SECONDE PARTIE
Le génie dans l'action est une inspiration du cœur; mais cette inspiration elle-même a besoin d'être servie par les circonstances. Quand ces circonstances extrêmes, qui produisent en nous cette tension de toutes nos facultés qu'on appelle génie, s'évanouissent ou se détendent, le génie lui-même paraît s'affaisser. Il n'est plus soutenu par ce qui rélevait au-dessus de l'homme ; et c'est alors qu'on dit des héros, des inspirés ou des prophètes : Dieu a cessé de parler en eux.
Telle était l'âme de Jeanne d'Arc après le sacre de Charles VÏI à Reims. Aussi un grand abattement et une fatale hésitation paraissent l'avoir saisie dès ce moment. Le roi, le peuple et l'armée, qu'elle
avait l'ait vaincre, voulaient qu'elle restât toujours leur [)ropliétesse, leur guide et leur miracle. Mais elle n'était j)lus qu'une faible femme égarée dans les cours et dans les camps, et sentait sa faiblesse sous son armure. Son cœur seul lui restait, toujours intrépide, mais non plus inspiré. Elle voulait faire parler un oracle qui n'avait plus ni divinité, ni langue, ni voix. On voit cet aveu naïf de l'état de son âme dans ses réponses à ses juges, au moment de son procès.
La France, non plus, n'avait plus besoin d'elle. liC réveil en sursaut du Dauphin par sa voix, ce prince, jeune et vaillant, arraché par une bergère aux bras de ses maîtresses, la délivrance miraculeuse d'Orléans, la défaite de Bedford dans les |)laines de la Beauce, la captivité ou la mort des chevaliers anglais les plus renommés, le fanatisme religieux et patrioti(|ue du peuple allumé par l'apparition, par la voix et par le bras d'une jeune fille, et prenant partout des exploits pour des miracles; toutes ces circonstances avaient soufflé l'espérance et le patriotisme sur la surface du pays, la terreur et l'hésitation dans le cœur des Bourguignons et des Anglais.
Le sol répudiait ou dévorait les ennemis; ils se sentaient enfin usurpateurs sur le trône, étrangers dans la patrie. Le sacre de Reims, ce couronnement réputé divin, qui faisait intervenir alors la
main de Dieu et le baume céleste pour juger la légitimité des princes, avait rendu au Dauphin non plus seulement l'amour, mais la religion du peuple. En défendant son roi, ce peuple croyait défendre désormais l'élu du ciel. Jeanne d'Arc avait été bien inspirée en le menant droit aux autels de Reims. Partout ailleurs , il n'aurait remporté qu'une victoire ou une ville; à Reims, il avait remporté un royaume et une divine autorité. La révolte contre lui devenait blasphème et impiété. Un politique consommé n'aurait pas mieux conseillé que cette ignorante.
De plus, comme il arrive toujours dans les revers, la division, la discorde, les rivalités, les récriminations mutuelles s'étaient introduites dans les conseils des Anglais et des Bourguignons. Le duc de Bourgogne, amolli par les prospérités et par les femmes, se contentait de venir de temps en temps de Flandre à Paris, pour étaler, comme Antoine après le meurtre de César, le sang de son père assassiné sous les yeux des Parisiens, et pour recueillir les vaines popularités d'une multitude plus tumultueuse que dévouée.
Le duc de Bedford , régent de France pour le roi d'Angleterre Henri VI, et le cardinal de Winchester, souverain de l'Angleterre sous ce roi enfant, se haïssaient et se desservaient mutuelle ment, en ayant l'apparence de s'entendre et de se
soutenir. Le cardinal , alarmé cependant des re-
H 6 JDANNE D'ARC,
vers trop houleux deBedlbicl, amenait à Paris uiic nouvelle armée. Le duc de Bedford tremblait (ians Paris. Toutes les villes et toutes les provinces environnantes tombaient devant les forces croissantes du roi de France; et l'étendard de Jeanne, déployé sous les murs des places assiégées, suffisait pour les ouvrir à Charles. La superstition du peuple croyait voir voltiger autour de cet étendard des étincelles de flamme, rayonnement des puissances célestes qui entouraient l'envoyée de Dieu.
Son humilité ne s'exaltait point au sein de ces triomphes, ni sa chasteté ne se ternissait dans ces camps. Chaque soir, disent les chroniques, « elle « allait prendre son logis dans la maison de la femme « la plus honnêtement famée du lieu, et souvent « même couchait dans son lit. Elle passait la nuit ses « armes sous la main, et à demi vêtue de ses habil- « lements d'homme de guerre, afin de mieux pro- « téger sa pudeur. »
Elle ne s'enorgueillissait aucunement des honneurs qu'on lui rendait. « Ce que je fais, disait-elle « sans cesse au peuple superstitieux, n'est pas mira- « cle de moi, mais ministère qui m'est commandé: « c'estpourquoijesuis soutenue. Nebaisez point mes « habits ou mes armes comme prodiges, mais comme « instruments des grâces de Dieu. »
Après quelques manœuvres des Français et des Anglais autour de Paris pour en tenter la route ou pour la fermer, le roi s'avança jusqu'à Saint-Denis, et le duc de Bedford se hâta de s'enfermer dans la ville, ]jO(ir la défendre à la fois contre l'assaut du roi et contre la mobilité du peuple.
