‹ Le civilisateurChapitre 9 sur 31 · IliANNE L»'AR(J · texte numérisé non relu

IliANNE L»'AR(J

les proviîict's des alliés. C'était la France elle-même que l'on croyait conquise dans cette jeune fille.

Le peuple, au contraire, pleura et gémit partout sur son soit. On s'entretenait à demi-voix, dans les camps et dans les chaumières, de la prétendue trahison du sire de Flavy, commandant de Compiègne, qui avait, selon le peuple, vendu l'héroïne de Dieu au sire de Luxembourg. On rapportait à l'appui de cette accusation, sans preuves et sans vraisemblance, les [)ressentiments et les propos de '^anne la veille du dernier combat.

« Hélas! mes bons amis, mes chers enfants, avait- « elle dit à ses hôtes et à ses pages, je vous le dis « avec tristesse, il y a uji homme qui m'a vendue; « je suis trahie, et bientôt je serai livrée à la mort. « Priez Dieu poui' moi, car bientôt je ne pourrai « plus servir mon roi, ni le noble royaume de « France! »

Pressentiment ou soupçon qui, dans une tille nourrie de l'Evangile, rappelait ceux de son divin Maître dans la cène funèbre avec ses amis. Faisaitelle allusion au brave Flavy, guerrier trop rude pour flatter les crédulités populaires, mais trop courageux pour trahir? ou pensait-elle à la jalousie du moine Richard, dont les accusations de sorcellerie la poursuivaient.^ Nul ne sait sa pensée, mais tous étaient frappés de ses présages.

Sa mère, qui l'était venue voir à Reims, et qui

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s'étonnait de son intrépidité dans les batailles, lui ayant dit un jour : « Mais, Jeanne, vous n'avez « donc peur de rien ? — Non, lui avait-elle répondu ; « je ne crains rieji que la trahison! »

C'est sous la trahison, en effet, que l'héroisme, la vertu et le génie succombent. Facultés puissantes (ju'on ne peut combattre face à face à la lumière, et qu'on j)rend au piège comme l'aigle et le lion.

On remarquait depuis quelque temps un redoublement de ferveur en elle. Elle entrait, le soir, dans les églises et chapelles des champs, et s'agenouillait au milieu des enfants à qui on enseignait les m}stères. On la surprenait rêvant et priant à l'écart sous l'ondjre des plus noirs piliers. Elle avait son agonie des Olives avant d'avoir son supplice, comme le Maître qu'elle servait.

Cette agonie de l'àme et du corj)S redoubla d'amertume après sa captivité. Les lois de la guerre et de la chevalerie, son sexe, son âge, sa beauté, la douceur et l'humanité cju'elle avait toujours montrées après la victoire, le scrupule même qu'elle avait gardé de ne jamais verser le sang dans les combats, la pureté de ses mœurs, 1* naïveté de sa foi, tout devait lui promettre et lui assurer les sauvegardes, les pitiés, les respects qu'on devait à un guerrier qui s'était rendu, et à une femme qui faisait l'admiration et le récit des camps. C'était une infâme félonie pour un chevalier de livrer ou

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de vendre à un autre les prisonniers remis à sa merci. L'hospitalité forcée de la prison était aussi sacrée que celle du foyer. Le sire Lionel de Ligny, à qui Jeanne s'était rendue, répondait de sa captive devant l'usage et devant l'honneur. Il ne pouvait, d'après les lois et coutumes de la guerre, se dessaisir de Jeanne que contre sa rançon, si la France lui en faisait une.

Mais Ligny dépendait du sire de Luxembourg, en qualité de vassal. Il avait intérêt de flatter ce seigneur, de qui relevaient ses domaines. Le plus précieux présent qu'il pût offrir au sirede Luxembourg, allié lui-même du duc de Bourgogne, pour capter sa faveur, c'était le génie tutélaire de Charles VIT.

Après avoir d'abord envoyé Jeanne, captive, dans un de ses propres châteaux, voisin de la Picardie, il la livra au sire de Luxembourg. I^e duc de Bourgogne la marchandait déjà à Luxembourg; les Anglais, au duc de Bourgogne; l'inquisition de Paris la revendiquait d'eux tous, pressée de purger la terre de cette victime, dont le patriotisme était le crime aux yeux de cette inquisition, alliée à l'usurpation : « Usant des droits de notre office, « écrivait le vicaire général de l'inquisition aux (( gens du duc de Bourgogne, nous requérons ins- « tamment et enjoignons, au nom de la foi et sous « les peines de droit, d'envoyer et amener pri- (( sonnière devant nous Jeanne, soupçonnée de cri-

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« mes, pour être procédé contre elle par la sainte « inquisition. »

Ainsi c'étaient des Français qui demandaient à venger l'Angleterre, et l'Eglise de France à sévir contre la liberté de ses propres autels.

Le sire de Luxembourg, étranger, fut moins cruel que les compatriotes de l'héroïne. 11 l'envoya dans son château deBeaurevoir, où les dames de sa famille furent douces et compatissantes pour elle.

L'université de Paris, scandalisée de ces égards et de ces délais, et lâchement alliée avec l'inquisition contre l'innocence et le malheur, appuya, par des lettres plus impératives et plus ardentes, les injonctions du vicaire général de l'inquisition : « En « vérité, disait l'université au sire de Luxembourg, a en vérité, au jugement de tout bon catholique, « jamais, de mémoire d'homme, il ne serait advenu c( une si grande lésion de la sainte foi, un si énorme « péril et dommage pour la chose publique en ce « royaume, que si elle échappait par une voie si ce damnable et sans une convenable punition ! w

On voit qu'en tous les temps les haines des hommes paraissent les justices des juges, et que ni les lettres, ni les fonctions sacerdotales, iie préservent les corps politiques de ces détestables adulations à leur parti. Luxembourg résistant encore, l'université et l'inquisition suscitèrent l'autorité ecclésiastique dans la personne de l'évêque de

Beauvais, homme féroce et fanatique, nommé Cau-

chon. II fut le Caïphe de ce Calvaire.

Cauchon, par principe ou par intérêt, était vendu à la cause ennemie jusqu'à l'âme. Il osa signifier au duc de Bourgogne de lui livrer sa prisonnière, et il lui en débattait le prix :

« Bien que cette femme ne doive pas, disait-il « dans sa requête, être considérée comme prison - « nière de guerre, néanmoins, pour récompenser « ceux qui l'ont prise et retenue, le roi (c'était le « roi anglais des Parisiens) veut bien leur donner « six mille francs (somme considérable alors), et au « bâtard qui l'a prise, unerentede trois cents livres, w Il offrait de plus, pour sûreté du dépôt (ju il demandait, dix mille francs, « comme pour un roi, « un prince, un grand de l'Etat, ou un r;;i;i;,l)in. :»

Le sire de Luxembourg, n'osant résister à la fois au désir secret du duc de Bourgogne, à l'empire des Anglais dans la coalition, à l'université, organe de l'opinion, à l'inquisition, organe de l'Eglise, céda à regret à ces influences réunies, et remit Jeanne. Crime collectif, où chacun se décharge de sa responsabilité, mais dont Paris a l'accusation, Luxembourg la lâcheté, l'inq li -ition l'arrêt, les Anglais la félonie et le suj)plice, la France la honte et l'ingratitude.

