‹ Le civilisateurChapitre 30 sur 31 · XV · texte numérisé non relu

XV

Aussitôt qu'il fut eu possession de sa presse, Gutenberg connnejira à imprimer. On a peu de notions sur les premiers livres cpii sortirent de sa presse; mais le caractère profondéiucut relij^^ieux de 1 inventeur jie laisse pas de doute sur la nature des ouvrages auxquels il dut consacrer les piémices de l'art. Ce furent, selon toute certitude, des livres Sacrés. L'art inventé pour Dieu et par l'inspiration de Dieu commença par Dieu. Les impressions j)ostérieures de ]\Tayence l'attestent : les chants divins des Psaumes et la célèbre Bible latine furent, à Mayence, les premières pages qui tombèrent de la machine inventée par (intenberg, et appliquée à l'usagedes plus pieuses facultés humaines, l'enthousiasme lyrique pour son créateur et le gémissement terrestre sur ses destinées. La louange et la prière furent, sous les maii^s de cet homme pieux et malheureux, les deux premiers cris de la presse! Elle doit s'en glorifier à jamais.

On manque de détails, même à Strasbourg et à J\biyence, où nous les avons reciu^rchés, sur ces j)ren)io)'es impressions antheutiques, parce que, soit

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par humilité, soit par orgueil, Gutenberg ne fit porter son nom à anciiiie de ces œuA rescie typographie, lies lins croient qu'il s'abstint de les signer par nn sentimeîit de modestie chrétienne, qui ne voulait pas attribuer à un nom d'homme une i>loire f[n'il renvoyait tout entière au divin inspirateur de son invention; les antres pensent qu'il ne les si^na pas parce que ces impressions étaient nue œuvre industrielle et servile aux yeux de son temps, qui aurait dégradé sa famille et sa noblesse, et t'ait déroger de son rang dans la patrie.

Nous savons seiilemerii, pai' un acte de donation tait à sa sceur llebele, religieuse au couvent de Sainte-Claire , de ^rayence, qu'il la mit en possession des livres pieux qu'il a^ait imprimés à Strasbourg, et lui fit la promesse de lui envoyer snccessi^ement tous ceux qui sortiraient de sa presse.

-Mais bien des tribulations l'attendaient au lendemain de son triomphe. On a vu que la nécessité de se procurer des fonds pour son entreprise l'avait forcé à se donner des associés, fia nécessité maintenant de se donner ties auxiliaires dans les travaux multipliés d'une grande imprimerie l'avait obligé à mettre ces associés et un plus grand nombre d'artisans dans la confidence de son œuvre et dans le secret même de ses procédés. Ses associés, lassés de fournir des fonds à une entreprise qui, faute de consommatioji, ne les rémunérait pas encore,

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refusèrent de poursuivre une œuvre iugrate. Gutenbergles conjura de ne pas l'abandonner au moment même où il touchait à la fortune et déjà à la gloire. Ils ne consentirent à lui fournir de nouveaux subsides qu'à la condition d'entrer en participation complète de tous ces mystères, de tous ses bénéiices, de toute sa ])roprièté et de toute sa gloire.

Pour le succès de l'œuvre , il leur vendit sa renommée. Le nom de Guteid^erg disparut : l'association a])sorba l'inventeur; ilne fut bientôt plus qu'un des artisans de son propre atelier. C'est ainsi que Christophe Colomb revint enchaîné sur son propre vaisseau par ses équipages à qui il avait livré un nouveau monde.

C'était peu : les héritiers de l'un de ses associés lui intentèrent un jirocès j^our lui disputer l'invention, la pro2:>riété, l'exploitation de l'œuvre; ils le traînèrent devant les juges de Strasbourg pour le faire condannier à on ne sait quelle spoliation plus authentique et plus juridique que la spoliation volontaire à laquelle il s'était condamné luimême. Sa perplexité devant le tribunal fut extrême. Pour se justifier, il fallait entrer dans des détails techniques de son art, qu'il ne voulait pas encore comj)létement divulguer, se réservant nu moins à

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lui-iuéine le mystère de ses espérances. Les juges, curieux, le pressaient de questions insidieuses, qui, parles réponses auraient fait éclater le secret de tous ses procédés. Il les éludait, préférant la condamnation à la vulgarisation de son art. liCs juges , pour parvenir à éventer la découverte qui préoccupait l'imagination du peuple, citèrent ses ouvriers les plus affidés et les sommèrent de j^orter témoignage de ce qu'ils savaient. Ces hommes , simples mais fidèles , et profondément attachés à Gutenberg, se refusèrent à rien révéler. La propriété de leur maître resta plus en sûreté dans leur cœur que dans ceux de ses avides associés. Rien ne transpira des derniers mystères de l'art. Gutenberg, ruiné, condamné, peut-être expulsé, se retira seul et indigent à Mayence , sa patrie , pour y recommencer ses travaux et pour y reconstruire sa vie et sa gloire.

Il était encore jeune, et le bruit de son procès à Strasbourg avait popularisé sa renommée en Allemagne ; mais il rentrait artisan dans une patrie d'où il était sorti chevalier. I/humiliation , l'indigence et la gloire luttaient dans sa destinée et dans les regards de ses concitoyens. L'amour seul le reconnut pour ce qu'il avait été et pour ce qu'il devait être un jour.

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