté et par les malheurs de son amant; elle lui gardait sa jeunesse, sa beauté et soncoeiu'. Gutenberg, à son retour sur le teiiitoirc de Mayejice, devait réclamer la foi de sa fiancée, et lelirer le gage de sa pro])re foi fpi'il lui avait ainsi jiiice; il iic le fit p;i.s. Soil
LE ClVlLiSATELH. 077
qu'il craignit d'entraîner Annette, fille noble et honorée, dans l'hnmiliation et dans rindigence où il était tombé , soit que le sentiment d'avoir dérogé par ses travaux d'artisan à l'illustration féodale de sa race le rendît indigne désormais , à ses propres yeux, d'aspirer à nn noble sang, Gutenberg ne revendiqua pas la foi promise et n'offrit pas de dégager la sienne ; il attendait la réhabilitation et de meilleurs jours à faire partager à celle qu'il aimait. Son humilité et ses scrupules résistèrent aux plus tendres instances de sa fiancée , et ne purent être vaincues que par une sommation juridique faite devant l'officialité de Strasbourg, de tenir la promesse de mariage qu'il avait autrefois jurée.
Cette sommation ai Annette de la Porte de Fer à son amant existe encore aujourd'hui comme le seul monument authentique de son mariage. Gutenberg céda enfin à cette généreuse violence de l'amour: il épousa Annette. Leurs enfants ne vécurent j^as.
L'héritage et l'héritier des grands hommes, c'est leur invention et le genre humain.
Après la décision des jnges du procès, en i^^'J? qui laissait Gutenberg maître de son secret, le condamnant seulement à payer une indenuiité aux héritiers d'x\ndré Dritzehen, il abandonna les cloîtres i\\\ monastère de Saint-Arbogaste et rentra dans la ville de Strasbourg; il habita alors la maison de Jldergarteii, et v établit sa pi'cmièi'e Impriiiierie.
:)78 OLl'ENBKHli.
Jl est peut-être curieux de remarquer que Teiuplacenieut de cette maison est maintenant l'emplacement du Lycée, comme si ce lieu eut été désigné d'avance pour un grand dessein, et qu'après avoir lixé les sciences par la typographie, il eût été destiné à les propager par l'enseignement.
liorsque Gutenberg fut contraint de quitter Strasbourg, en 144^, il y laissa les traditions de son art dans les collaborateurs et les ouvriers initiés à sa découverte et à ses procédés ; et nous trouvons Mentcl ou Metelin, notaire public, qui ne se fit naturaliser bourgeois de Strasbourg qu'en i447j et d'Eckstein, chanoine de la cathédrale, ([ui , aidés des fonds fournis par le couvent des Chartreux, et sans avoir travaillé eux-mêmes à cet art si peu connu alors, s'établissent typographes et procèdent avec la plus grande célérité à imprimer, à mettre au jour une Bible allemande. Plusieurs autres ouvrages paraissent successivement, signés de l'imprimerie de Mentel, qui fit une fortune rapide, tandis que le malheureux Gutenberg, chassé par la misère, rentrait fugitif à Mayence.
La fortune qui avait accru l'influence de Mentel, et la rivalité qui subsistait entre les villes indépendantes de Mayence et de Strasbourg, favorisèrent ses désirs ambitieux de substituer son nom à celui de Gutenberg. Il y réussit si complètement qu'en peu d'années Gutenberg fut oulilié ou volontairement
écarté , et ^lentel proclamé, à Strasbourg, inventeur de Vart divin, et des fêtes instituées en son . honneur.
De retour à Mayence, et relevé de l'iiumiliation et de la ruine par la main d'une femme aimée, comme Mahoinet pai' sa première épouse, Gutenberg se donna tout entier à son art, s'associa Faust et Sckeffer, gendre de Faust, établit ses ateliers à Mayence, et y publia , toujours sous le nom de ses associés, des Bibles et des Psautiers d'iuie admi rallie pureté de caractère.