LE CIVILISATEUR. i^

Ce marchandage de Jeanne par ses ennemis, dont les plus archarnés étaient des compatriotes, avait duré six mois. Elle avait été arrachée avec douleur aux soins et aux amitiés des femmes de la maison de Luxembourg à Beaurevoir, transportée à Arras, puis enfin enchaînée à Rouen. Pendant ces six mois, l'influence de cet ange de la guerre iur les troupes de Charles VU, son âme c[ui survivait dans les conseils et dans les camps de ce prince, la superstition patriotique du bas ])euple pour elle, superstition que sa captivité n'avait fait que redoubler, l'absence enfin du duc de Bourgogne, lassé de la guerre, enclin à négocier, rassasié de puissance, ivre d'amour et de fêtes, oisif dans ses Etats de Flandre, toutes ces causes avaient entraîné revers sur revers pour les x\nglais, succès sur succès pour Charles VII.

Jeanne, absente, triomphait partout. La haine contre son nom montait à proportion des désastres de leur cause dans le cœur des Anglais, de l'université et de l'inquisitioji, partisans serviles ou intéressés de cette monarchie del'étranger. La politique voulait qu'on éteignît ce prestige populaire dans le sang de l'héroïne; un clergé aveuglé voulait qu'on brûlât la magie avec la magicienne; la passion voulait de la vengeance; la peur,

13«) JEANNE D'ATi" .

(Je la sécLiritc. [.a condamnation et la mort tic; Jeanne étaient le complot tacite de ces vils instincts du cœur humain. L'évêcjue de Beauvais pressait le procès. Il s'ouvrit à sa requête. Il y avait une telle impatience de condamner dans les autorités sacrées et laïques, que le clergé de Beauvais autorisa Cauchon de se substituer à l'archevêque de Rouen, dont l'archevêché était alors en interrègne.

Les chevaliers des trois nations, même ceux que leur déloyauté aurait dû faire rougir devant la captivité troquée et livrée par eux, semblaient aussi réjouis d'être affranchis de la présence de Jeanne, que l'inquisition était elle-même pressée de la sacrifier à leur ressentiment. On raconte que, peu de temps avant la comparution de l'accusée devant ses juges, le sire de Luxembourg , dont elle avait été la prisonnière et qui l'avait vendue à sa proj^re cupidité, traversant Rouen, alla, par un passetemps cruel, se repaître de sa vue dans sa prison, menant avec lui le comte de Strafford et le comte de VVarwick, comme pour leur montrer la terreur des Anglais désarmée et enchaînée. « Jeanne, lui dit-il « avec une ironie qui tentait sa crédulité poiu- la « tromper, je suis venu pour te délivrer et pour te a mettre à rançon, à condition que tu promettras « de ne plus t'armer contre nous. — Ah! mon « Dieu! répondit la prisonnière avec un accent de « doux reproche, vous vous riez de moi. Vous

(c n'en avez ni le pouvoir ni la volonté. Je sais bien « que les Anglais me feront mourir, croyant ga- « gner le royaume par ma mort; mais, fussent-ils « cent mille de plus, ils n'auront pas ce royaume! » Strafford tira sa dague du fourreau, comme pour venger ce défi courageux de la captive à ses geôliers; Warwick, plus loyal et plus humain, détourna le bras et prévint l'outrage.

Plus de cent docteurs ecclésiastiques et séculiers avaient été réunis à Rouen pour former le terrible tribunal. On eût dit que les juges pervers ou fanatiques de cette grande cause avaient voulu se partager l'iniquité en un plus grand nombre, afin d'en diminuer la responsabilité et l'horreur pour chacun d'eux aux yeux de la France et de l'avenir. Ces cent juges cependant n'avaient autorité que pour informer contre l'accusée, et pour discuter les accusations et les preuves; l'évêque de Beauvais et le vicaire de l'inquisiteur général Jean Lemaître avaient seuls le droit de prononcer. Tls avaient prononc d'avancée dans leur cœur.

On n'avait rien épargné pour se procurer des incriminations contre Jeanne. Des informateurs envoyés à Domrémy pour chercher des crimes jusque dans son berceau, et pour souiller sa vie par ces rumeurs populaires qui sont les préludes

i;iÇ) .11; ANNE D'ARC,

des grandes calomnies, n'avaient recueilli là que des témoignages de sa foi, de sa candeur et de sa vertu. Ses jeunes compagnes d'enfance, fidèles à la vérité et à l'amitié, avaient parlé d'elle avec compassion et avec larmes. Les soldats n'en parlaient qu'avec admiration, le peuple qu'avec reconnaissance. Il avait fallu chercher dans des sources phis ténébreuses et plus immondes des éléments d'accusation. La plus sacrilège perfidie les avait ouvertes. Un prêtre se disant Lorrain , et compatriote de Jeanne, nommé Loiseleur, fut jeté dans sa prison, sous prétexte d'attachementà Charles Vil, afin que la parenté de patrie, la conformité d'opinion etla communauté de peines ouvrissent îe cœur de Jeanne à la confiance et à la confidence. Pendant que Loiseleur interrogeait sa compagne de captivité et s'efforçait d'arracher à son âme des aveux convertis en crimes, l'évêque de Beauvais et le comte de Warwick, cachés derrière une cloison, assistaient invisibles aux entretiens, et notaient les épanchenients de la plainte. Les tabellions cachés aussi avec l'évêque, et chargés d'enregistrer ces mystères, rougirent eux-mêmes de leur office, et refusèrent d'écrire d'aussi infâmes surprises de la conscience. Loiseleur continua son œuvre de perdition sous un autre déguisement. Il s'insinua dans la piété de Jeanne, reçut ses confessions dans le cachot, et, s'entendant avec l'évêque, il conseilla, sous le sceau de

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Dieu à sa pénitente, tous les aveux (|ui j)ouvaient prêter prétexte à la condamnation.

Pendant ces préliminaires du procès à Rouen, on intimidait les témoins qui auraient pu parler à sa décharge ou à sa gloire. Une femme du peuple de Paris, ayant dit que Jeanne était une fille d'honneur, fut brûlée vive.