Le duc de Bourgogne, commeiiçaiit à pressentir où allait la victoire, et redoutant moins, pour sa politique, un roi, son parent, dans Paris, que la puissance anglaise assise sur les deux, rives de la Manche, à côté de ses Flandres, commençait à négocier secrètement a\ ec Charles VIL Jeanne d'Arc, consultée sur ces négociations, les encourageait de tous ses efforts. I^es lettres qu'elle dictait pour le duc de Bourgogne ne respiraient que la paix, le pardon réciproque, et l'union de tous îes membres de la famille française contre l'étransrer. Son cœur, qui savait rendre de si bons secours aux hommes d'armes, la rendait maintenant de meilleur conseil aux politiques. La sagesse transpire dans chacun de ses mots. On ne peut révoquer en doute l'influence conciliatrice de ses lettres sur le duc de Bourgogne. Elle n'excluait même pas les Anglais de sa tolérance et de son désir de paix. Elle n'injurie pas les ennemis du roi, elle les conjure.
lis JEANNK D'AHC.
Sa charité dans les paroles égale son intrépidité dans le combat.
Elle pressait le roi d'attaquer Paris, prenant son désir pour une lumière, et son impatience pour une inspiration. Les généraux résistaient encore. Elle les entraîna, malgré eux, jusqu'au faubourg de La Chapelle Saint-Denis. Elle s'y logea avec l'avantgarde commandée par le duc d'Alencon, par le maréchal de Raiz, par le maréchal de Boussac, par le comte de Vendôme et le sire d'Albes. Elle fit camper l'armée dans les villages en face des portes du nord de la capitale.
Mais le peuple, contenu par l'armée de Bedford, par le parlement et par la bourgeoisie, trop compromise avec les Anglais et les Bourguignons pour ne pas craindre la vengeance du roi, ne s'émut que pour défendre les étrangers qui asservissaient la capitale et le trône. L'esprit de sédition, entretenu par Isabeau, les Armagnacs et les factions pendant tant d'années, avait éteint la nationalité dans l'âme de cette ville inconstante. On ferma les portes, on inonda les fossés, on entassa les pavés sur les créneaux, on viola les dépôts publics pour solder les troupes; on répandit le bruit que le roi et sa magicienne avaient juré de faire passer la charrue sur les ruines de la capitale.
Jeanne, informée de ces rumeurs, s'efforçait de les démentir par la discipline qu'elle maintenait
dans les troupes du roi. Indignée un jour des scandales donnés par quelques soldats qui voulaient attenter à l'honneur d'une fille des champs, elle frappa un des coupables sur la cuirasse, du plat de son épée, avec une si sainte colère, que l'épée se brisa en deux tronçons. C'était l'épée miraculeuse qui avait opéré tant de prodiges dans sa main: funeste présage ! he roi la gronda, Jeanne elle-même pleura son épée.
« JMais, disait-elle, elle préférait néanmoins son « étendard blanc et sa petite hache d'armes; car elle « ne frappait jamais pour tuer, mais pour vaincre, (c et le sang d'un ennemi ne souilla jamais ses ar- (c mes. » Elle s'attribuait à elle-même, prêtresse de la délivrance de sa patrie, cette loi du sacerdoce qui répugne au sang; toujours femme, même au milieu des guerriers.
Après une semaine d'inutile attente, Jeanne fit donner l'assaut aux remparts, du sommet de cette petite colline couverte aujourd'hui de rues, d'édifices et de temples^ qui a gardé le nom de butte des Moulins. Elle franchit, avec le duc d'Alençon et les généraux , le premier fossé sous le feu de la ville. Parvenue au bord du second, et exposée presque seule aux traits des remparts, elle sondait la profondeur de l'eau et la vase du bout de sa lance, et faisait combler le fossé de fascines par les soldats, tout en agitant sa bannière et en criant à la
ville rebelle de se rendre, (juaiid une flèche lui traversa la jambe, et la jeta évanouie sur un monceau (le morts et de blessés.