Sclieffer avait longtemps fait le métier de calligraphe et le commerce des manuscrits à Paris. Ses voyages et la fréquentation des artistes de cette ville lui avaient fait connaître des procédés mécaniques pour l'emploi des métaux qui, appliqués par lui à l'imprimerie, à son retour à Mayence, lui fournit les moyens nouveaux de fondre en plomb les lettres mobiles dans des matrices en enivre avec plus de précision, et à donner ainsi une netteté parfaite aux caractères. Ce fut avec ce nouveau procédé que le Psautier, le premier livre qui jiorte sa date, fut imprimé en i^b'j. Bientôt après, la Bible de Mayence, reconnue chef-d'œuvre de l'art, fut exécutée sous la direction de Gutenberg, avec
(It's <'ara('tt'i'('s i'ondns p'.w h" procède (\v Piei're SrhœfFer.
La portée du nouvel a rt^ (]ui déhiitail: par la vulji,arisation des livres sacrés sous les auspices seuls de 1 Kglise, échappa pendant les premières années à la cour de Rome; clic vit des juixiliaires là où elle devait voir l)icnt(jt des agresseurs.
(( Au nondjre des bienfaits dojU il convient sous (( votie pontificat de louer Dieu, dit une dédicace (c du temps de Paul II, souverain pontife, est cette (( invention qui permet aux plus pauvres de pou- <c voir acheter des bibliothèques à bas prix. N'est- « il pas Infiniment glorieux pour Votre Sainteté « que des volumes qui coûtaient jadis cent pièces (• d'or n'en coûtent plus que quatre et même moins, ff et que les fruits du génie, naguère la proie des <( vers sous la poussière où ils étaient ensevelis , « commencent, sous votre règne, à ressusciter et à fc se répandre à profusion sur la terre? m
Bientôt la ville de \ cuise ])réta ses presses aux controverses religieuses, et les œuvres de Jean Hus furent imprimées en langue slave dès \\ç)0^ à peine vingt ans après la mort de Gutenberg.
"Mais déjà la France, en i^So, avait encouragé les imprimeurs allemands à se tixcr à Paris. Louis \1 surtout se signala parraecueil éclairé qu'il lir à la
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typographie et les encoiiragenients f>éiiérenx (ju'ij accorda à cet art nouveau.
Vue accusation fut intentée , à Paris , contre Faust, pour avoir vendu des Bibles imprimées, ornées de vignettes, comme manuscrits, à des piix exorbitants, et il existe une quittance signée de lui, à Paris, en i468, d'un exemplaire d'un ouvrage de saint Thomas d'Aquin; vendu au prix énorme de ([uinze écus d'or. Le parlement de Paris, sous l'inspiration de Louis XI, déchargea Faust de toute accusation, attendu que ces livres étaient le [)roduit d'une nouvelle invention inconnue encore à Paris.
liC roi se désista même de son droit d'aubaine, à l'occasion delà mort de Herman Statters, (jui vendit, à Paris, les livres imprimés par Scheffér, les- <]uels étaient, selon la loi de ce temps, la propriété de la couronne, par le décès d'un étranger : « En considéraliojj , «porte l'ordonnance, «de l'utilité rt qui vient et peut venir à la chose pul)lique de l'art a d impression , tant pour Taugmentation de la (.(■ science qu'autrement, etc.^ etc.; nous sonnnes lice béralement condesceudus de faire restituer la « somme de 2,4*28 écus et 3 sols tournois aux héri-
te tiers, etc.. y
Les œuvres de Cicéro/t furent le premier livre imprimé après les livres sacrés. On ne songea pas avant 1 iéon \ , (î'est-à-dire un siècle après l'inven-
582 rti:TENBERG.
tion de (jiitenberp^, à réglementer «t à encliaîiier riniprinieric.