Telles étaient les dispositions des juges et do l'esprit public à I^aris et à Rouen, quand l'évê- (|ue fit enfin comparaître l'accusée devant lui, le 21 février. Poursuivie par ses ennemis, elle semblait oubliée de ses amis. Charles Vif, victorieux et insouciant de celle qui l'avait fait vaincre, traitait déjà avec le duc de Bourgogne, et ne paraît j)as avoir fait une tentative efficace pour racheter celle qui allait mourir pour lui.

L'évêque, dans la crainte que l'accusée ne fût soustraite un seul moment à la garde des Anglais et enlevée par quelque émotion patriotique du peuple, instruisit le procès dans le château de Rouen, commandé par Warwick, capitaine des gardes du roi Henri VI d'Angleterre. Ce fut dans la chapelle de ce château que Jeanne enchaînée, mais toujours revêtue de ses habits de guerre, parut devant lui. Le vicaire de l'inquisiteur général, touché d'on ne sait quels scrupules ou quelle pitié

pour la victime, paraît avoir contenu plus qu'excité le féroce dévouement de l'évêque, et donné au procès quelques formes d'impartialité et de douceur. L'Eglise jugeait alors, et ne frappait pas de sa propre main. Satisfaite de purger l'hérésie ou le sacrilège par son jugement, elle laissait aux pouvoirs civils l'odieux et l'impopularité de l'exécution. L'inquisition, dans cette cause, parait avoir été moins avide de condamner Jeanne d'Arc que de la juger. C'était un pouvoir romain. Jeanne, en effet, n'avait offensé que les Anglais', dont l'évêque de Beauvais était le complaisant et le ministre.

L'évêque parla à Taccusée' avec mansuétude, comme pour attester une impartialité ou une pitié qui donneraient ensuite plus d'autorité à l'arrêt. Elle se plaignit d'abord doucement du poids et de la pression des anneaux de fer qui blessaient ses membres. L'évêque lui dit que ces fers étaient une précaution qu'on avait été contraint de prendre pour prévenir ses tentatives réitérées d'évasion. La prisonnière avoua qu'au commencement de sa captivité elle avait naturellement désiré de s'enfuir; mais qu'il n'y avait en cela ni déloyauté ni crime à elle, puisqu'elle n'avait jamais donné à personne sa foi de ne pas sortir du château. Le procès ne dit pas si on allégea ses fers.

Après cet épisode, on lui lut son acte d'accusation, moins politique que religieux, dans lequel

elle était chargée de crimes contre la foi , d'hérésies et de sortilèges.

Interrogée ensuite sur sonâge, elle répondit qu'elle avait dix-neuf ans environ. Sur sa croyance, elle répondit que sa mère lui avait enseigné le Pater, Y Ave et le Credo^ les trois prières et la profession de foi des fidèles , et que personne autre que sa mère ne lui avait rien appris de sa religion. On la somma de prononcer à haute voix ces deux prières et cet acte de foi de son enfance : elle craignit apparemment de commettre, en les récitant en latin devant des docteurs, quelque omission ou quelque erreur dont on ferait uiï texte d'hérésie contre elle, ce Je les réciterai bien de bon cœur, dit-elle, « pourvu que monseigneur l'évêque de Beauvais, ici « présent, consente à m'entendre en confession. » Elle ne croyait pas, sans doute, pouvoir mieux convaincre le juge de la sincérité et de l'orthodoxie de sa foi, qu'en ouvrant son âme au prêtre. La cour, la longue captivité, l'amour de la vie à un âge si tendre, inspiraient à la jeune fille l'habileté ingénue et la prudence instinctive de sa situation.

On la ramena, chancelante sous ses fers, dans son cachot.

Le jour suivant, on lui demanda de jurer de dire la vérité sur toute chose dont elle serait requise. Elle réserva les chosesqui ne lui appartenaient pas à elle seule, maisàDieu et au roi. « Je dirai sur les unes

13«i JEANM. L):AKC.

« toute la vérité, répondit-elle ; sur les autres, non. »

On ne put réprimander cette sagesse, et on poursuivit : a Vous a-t-on apjjris un métier? lui (lit-on. « — Oui, répondit-elle : ma mère m'a appris à coudre « aussi merveilleusement qu'une femme de la ville.»

Elleavouaqu'elleavait une fois quitté furtivement la maison de sa mère, mais que c'était ])ar crainte des bandes de Bourguignons errants dans la contrée; qu'une femme, nommée la Rousse, l'avait menée au village de Neufchâtel ; qu'elle avait habité rpielques jours à peine dans cette famille; (jue pendant ce temps elle faisait le petit trafic de domestique ou le ménage de cette maison, mais qu'elle n'allait point aux champs ni aux bois garder les brebis ou autres bêtes.

Elle avoua que, dès l'âge de treize ans, elle avait entendu des voix et avait été él)louie par des lumières dans le jardin de sa mère, du côté de l'église; que ces voix ne lui avaient doiuié que de sages conseils; qu'elles lui avaient ordonné obstinément de venir en France et de faire lever le siège d'Orléans; qu'elle avait résisté; mais qu'après de longs combats elle avait obtenu de son oncle qu'il la mènerait à\aucouleurs,oiilesire deBaudricourt lui avait dit, en la laissant partir pour Chinon :« Va- « t'en, et qu'il en advienne ce qu'il plaira à Oieu !»

Elle raconta, sans vanité comn\e sans crainte, sa présentation au Dauphin, et l'instinct qu'elle

avait eu de le reconnaître entre tous. On lui demanda ce qu'elle avait dit en secret au Dauphin; elle refusa de s'expliquer, de peur de révéler des scrupules du roi sur la légitimité de sa naissance. Interrogée si elle avTiit vu quelque signe divin ou quelque esprit céleste autour du front du Dauphin : «Excusez-moi de ne rien répondre sur ceci, « dit-elle. » Et elle rentra dans son cachot pour cette nuit-là.

L'évêque, à l'ouverture de la troisième séance, l'admonesta de nouveau pour qu'elle eût à dire la vérité sur toutes choses, même les choses d'Etat, dont elle serait interrogée.

(( Monseigneur l'évêque, dit-elle, réfléchissez bien « que vous êtes mon juge, et que vous prenez une « grande charge devant Dieu, si vous me pressez «trop. » Innocente devant l'Eglise, elle sentait qu'elle serait infailliblement coupable devant les ennemis du roi ; et, en écartant les interrogations politiques, elle écartait la mort. L'évêque le savait comme elle ; il la pressa en vain de tomber dans son piège. « JNon, dit-elle, je dirai tout vrai, mais «je ne dirai pas tout! » Ce fut ainsi qu'elle restreignit son serment pour restreindre son danger.

On reprit l'interrogatoire, dans l'intention de tirer de la naïveté de la jeune fille des aveux de sorcellerie. « Vous entendez encore votre voix in- « térieure.'^ — Oui. — Quand l'avez-vous entendue

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« la dernière fois? — Hier, et encore aujourd'liui. « — Que faisiez-vous quand la voix vous parla? — «Je dormais, et elle m'éveilla. — Vous êtes-vous « mise à genoux pour lui répondre? — Non; je la « remerciai seulement de sa consolation, étant assise a sur mon lit, et je la priai de me consoler et de « m'assister dans ma détresse. — Vous dit -elle « qu'elle vous sauverait du péril où vous êtes? — A « cela je n'ai rien à répondre. »

Les questions de l'évêque la pressant davantage, elle lui répéta de nouveau qu'il courait un grand danger dans son âme en se montrant à la fois son juge et son ennemi, ce Les petits enfants, ajouta-t-elle, di- « sent qu'on pend bien souvent les innocents pour ce avoir répondu la vérité. — Vous croyez-vous en ce état de grâce devant Dieu?» lui demanda l'évêque. Elle réfléchit un peu, puis elle répondit, en femme attentive à la fois à Dieu et aux hommes, ne voulant ni offenser l'un ni scandaliser les autres : ce Si ce je n'y suis pas , qu'il plaise à Dieu de m'y rétaceblir; et si j'y suis, qu'il plaise à Dieu de m'y ce maintenir ! »

Cette sage réponse déconcerta les accusateurs, et ils dirigèrent l'interrogatoire du côté politique.

«Les habitants de Domrémy tenaient-ils, lui dece manda-t-on, pour les Bourguignons ou pour les ce Armagnacs? — Je ne connaissais qu'un homme du « parti des Bourguignons. » C'était son compère,

parrain d'un enfant dont elle était marraine, à qui une fois elle avait dit : «: Si vous n'étiez pas du a parti des Bourguignons, je vous dirais bien une « chose. » Mais la différence d'opinion lui ferma la bouche et le cœur sur ses visions avec cet homme. « — Alliez-vous avec les petits enfants du village « qui se séparaient, par jeu, en camps des Français « et des Anglais pour s'entre-combattre ? — Je n'ai « pas mémoire d'y avoir été ; mais je les ai bien vus « quelquefois revenir tout blessés et saignants de « ces batailles. — Aviez-vous dans votre jeune âge « de la haine vive contre les Bourguignons.^ — J'a- « vais bien bonne volonté que le Dauphin eût son (c royaume, m

On la congédia pour ce jour-là.

Elle comparaît de nouveau le 27 février. Son angoisse était telle, qu'elle troublait la pensée de ses juges eux-mêmes. « Comment, lui demanda un des « assesseurs, vous êtes-vous portée depuis le samedi ? « — Du mieux que j'ai pu, répondit Jeanne. — Avez- « vous observé les jours de jeûne.'^ — Cela est-il dans « votre procès.^ » dit-elle en s'étonnant. Et comme on lui répondit que cela y était : « Oui, dit-elle,' «j'ai toujours jeûné les jours d'abstinence. »

On revint à ses apparitions pour en inférer quelque magie. Elle raconta avec la même candeur de foi les visites de saint Michel, de sainte Marguerite, de sainte Catherine, noms qu'elle avait donnés

dans son enfance à ces visiteurs inconnus de son anie. Et comme on insistait pour savoir d'elle tout ce f[ue ces esprits de diverses formes lui inspiraient : « Tl y a, dit-elle sévèrement, des révélations qui « s'adressent au roi de France, et non à ceux qui «osent l'interroger! — Ces esprits étaient-ils nus «quand ils vous visitaient, lui dit-on? — Pensez- « vous donc, répliqua-t-elle, que le Roi des cieux « n'a pas de quoi les vêtir de sa lumière? — Vou- « lez-vous nous dire le signe que vous avez donné « au Dauphin pour lui faire connaître que vous « veniez de la part de Dieu ? — Je vous ai déjà dit « que ce qui touche le roi, je ne le dirai jamais; al- « lez le lui demander à lui-même. »

Le jour suivant, on lui demanda si ses révélations lui avaient prédit qu'elle échapperait à la mort. « Cela ne touche point au procès, dit-elle. Voulez- « vous donc que je parle contre moi-même? Je m'en « fie à Dieu, qui en fera à son plaisir. — N'avez-vous « |)oint demandé des habits d'homme à la reine, « quand vous lui avez été présentée? — Cela est « vrai. — Ne vousa-t-on jamais invitée de dépouil- « 1er vos habits d'homme de guerre, et à reprendre « les habillements de femme? — Oui vraiment, et «j'ai toujours répondu que je ne changerais mes « habits que par l'ordre de Dieu. La fille du sire « de Luxembourg, qui conjurait son père de ne pas « me livrer aux Anglais, m'en pria, ainsi que la

« dame de Beauievoir, quand j'étais prisonnière « dans leur château. Elles m'offrirent liabits de a femme, ou drap pour les faire. Je répondis que «je n'en avais pas encore congé de Dieu, et que le « temps n'en était pas venu. Et si j'eusse cru « pouvoir le faire innocemment, je l'aurais plutôt « fait à ces deux bonnes dames que pour complaire « à aucunes dames qui soient en France, excepté « la reine. » On sentait que les égards et les compassions des femmes de la maison de Luxembourg l'avaient touchée d'une reconnaissance qu'elle se plaisait à leur témoigner jusque devant la mort.

« JN'avez-vous point fait faire d'image de vous à « votre ressend^l ance? Ne disait-on pas prière et « oraison dans les camps et dans les villes en votre ce nomi^ — Si ce nx de notre cause ont prié en mon (c nom, je l'ignore, et ils ne l'ont point fait de mon (c consentement. S'ils ont prié pour moi, il me semcc ble qu'à cela il n'y avait point de mal. Beaucoup Cf de gens me voyaient, il est vrai, avec joie; et, se QP pressant autour de moi, baisaient mes habits, mes «armes, mon étendard, et ce qu'ils pouvaient att teindre de moi; mais c'était parce que les pauttvres m'approchaient avec confiance, que je ne tcleur faisais ni déplaisir ni affront, mais que je les t soulageais et les préservais autant que je pouvais & des maux de la guerre. Les femmes et les filles •> faisaient toucherleursanneaux à l'anneau de mou

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a doigt^ mais je ne connaissais point on elles de a mauvaise intention à ceci.

a Pendant que j'étais à Reims, à Cliâteau-Tliier- « ry, à Lagny, il est vrai que plusieurs me requête raient d'être marraine de leurs enfants, et que j'y « consentais. Mais je ne fis jamais de miracles.