CA'[wnddnt[e\rdnqi\\or Faust i:X\ i\\'l\Si\\i Sc/ir//cr y les (leiix nouveaux collaborateurs de Gutenberj» , ne tardèrent pas à snccoinber, comme Mentel ou ^letel i n à Strasbourg, à la tentation de s'approprier insensiblement sa gloire, lapins tentatrice des propriétés, parce qu'elle est la plus immortelle. Ils espérèrent, comme tant d'autres, tromper l'avenir, s'ils ne trompaient pas leur temps. Après avoir reconnu, dans une première épître dédicatoire du Tite-Lwe traduit en allemand et imprimé par Jean Scheffer, et offert à l'empereur ^laximilien, « que l'art de l'im- « primerie a été inventé à Mayence par le sublime <f mécanicien Jean de Gutenberg, » ils oublient ce premier aveu, et ils usurpent pour eux-mêmes, sept ans après, tout le mérite et tout l'honneurde la découverte.
L'empereur Maximilien, peu de temps après, assimilant les imprimeurs et les compositeurs à une sorte de sacerdoce de l'esj^rit, les releva de toute dérogation à leur noblesse par leur no1)le métier. Tl anoblit en masse l'art et les artistes ; il les autorisa à porter des robes brodées d'or et d'argent, que les nobles seuls avaient droit de porter ; il leur donna pour armoiries un aigle aux ailes étendues sur le
globe, symbole du vol et de la conquête de la parole écrite sur l'univers.
Mais déjà Gutenberg n'était plus sur la terre pour y jouir de cette possession du monde intellectuel, religieux et politique, qu'il avait entrevue seulement, comme Moïse, du haut de ses visions dans le rêve du monastère de Saint-Arbogaste. Dé- ])ouillé par ses collaborateurs de sa propriété et de sa gloire, expulsé une dernière fois de sa patrie par la misère, consolé seulement et suivi par sa femme fidèle à toutes ses vicissitudes, privé par la mort de ses enfants, déjà vieux, sans pain et bientôt sans famille par la mort de sa femme, il fut recueilli par rélecteur de Nassau, le généreux Adolphe. L'élec-
teurle nomma son conseiller d'Etat et son chambellan, afin de jouir dans une honorable familiarité de l'entretien de ce merveilleux génie qui devait converser plus tard avec tous les lieux et tous les temps. Cet asile donné à Gutenberg illustre à jamais Nassau et son prince. Il y a dans l'histoire des lios^iitalités qui portent bonheur et immortalité aux plus petits princes et aux plus petits États.
Gutenberg continua à imprimer de ses propres mains, à Nassau, sous les yeux de l'électeur, son Mécène, pendant quelques années de sérénité et
•■j«i «il TIvMJKIlC.
de paix; puis il uiomnt à soixante-iuMil ans, Jie laissant à sa sd^iir aucun héritait*, et laissant an monde l'empire de l'espiit luimaiii (li'couvert et eonqnis parmi artisan.
« Je lèj;ue, dit-il dans son testament , à masœnr « tons les livres imprimés par moi au monastère « de Saint-Arbogaste. » Panvre inventein* qui n'a- \ait à léi^ïier îi celle c(ui lui survivait que la richesse de piesqne tous les inventeurs comme lui, sa jeunesse consumée, sa vie persécutée, son nom mt-connn, ses sueurs , ses insomnies, et I «jiihli île ses «contemporains !
Ainsi vécut et mourut ce grand homme : mais sou art ne monrait pas avec lui, L imprimerie se proj)aoea anssitôtsa mort avec l'instantanéité d'nne explosion. Il v eut en peu d'années des presses dans toutes les capitales de l'Knrope. Ce fut la date delà civilisation renaissante etindéfnn'e. La France, sous Louis XI, l'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, Venise, Genève, Rome, la Pologne, s'emparèrent à l'envi de l'invention nouvelle poin- mnltl plier leurs livres sacrés et les livres profanes.
L'Orient connut cet art nouveau par des juifs réfugiés à Constantinople, ([ui imprimèrent des traités de littérature rahOinif/ue en i5oo. >îais les
LE CrV^ILISATEUR. 585
liiusulinaiis ne s en servirent eux-mêmes que vers le dix-huitième siècle.