« L'enfant qu'on me pria de tenir à Lagny avait a trois jours; les jeunes filles l'apportèrent à Noce tre-Dame, pour la prier de lui donner la vie. « J'allai avec elles prier à son autel. Finalement, ce l'enfant donna signe de vie, remua les lèvres^ ce et fut baptisé, puis mourut aussitôt. — Le roi te ne vous donna-t-il pas écu, armes et trésors, a pour son service.^ — Je n'eus ni écu, ni armes; (c mais le roi en donna à mes frères. Quant à moi, « je n'eus de lui que mes chevaux, cinq de bataille <( et sept de route, et l'argent pour payer mes hôtes. i>

On revint sur le signe qu'elle avait donné au Dauphin, et on lui demanda de le décrire. Mais elle, parlant en double sens, et faisant allusion à ce-signe, qui n'était autre que le royaume de France :■■ ce Aucun, dit-elle, ne pourrait en décrire la richesse,' et Quant à vous, ajouta-t-elle avec un dédaigneux et enjouement qui attestait la liberté de son esprit,^ ce le signe qu'il vous faut, c'est que Dieu me délivré^ et de vos mains, et c'est le plus éclatant qu'il vous' te j)uisse envoyer! » '

Klle avoua, dans les séances suivantes, ({ue son*

LE CIVILISATEUK. 143

j)ère avait eu un songe pendant qu'elle était enfant , dans lequel songe il avait vu avec terreur sa fille Jeanne guerroyant avec les gens d'armes. Requise de parler de ses révélations, elle tranche d'un mot les pièges, et répond que tout ce qu'elle a fait de bien, elle l'a fait par ses propres inspirations.

Onluidemanda s'il n'yavaitaucun signe magique sur un anneau qu'elle portait au doigt, et pourquoi elle regardait cet anneau avec piété au moment des batailles. C'est, dit-elle, qu'il y avait gravé sur le laiton le nom de Jésus, et parce qu'aussi cet anneau lui rappelant avec plaiscuice son père et sa mère, elle aimait alors à le sentir en sa main et à sou doigt. «Pourquoi, lui dit-on, fites-vous porter votre « étendard en la cathédrale de Reims, au sacre du « roi? — Il avait été à la peine, répondit Jeanne eu « animant à son cœur le signe inanimé; c'était bien « justice qu'il fût au triomj)he! »

Tentée d'abord dans sa simplicité, puis dans sou patriotisme, il restait à la tenter dans sa conscience. La tentation, sur ce point, était sûre de vaincre. L'université, l'inquisition, le pouvoir épiscopal, représenté par l'évêquede Noyon, étaient du parti de la royauté anglaise, des Bourguignons et des Parisiens. Contester l'obéissance à ce parti, leur semblait être la refuser à l'Eglise. On lui demande de reconnaître en tout l'autorité de cette Eglise. Elle ne peut ni consentir à renier sa cause

m .IKANNH D'ARC.

[)oIiti(]ue, ni refuser son consentenuiit sans se déclarer rebelle à la foi. « Je m'en remets à mon a juge, » rëpond-elle avec une sublime inspiration d'iiahileté «jul transporte plus liant le jugement pour confondre les juges humains; et elle ne sort plus de cette réponse, qu'elle oppose sept fois, dans les mêmes termes, à toutes les ruses de l'accusation.

« Enfin, lui dit-on avec impatience, voulez-vous « ou non vous soumettre au pape.'^ — Conduisez- « moi à lui, répond-elle, et je lui répondrai à lui- « même. »

Tout le reste de ce jour elle se tait. Torturée dans sa conscience, elle avoue à elle-même son angoisse, dans cette prière qu'elle adresse au ciel pour qu'il la délivre de cette tentation: « Très -doux « Dieu , dit-elle à son Seigneur, je vous requiers « par votre Passion, si vous m'aimez, de me révé- <c 1er ce que je dois répondre à ces gens d'Eglise. « Je sais bien, quant à la vie, ce que je dois faire; « mais, quant au reste, je n'entends pas le comman- « dément de mes guides, m

Ses angoisses, plus terribles (jue les fers de son cachot et que la présence de la mort, la jetèrent dans une maladie qui interrompit les interrogatoires publics.

Maisrévê([ue et ses assesseurs allèrent l'obséder jusqu'au pied du pilier où elle languissait enchaînée de corps, malade de (îèvre, troublée d'esprit. On

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Uii deirianda si elle se soumettait de eœur à un concile. Elle ignorait ce qu'était un concile. On lui expliqua que c'était une assemblée générale de l'Eglise. Elle dit alors qu'elle s'y soumettait. Cette profession d'obéissance la sauvait. Le tabellion, j)résent, l'écrivit. L'évêque s'en aperçut; et voulant à tout prix livrer sa proie aux partis dont il était l'organe : « Taisez-vous donc, de par Dieu! » criat-il au docteur qui avait adressé la question et obtenu la réponse. Puis, se tournant vers le tabellion, il lui défendit d'écrire ce qui absolvait l'accusée. « Hélas! dit Jeanne en regardant pitoyable- « ment l'évêque, vous écrivez ce qui est contre moi, « et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour ! )>

"W a rwick, informé par l'évêque, ayant rencontré, le soir, le docteur inhabile ou miséricordieux, l'apostropha avec colère, l'accusa de souffler cette scélérate, et le menaça de le faire jeter à la Seine. Les docteurs, tremblants , se sauvèrent de Rouen, et la prison de Jeanne se referma à tous, même à Cauchon.

La soif de son supplice était si ardente, que le parti anglais tremblait que la maladie ne l'enlevât aux bourreaux. «Pour rien au monde, disait le « gardien de la tour, le roi ne voudrait qu'elle « mourût de mort naturelle. Jl l'a achetée assez cher (c pourvouloir qu'elle soit brûlée. Qu'on la guérisse « au plus vite! »

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L'évêque cependant s'introduisit de nouveau dans sa prison, et il lui exposa le danger de son àme, si elle mourait sans adopter le sentiment de l'Église, a II me semble, répondit-elle, que, vu la cf maladie que j'ai, je suis en grand péril de mort; a s'il en doit être ainsi, que Dieu fasse à son plaisir ce de moi! Je voudrais seulement avoir confession « de mes péchés, et terre sainte après ma mort. » On lui demanda s'il fallait faire prières et processions pour obtenir sa guérison : «Oui, dit-elle; (c j'aimerais bien que les bonnes âmes priassent « pour moi. )>

On revint sur l'accusation de suicide qu'on lui avait imputée au sujet d'une tentative désespérée d'évasion qu'elle avait faite pendant sa première captivité au château de Beaurevoir. Elle avoua que l'horreur de se sentir captive et désarmée pendant que son roi et les Français combattaient et versaient leur sang, avait égaré son âme ; qu'elle s'était précipitée du haut des créneaux dans le fossé, au risque d'y perdre la vie ; que, tombée de si haut et évanouie de sa chute, elle avait été reprise, et qu'en recouvrant ses sens elle avait senti sa faute et demandé pardon à Dieu.

Sa jeunesse la sauva d'une mort pour une autre mort. Ses forces renaissaient. Les injures, les outrages, la joie et les chants de ses geôliers lui annonçaient le jugement prochain et la condamnation

certaine. Trois soldats couchaient dans sa chambre. On parlait tout haut d'exercer sur elle les derniers outrages avant le supplice du feu. Jeanne tremblait en secret de ces outrages prémédités dans son cachot. Elle gardait avec vigilance ses vêtements d'homme de guerre, pour défendre jusqu'à la mort sa chasteté contre les complots nocturnes de ses gardiens. L'évêque lui faisait un crime de ce costume qui rappelait ses exploits. Il mettait au prix de ce changement d'habits la permission qu'elle sollicitait de prier du moins avec les fidèles, et d'assister au sacrifice du dimanche. Elle y consentit, à condition que les vêtements de femme qu'elle revêtirait seraient semblables à ceux des filles pudiques des bourgeoises de Rouen : une robe longue et serrée à la taille, dont les plis l'envelopperaient avec décence contre les outrages de ses profa';îateurs.

Pendant la semaine sainte et le jour de la résurrection du Christ , où toute la chrétienté s'associait à l'agonie de l'homme-Dieuetà la joie de sa rédemption, Jeanne sentit plus douloureusement sa solitude et sa séparation du troupeau des âmes. Le son des cloches joyeuses de Pâques résonna dans son cœur, comme une ironie qui contrastait avec son isolement et sa tristesse.

Cependant l'université de Paris, consultée sur les procès-verbaux de ses interrogatoires, l'avait

us JKANNt D'AHC.

déclarée possédée de Satan, impie envers sa famille, altérée du sang des fidèles.

Les légistes, (consultés de même, avaient restreint sa culpabilité au cas où elle s'obstinerait dans ses erreurs

L'inquisiteur et i'évêque de Beauvais lui-même, iutimidés au dernier moment par la clameur populaire qui commençait à s'apitoyer sur cette innocente, semblaient s'adouciret se contenter delà condamnation du repentir et de la captivité, au lieu de la mort. Ils firent une suprême tentative poui' arracher une apparence de désaveu de son obstination à la victime, pensant ainsi satisfaire à la fois le peuple par l'indulgence, les Anglais par la j^unition.

On arracha Jeanne, toute malade et tout affaiblie de corps, aux ténèbres de son pilier où elle languissait depuis quatre mois, pour la torturer en public dans son âme. On avait dressé deux écliafauds dans le cimetière de Saint-Ouen , derrière la basilique de ce nom. Le cardinal de Winchester, représentant le pouvoir royal des Anglais en France; Cauchon, représentant la servilité ambitieuse vendant son pays pour des honneurs; les juges, le clergé , les docteurs , les assessein^s , les prédicateurs de l'université, représentant la légalité au service de la force, étaient assis sur un de ces échafauds.

Jeanne, les chaînes aux pieds et aux luains, attachée à un j)oteau par une ceinture de fer, entourée

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de tabellions prêts à enregistrer ses paroles, et de ministres de la torture armés de leurs instruments de douleurs , prêts à lui arracher les faiblesses ou les cris de la nature, le bourreau avec sa charrette sous ses yeux, prêt à emporter son cadavre mutilé, étaient en face surl'autre échafaud.

Un peuple immense, superstitieux, frappé de cet appareil, partagé entre le respect pour les autorités civiles et religieuses, la crainte de l'étranger, l'horreur de cette prétendue magicienne, et la pitié pour cette jeune fille dont la beauté éclatait plus touchante sous l'ombre de la mort, frémissait sur la place et sur les toits. Un prédicateur célèbre du temps, Guillaume Érard , apostrophait Jeanne d'Arc, et s'efforçait de la ramener à un désaveu de ses er-

reurs^ et à la soumission complète à ce que l'Eglise déciderait des droits des deux compétiteurs. « O « noble maison de France , s'écriait-il , croyant ren- « forcer ainsi ses arguments par une invocation pa- « thétique à la race des Valois, ô noble maison de (c France qui fus toujours protectrice de ia foi, « comment as-tu été ainsi pervertie, de t'attacher à (c une hérétique schismatique? Oui, c'est de toi, a Jeanne, que je parle, ajouta-t-il en la foudroyant « du geste, c'est à toi que je dis que ton roi est « schismatique et hérétique! »

Jeanne, qui jusque-là avait écouté en silence et en humilité les injures qui ne tombaient que sur sa

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tète, ne put contenir son cœur en entendant outrrt* ger son Dauphin : « Par ma foi, sire, s'écria«-t-elle « en interrompant le prédicateur, je jure qu'il est le « plus noI)]e chrétien de tous les chrétiens, celui qui ce aime le mieux la foi et l'Eglise; et qu'il n'est rien de « ceque vous dites! » — Faites-la taire, cria l'évêque de Beauvais. Les huissiers lui imposèrent silence.

Alors l'évêque lui lut un modèle de rétractation à laquelle on la conjurait de se conformer. « Je veux « bien me soumettre au pape, dit Jeanne.» — Le pape est trop loin , dit l'évêque. — Eh bien ! qu'elle soit brûlée! cria le prédicateur.

Les huissiers, les bourreaux, le peuple, qui l'entouraient, la conjuraient de signer un acte dressé de soumission à l'Eglise , qui n'était qu'une rétractation de ses ignorances devant Dieu, sans rien désavouer de sa cause et de ses sentiments devant les hommes. « Eh bien! je signerai, » dit-elle.

Aces mots, une grande clameur de soulagement s'éleva de la foule. L'évêque de Beauvais demanda à Winchester ce qu'il devait faire: cdl faut, dit l'An- (cglais, l'admettre à la pénitence.» C'était lui octroyer la vie. Pendant que les courtisans de Winchester se querellaient avec l'évêque de Beauvais sur l'échafaud, prétendant qu'il avait favorisé l'accusée, et pendant que l'évêque les démentait avec colère, un secrétaire s'approcha de Jeanne, et lui présenta la plume pour signer la rétractation, qu'elle ne pouvait

lire. La pauvre fille rougit et sourit à sa propre ignorance, en roulant gaucliement la plume dans ses doigts qui maniaient si bien Tépée. Elle traça, sous la direction de l'huissier, un rond, et au milieu une croix, signature symbolique de son martyre. Puis on lui lut sa sentence de grâce, qui la condamnait à passer le reste de sa vie en prison , pour y déplorer ses péchés au pain de douleur et à Veau d'angoisse.