Enfin la Russie , sous l'inspection du métropolitain, établit une presse à Moscou, en i "j8o, à l'aide des ouvriers venus de ^Iaii,debourg.
xxvir.
Il sembleque chaque j)n)gièsde l'humanité doive s'acheter par des larmes; (jue la souffrauce soit la loi fatale de toute grande initiation. L'imprimerie avait eu ses apôtres : elle eut aussi ses martyrs. De tous, Etienne Dolet fut le plus illustre par l'éclat de son talent, la pureté de sa vie, l'atrocité de son supplice. II naquit à Eyon en i 309, au moment de la renaissance intellectuelle et littéraire, où les controverses religieuses allaient aussi commencer leurs premières luttes; il était savant comme Guillaume Budé, poète comme Marot, et peut-être aussi philosophe comme Rabelais, sans mêler toutefois à sa ])hilosophie le licencieux scepticisme du curé de Meudon. Ce qui pourrait le faire croire, c'est que cet homme ardent et fougueux, qui ne marchandait passes opinions, qui avait pris pour armes parlantes et pour symbole de faction de l'imprimerie, une hache ou doloire attaquant un arbre noueux, protestait contre les doctrines de Luther, bien qu'on l'ait condamné comme athée. C'était, à ce qu'il sem-
586 GL'TENBtRG.
ble, le raisonnement et l'homme que ses adversaires voulaient frapper en lui, bien j)lutôt encore que les croyances.
Dans ces temps de passions et de mœurs violentes, la vie de ceux qui consacraient leurs forces aux développements de l'intelligence humaine , était un long duel dans lequel , tôt ou tard, il fallait succomber. Successivement étudiant à Paris, puisa Padoue, secrétaire de Jean de Lauzeac, ambassadeur du roi de France à Venise, étudiant en droit à la faculté de Toulouse, Etienne Dolet n'avait pas vingt-quatre ans, que déjà, pour dernier argument de leurs discussions, ses ennemis le faisaient jeter dans un cachot. L'intercession de Jean Pinus, évêquedeRieux, l'en tirait bientôt: mais alors des assassins gagés commettaient des entreprises sur sa vie; et comme, malgré ses dangers, l'intrépide jeune homme ne quittait point Toulouse, on fit intervenir enfui un arrêt du parlement qui l'en bannit (i533).
Dolet revint alors à Lyon, où il obtint, après de longs efforts (i 535), un privilège pour imprimer ses Commentaires sur la langue latine, œuvre d'immense érudition qui le met au niveau des Bembo, des Scaliger et des Érasme, et lui fit tenir une place brillante dans le grand tournoi qui s'ouvrit en ce temps dans le monde littéraire, au sujet de Ciréron. On voit troubler ces belles études
LE CIVlLISATKUii. 587
par une tentative nouvelle d'assassinat sur Dolet, qui tua bravement son agresseur. Mais c'était du moins un prétexte aux animosités qui poursuivaient sa perte, et on l'incarcéra comme assassin. Il ne fallut, pour le faire sortir de sa prison, rien moins que la volonté absolue de François P^', intéressé à Dolet par son talent d'abord, et, à ce qu'il parait aussi, par la protection de la reine de Navarre. La munificence royale qualifia alors le savant persécuté du brevet d'imprimeur le plus étendu qui s'accordât alors, comme pour servir de dédommagement légitime à ses souffrances imméritées (lôSy).
C'est des presses de Dolet que sortirent successivenjent, depuis cette époque, les œuvres de Marot et de Rabelais; il pul)liait également chaque année ses propres ouvrages et quelques-uns des livres les plus illustres de l'antiquité. Des persécutions nouvelles vinrent, en i542, interrompre ses travaux; de vagues accusations d'hérésie le firent détenir quinze mois à la Conciergerie de Paris. François I"' n'était plus jeune : il faiblissait dans sa glorieuse protection des lettres. Un beau livre, une œuvre d'art ne suffisaient plus à protéger un artiste contre ses conseillers fanatiques. Pvobert Etienne et 3Iarot avaient quitté la France. Sûr de sa conscience et toujours aventureux, Dolet ne voulut pas les imiter. En vain le parlement de Paris faisait encore brûler ses livres, après avoir été contraint de le relâcher
h><H tJlTENBKlU..