A ces mots, les partisans du règne anglais et les soldats de cette cause, trompés dans leur espoir de vengeance par une sentence qui leur paraissait une lâcheté , du moment qu'elle n'était pas la mort, murmurèrent, s'agitèrent, s'ameutèrent tumultueusement autour du tribunal; et, ramassant les pierres et les ossements du cimetière, les lancèrent sur l'échafaud contre le cardinal , l'évêquc, les juges et les docteurs: « Misérables prête très fainéants, vous trahissez le roi! » Mais les juges , pour échapper à cette grêle de pierres et pour traverser en sûreté la foule, disaient aux plus furieux : a Soyez tranquilles, nous la retrouverons « bien d'une autre façon ! a

Jeanne s'étonnait plus que de la mort, de la haine de ce peuple qu'elle aimait tant.

Elle rentra au château, poursuivie par les vociférations de la multitude. Elle y retrouva les fers, les pièges et les outrages de ses ennemis.

« Les affaires de notre roi tournent mal, dit le

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« coîiiiiiandimldiicliâteaii, Warwick: la fille ne sera « pas brûlée!»

On lui enleva pendant son sommeil ses habits de femme, qu'elle avait revêtus en signe d'obéissance sur récliaf'aud, et on la contraignit ainsi à reprendre ses habits d'homme, qui étaient à côté de son lit. A peine eut-elle revêtu par nécessité ce costume dont on faisait le siirne de son crime et de son obstination, qu'on appela févêque pour la surprendre en récidive. L'évêque la gourmanda rudement sur sa rechute après son abjuration. Elle protesta qu'elle n'avait rien abjuré que ses péchés, et qu'elle aimait mieux mourir, que de vivre ainsi rivée aux piliers de son cachot L'évêque de Beau vais, convaincu de la passion de son parti pour le suj^plice de cette fille, dont l'existence rappelait des défaites aux Anglais et des crimes aux Bourguignons, renonça à la disputer a Warwick. Il convainquit les sages et les docteurs de la nécessité de punir cette inq)énitente par la moi t. Les ecclésiastiques la livrèrent à la justice civile, chargée de l'application et de l'exécution de leur sentence, dont, comme Pilate, ils lavaient leurs mains. Cette sentence la conduisait au bûcher.

LU confesseur envoyé par l'évêque pénétra dans sa prison et lui annonça le prochain supplice. «Hé- « las! hélas!... s'écria-t-elle en étcjulant ses bras « autant tpie les chaînes lui j)ermettaient de les

a ouvrir, et en leii versant sa tête échevelée; faut- « il me traiter si horriblement et si cruellement , « que mon corps net et pur, qui ne fut jamais « souillé d'aucune tache ni corruption, soit tout à ce l'heure consumé et réduit en cendres! Ah! j'ai- « nierais mieux être décapitée sept fois, que d'être ce brûlée! Ah! j en appelle à Dieu, le grand juge, des « injustices et des tortures qu'on me fait endurer ! » L'âme se rattachait au corps au moment de le perdre dans le feu; la vie luttait avec la foi ; la femme réapparaissait dans le soldat.

On lui accorda comme dernière faveur la communion des inouranls dans son cachot. L'évêque assistait parmi les gens du château à ce secours des bourreaux de son âme. Elle l'aperçut, et lui dit avec un doux rej)roche : «Evêque, je meurs par vous!» Elle reconnut aussi parmi les assistants un des prédicateurs qui lui avait fait les admonitions avant le procès, et avec lequel elle avait contracté cette familiarité du prisonnier ejivers ceux qui les visitent : « Ah ! maître Pierre, lui dit-elle tout en larmes, « où serai-je ce soir ? »

On lui rendit les habillements de femme pour le supplice. On l'y conduisit sur une charrette, entre son confesseur et un huissier.

Un moijie charitable la suivit à pied, priant pour son âme, et représentant la dernière pitié au pied de l'échafaud. Il se nommait Isambart.

loi JKANNH M'AKC

li'histoire doit son nom à ceux qui savent aimer jusqu'à la mort, l.e fourbe Loyseleur, employé par rëvêqiie pour arracher à Jeanne ses secrets sous le semblant de la confession, monta avant le départ sur la charrette, |)ourobtenirde sa victime le pardon de sa trahison. Les Anglais eux-mêmes s'ameutèrent à la vue de ce traître, et le couvrirent de huées et de menaces. Versatilité naturelle aux foules, qui veulent bien frapj)er, mais non trahir. « O Rouen, « Rouen, disait-elle en se lamentant, est-ce donc « ici que je dois mourir.'^ )> Elle s'étonnait que le ciel la laissât mourir si jeune, avant qu'elle eût fini son œuvre, et que la France tout entière fut purgée pareHede ses oppresseurs ; elle attendait incertaine un miracle ou la mort, jusqu'au pied du bûcher.

L'évêque, l'inquisiteur, l'université, les docteurs, l'attendaient sur une estrade en face d'un monticule de plâtre, recouvert de bois sec préparé pour le sacrifice humain.

Quand le char se fut arrêté au pied de l'estrade: « Va en paix, Jeanne, lui dit, au nom des juges, le « prédicateur; l'Eglise ne peut plus te défendre, elle « t'abandonne au bras séculier! » Excuse cruelle de ceiixqui avaient jjrononcé le crime, et qui ne laissaient à d'autres que l'œuvre matérielle de la mort!

Jeanne alors s'agenouilla sur le char, non pour demander grâce de la vie aux juges qui la condamnaient, mais pour demander la grâce du paradis à l'évêque et aux prêtres qui la jetaient au feu. Elle joignit les mains, inclina la tête, et, s'adressant avec une naïve et pathétique ardeur tantôt à ses divins protecteurs dans le ciel , tantôt à ses bourreaux assis au-dessous d'elle sur l'échafaud, elfe invoqua leur assistance, leur compassion et leurs prières avec un accent si tendre et avec des sanglots de femme si entremêlés de déchirantes exclamations, qu'à la vue de cette jeunesse, de cette innocence, de cette beauté près de tomber en cendre, et à l'accent de cette plainte qui semblait sortir déjà de la flamme, les docteurs, les inquisiteurs, les huissiers, Winchester, l'évêque de Beauvais lui-même, fondirent en larmes, et qu'un certainnombre d'entre eux, ne pouvant soutenir cette figure et cette voix et se sentant évanouir de compassion, descendirent de l'échafaud et se perdirent isolés dans la foule. La mourante se confessa alors à haute voix des erreurs d'esprit ou des présomptions de cœur qu'elle avait pu avoir de bonne foi pendant sa mission sur la terre. Elle regretta peut-être d'avoir trop obéi à la voix intérieure, en forçant son oncle de la conduire à Vaucouleurs , au lieu d'obéir à la voix de sa mère et au génie obscur et tu tel aire du foyer. Elle vit de quel prix étaient l'héroïsme et la gloire,

et la maison et leverj^erde son père \\i\ ajjparnrent en contraste avec le biicher de Ronen.

Se repentit-elle de son dévouement à une inspiration glorieuse et à une patrie ingrate? I^es chroniques ne le disent pas; mais ses pleurs, ses lamentations, son acceptation de cœur et sa révolte des sens contre le supplice le laissent conclure. Elle fut plus touchante (pie si elle était restée impassible ; elle fut mortelle, elle fut femme, elle fut enfant devant le i'eu. J/a nature, la volonté et la mort, qui avaient lutté dans son Seigneur lui-même au jardin des Olives, luttèrent dans la jeune fille au pied du bûcher. I^a multitude assista au déchirement d'un corps et d'une âme. Ce cirque stupide et féroce eut le spectacle complet d'une agonie.

A la fin, Jeanne sentit le besoin de se raffermir par la vue du symbole du suprême sacrifice accepté par le Fils de l'homme pour l'homme. Elle implora la grâce de mourir du moins en embrassant une croix, syndîole de dernière communion avec l'Eglise qui la répudiait. On fut longtemps sourd à cette prière. Un Anglais cependant lui tendit deux branches de bois avec leur écorce, liées transversalement ])ar un nœud de corde, et formant l'image grossière de la croix. Elle la prit, la baisa, et, ouvrant sa chemise, elle la serra contre sa poitrine, comme pour faire pénétrer de plus près dans son cœur la vertu de ce signe.

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Le moine Isambart, attentif à ses moindres gestes, et qui vit son désir si mal satisfait, osa prendre sur lui un acte de généreuse audace, au risque de jDaraître impie dans sa compassion. Il courut avec l'huissier- massier à une église voisine de la place du Marché, et, prenant la croix de la paroisse à côté de l'autel, if la remit aux mains de Jeanne; véritable Simon de ce supplice.

Les bourreaux firent marcher la jeune fille vers le bûcher. Son confesseur y monta avec elle, en murmurant à son oreille de pieux encouragements. Son sang-froid ne l'avait pas abandonnée dans son désespoir. Le bourreau ayant mis le feu aux branches inférieures du bûcher, où elle était liée à un poteau : « Jésus ! s'écria-t-elle , retirez-vous , mon « père! Et quand la flamme m'enveloppera, élevez « la croix pour que je la voie en mourant, et dites- « moi de saintes paroles jusqu'à la fin. »

L'évêque de Beauvais, comme pour obtenir une suprême justification de son jugement par quelque accusation de la mourante contre elle-même, à l'approche des flammes s'approcha encore du bûcher.

ce Evêque, évêque, lui répéta seulement la pau- « vre fille, comme si cette voix fût déjà venue « d'un autre monde, je meurs par vous! »

Puis, regardant à travers ses larmes cette multitude avide du supplice de sa libératrice : ce O <c Rouen , dit-elle, j'ai peur que tu n'expies un

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« jour ma mort! w Ensuite elle pria à voi\ basse.

Un grand silence avait succède au tumulte d'une foule agitée. On eût dit que cette mer d'hommes se taisait, pour entendre le dernier soupir d'une vie qni allait s'exhaler. Un cri d'horreur et de douleur sortit du bûcher. C'était la flamme qui montait au vent, et qui s'attachait aux vêtements et aux cheveux de la victime. « De l'eau! de l'eau!» cria -t- elle, par un dernier instinct de la nature. Puis, entourée comme d'un vêtement par les flammes qui tourbillonnaient autour d'elle, elle ne proféra plus que quelques balbutiements confus et entrecoupés, entendus d'en bas par le confesseur et par Isambart, à travers le pétillement du bûcher. Elle laissa tomber enfin sa tête entourée de flammes sur sa poitrine, et dit, d'une. voix expirante : Jésus î

On n'entendit plus sa voix, et on ne retrouva qu'un peu de cendre. Winchester fit balayer cette cendre du bûcher à la Seine, pour qu'il ne restât rien sur la terre de France de l'esprit et du bras de cette fille des champs, qui la disputaient à la servitude.

Il se tromj)a: Jeanne d'Arc était morte, mais la France était sauvée !

Telle fut la vie de Jeanne d'Arc, l'inspirée, l'hé-

roine et la sainte du patriotisme français ; gloire, salut et honte de sa patrie tout à la fois. Le peuple, joour l'encadrer parmi les plus sublimes et les plus touchantes figures de l'histoire, n'a pas besoin d'accepter les imaginations enthousiastes de la multitude, ni les explications d'un autre temps. Le sol opprimé souffle son âme surune jeune fille; sa passion pour la liberté de son pays lui fait le don des miracles, don que la nature fait à toutes les grandes passions désintéressées. S'élançant des rangs du peuple, retenue par ses proches, entraînée par le dévouement, accueillie par la politique, déployée comme un drapeau par les chefs et par les combattants d'une cause perdue, déifiée par le vulgaire, victorieuse des ennemis, abandonnée du roi, des hommes et de son génie après son œuvre achevée, odieuse aux usurpateurs, vendue par l'ambition, jugée par des lâches, condamnée par ses frères, sacrifiée en holocauste aux étrangers, elle s'évanouit comme un météore, dans un sacrifice qui paraît aux uns une expiation, aux autres une assomption dans la mort. Tout semble miracle dans cette vie, et cependant le miracle, ce n'est ni sa voix, ni sa vision, ni son signe, ni son étendard, ni son épée: c'est elle-même. La force de son sentiment national est sa plus sûre révélation. Son triomphe atteste l'énergie de cette vertu en elle. »Sa mission n'est que l'explosion de cette foi pa-

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trioti(jue dans sa vie; elle en vit et elle en meurt, et elle s'élève à la victoire et au ciel sur la double flauinie de sou cutliousiasme et de son biH'her. An^e, femme, peuple, vierge, soldat, martyre, elle est IjuMuoirie du drapeau des camps, I image de la France popularisée par la beauté, sauvée par l'épée, survivant au martyre, et divinisée par la sainte superstition de la patrie.

LAMAirriNi:.

(Toute ipproduction on tiadii' tioii de cet oiivni};»'. ikmi autorisé»par l'auteur, sont interdites.)

Paris. — Typoftraphie de Firmiii Didot ît-brci', rue Jucob, 56.

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