Iiii-mciiic (M préseiKM' de I iiiMnitc par Iroj) ('•vidciile d<^s ncciisîitioiis (}ni l'avaient chargé. Jl ne désertait point la Intte, et l'écrivain vengeait le libraire. Rentré dans TiVon, il publie des poënies sur sa captivité et une traduction des JJial()i;//rs de Platon. Cette éneri>ie allait à la fm lui devenir fatale, l'^n i544 J' était emprisonné de nouveau. Se niéliaut cette fois de la partialité de ses juives , il par\jjit à s'échapper et à s enfuir enPiéniont. Maisbieutôt l'amour de son art le ramène au piéj:;e où il devait se ]>rendre. 11 avait écrit au roi des éj)itres en vers pour implorer une protection qui l'avait sauvé déjà; il ne put se résoudre à n'eu pas surveiller l'impression jui-même. 11 reutrasecrètementdansljyon; mais ses ennemis guettaient leur j)roie. Arrêté, traduit devant la faculté de théologie de Paiis, il sévit condamné connue at/tcc rclaj)s pour des passages de ses livres fju il protesta jusqu'à trois fois n'avoir jamais écrits. Dolet fut juis eu torture et (juestion extraordinaire/;(;///' etiseignei' ses compai^nons, comme dit l'arrêt qui le condamne; puis il fut j)endu et brûlé sur la place Maubert; son corps et ses livres convertis en cendres, et ses biens confis(piés. Dolet, à trente-sept ans, mourut intrépidement ainsi qu'il avait vécu, laissant aj)rès lui dans l'indigence inie fejunje et l'U <'nfHnt.
XXVÏII.
Mais l'impulsion était donnée, et tontes ces persécutions ne pouvaient qu'illustrer l'invention nouvelle, sans l'arrêter une heure. T.es souverains euxmêmes se firent gloire de graver et d'imprimer fie leurs 2:)ropres mains les œu\Tes de l'antiquité retrouvées, connue si cette participation manuelle à la vulgarisation des chefs-d'œuvre du génie les faisait participer au génie lui-même. La pensée devint reine et régna sur les rois. Marie de ^lédicis, femme d'Henri IV, dessinait et imprimait des estampes pour de royales éditions. Une figure de jeune fille, gravée de sa propre main, était donnée par cette leine à Philippe de Champagne. Louis XV, dans sa jeunesse, se faisant de ce bel art une curiosité instructive, imprimait dans son propre palais un Traité de géographie européenne. Les grands imprimeurs des siècles ([ui suivirent celui de Gutenberg furent en même temps des artistes, des savants et des écrivains. Ils exhumèrent l'antiquité tout entièie, et, en exhumant ses chefs-d'œuvre, ils les commentèrent, les expliquèrent et les interprétèrent au monde nouveau, li'histoire renaquit avec l'imprimerie.
Il y eut, depuis Gutenberg jusqu'à nos jours, des écoles, des traditions et des générations d'im-
590 GUÏENBEUC.
primeurs célèbres, connue il y uMiit eu des écoles de peintres , de sculpteurs , de philosophes. Ties typographes, honorés à juste titre du nom iïe compositeurs, participèrent h la gloire que leurs éditions des auteurs grecs et latins restituaient aux poètes, aux historiens, aux orateurs de l'ancien monde; ils hrent partie, pour ainsi dire, de la famille de ces hommes de génie ; ils devinrent des puissances tour à tour honorées, redoutées, récompensées ou persécutées par les gouvernements, selon que ces gouvernements étaient plus ou moins des enfants de lumière ou de ténèbres. Les impressions des Aide, des Morel, des Turnèhe, des Elzevirs, naturalisèrent ces grands noms de la typographie dans l'univers savant par la netteté des caractères, par la correction des textes et par le nombre des ouvrages rendus aux bibliothèques.
La famille des Etienne , à Paris, occupa pendant un siècle et demi le sommet de l'art. Protégés par les rois et surtout par François I", persécutés par l'université, gardienne aussi jalouse de ses ignorances que de ses vérités, emprisonnés par l'Église pour une édition de la Bible accusée d'erreurs , réfugiés à Genève , emprisonnés de nouveau dans cette métropole du calvinisme pour des impressions qui blessaient la réforme, rappelés en France, exilés de nouveau, transportant tour à tour leurs presses de Genève a Paris, de Paris à Genève. Thistoire de
LE ClVlLlSATELi;. o91
cette famille d'imprimeurs, dit M. Didot, serait celle de l'esprit humain pendant la renaissance.
Mais, pendant ces cinq siècles, les procédés et les machines ne font pas faire moins de progrès à l'imprimerie que les sciences aux lettres. L'art a, dans les Bodoni à Parme, et dans les Didot à Paris , ses Phidias qui sculptent , pour ainsi dire, pour les yeux, la forme matérielle de la pensée dans des caractères et dans des ornements de luxe. L'un des Didot Invente, en lySS, \^ presse à un seul coup; l'autre chante dans un poème les progrès de son art, et imprime lui-même son propre chant. Uji troisième rapporte d'Angleterre la presse en métal de lord Stanhope et la presse cylindrique, sorte d'enfantement perpétuel des caractères, qui jette la parole écrite à torrents intarissables, comme une lave de l'esprit humain, pour les journaux et pour les tribunes. Un quatrième enlîn, M. Ambroise Firmin Didot, écrit et imprime de nos jours, sous le titre modeste à' Essai sur la typographie , l'histoire la plus érudite et la plus complète de l'art dont il est à la fois le maître et l'historien.
L'instruction élémentaire des masses donne des consommateurs sans bornes à la parole imprimée, les chemins de fer lui ouvrent des routes, la vapeur lui prête des ailes, le télégraphe visuel lui donne des signes; enfin, l'invention récente du télégraphe électrique lui communique l'instantanéité de la
;,-»j <;iTKM5Klir.,
roiidrc. IMms j'éelIciMenl (]iu* rliins U* \v\s <€'|pf»re sur FiaJiklin : % Jù ipiiit cœlo J'ifimcn! » danscjuel- • jiies années, un mot prononcé et reproduit sin- un ponit r|nelcon([ne du i^lohe pourra Illuminer ou foudroyer l'univers. I^a parole, pai- le procédé perf'ectioiuiédeGutenbeii», seraredevénue, parla niatièn*, aussi immatérielle que quand elle était seulement [)ensée; mais cette pensée sera devenue universelle en jaillissant d'une intell igeiice ou (Tune volonté d'iiomme! L'esprit se trouble d'admiration devant les conséquences futures de ces inventions et devant ce règne prochain de ridée par la parole. Outenljerg a spiiitualisé le monde.
Longtemps sou nom a été mécoujui ; longtemps nn lui a dis[)uté sa gloire; mais il faut se souvenir «pie la gloire humaine n'était pas son but. Il l'avait placé plus haut : (pi'il en jouisse! C'est le sort des inventeurs en esj)rit comme en matière : le nom se perd ; mais le bienfait se retrouve dans ses conséqucjices au fond caché des choses humaines, et Dieu sait à qui le rapporter. Qu'importent l'oubli et l'ingratitude des hommes, si le juge suprême est
reconnaissant ?
LAiMAHTINE.
Les documents qui servent de téinoij;na{,'e à re n'cit sont dus aux recherches savantes et consciencieuses de M. Jung, bibho- Ihécaire de la ville, et de M. Schnéegands, archiviste à Stnisbourfï. ainsi (pi'au Traité de M. t>idot sur la typographie.
Pari<. — Typographie de Firmin DiHot frère?, rue J«r<.li, .%(•.