On la transporta sur le revers de la berge du fossé, oîi les flèches et les feux passaient par-dessus sa tète, et on l'étendlt sur l'herbe pour arracher la flèche de la blessure. Elle retrouva la voix et le geste pour encourager les siens à l'assaut. Les vaillants chevaliers la suppliaient en vain de se laisser rapporter au camp, les flèches et les boulets labouraient en vain la terre autour d'elle, les fossés se comblaient en vain de cadavres, elle s'obstinait à la victoire ou la mort. On eut dit que c'était le dernier assaut qu'elle donnait elle-même à sa fortune. Le duc d'Alençon, tremblant de perdre en elle l'âme et la foi de l'armée, fut forcé d'accourir lui-même, et de l'enlever dans les bras de ses soldats du chanq) du carnage oii elle voulait mourir. La nuit couvrait les murs et la plaine. Les généraux du roi firent silencieusement retirer les troupes. Pour dérober leurs pertes aux regards des Parisiens au retour du jour, ils relevèrent les morts des bords du fossé. Ils les entassèrent comme dans un bûcher dans la grange de la ferme des Mathurins, et ils les brûlèrent pendant les ténèbres, pour ne laisser que de la cendre aux Anglais.
Ce revers, confondant avec tant d'éclat les prophéties de.Teanne d'Arc, fut le premier démenti du
ciel à son esprit divinatoire, et la première atteinte au prestige populaire de son infaillibilité. Elle commença elle-même à douter d'elle-même. Son esprit chancela avec sa fortune. Elle s'humilia devant Dieu et. devant le roi, et, renonçant à la guerre, elle suspendit son armure blanche et son épée sur le tombeau de saint Denis, dans la basilique. Mais le roi et les chevaliers la supplièrent tellement de les reprendre, et s'accusèrent tellement eux-mêmes des fautes qui avaient déconcerté ses prophéties, qu'elle eut la faiblesse de les revêtir encore par complaisance pour l'armée, et de continuer à insj)ireret à condiattre, quand le souffle n'inspirait plus et quand l'esprit ne combattait plus en elle.
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L'armée se dissémina après l'entreprise malheureuse sur Paris; des trêves se conclurent pour donner du temps aux négociations. Jeanne s'en alla en Normandie, pour aicler le duc d'Alençon à reconquérir son apanage personnel sur les Anglais. Le sire d'Albret la requit ensuite d'aller guerroyer avec lui à Bourges. Elle fit des prodiges au siège de Saint-Pierre-le-Moûtier. Elle retrouva son génie inspirateur dans la fumée de l'assaut. Presque seule sur le revers du fossé, et abandonnée des siens, elle combattait encore. — Son fidèle écuyer Daulon lui
criait en vain : « Que faites-vous, Jeanne? vous êtes « seule! — JNon, dit-elle en montrant du geste l'es- « )3ace vide et le ciel, j'ai cinquante mille hommes! w Et, continuant à raj)peler les soldats découragés et à leur faire honte de leur découragement devant son audace, elle les ramena aux murs, et les escalada victorieusement à leur tête.
A la reprise des hostilités entre Charles VII et les Anglais, elle ramena au roi une armée, sous les murs de Paris. Détrompée des négociations, elle lui dit cette fois que « la paix était au bout de sa lance. » Elle rompit plusieurs corps de Bourguignons et d'Anglais, et s'enferma dans Compiègne pour le défendre, comme Orléans, contre le duc de Bourgogne. Le sort des Français y luttait, comme dans un champ clos, contre la fortune des deux armées d'Angleterre et de Flandre.
Un homme intrépide et féroce, Guillaume de Flavy, commandait la ville. La rumeur des temps l'accusait d'animosité ou de dédain contre l'héroïne populaire des camps.
Jeanne avait promis de sauver la ville. Dans une des premières sorties de la garnison contre les assiégeants, elle combattit avec sa première audace contre les troupes de Montgoniery et le sire de Luxembourg. Deux fois repoussée, elle ramena deux fois la victoire à son étendard. A la fin de la journée, les Anglais et les Bourguignons réunis, et concentrant
LE CIVILISATEUR. I2j
tous leurs ef torts sur la poignée de chevaliers qui Ici; touraient, s'attachèrent à elle seule, comme à la seule âme de leurs ennemis et au seul mobile de leur défaite. Cernée et poursuivie au milieu des siens, elle se sacrifia pour sauver ceux qui s'étaient confiés à elle. Pendant qu'ils passaient le pont-levis pour rentrer dans Compiègne , elle resta la dernière exposée aux coups des Anglais et combattant pour le salut de tous. Au moment où elle lançait son cheval sur le pont-levis pour s'abriter la dernière derrière les murs, le pont se leva, et lui ferma le passage. Saisie par ses vêtements et précipitée de son cheval, elle se releva pour combattre encore ; mais, entourée et désarmée par la masse croissante de ses ennemis, elle se rendit prisonnière à Lionel, bâtard de Vendôme, et fut conduite au sire de Luxembourg, général du duc de Bourgogne.
Aucune victoire ne valait, aux yeux des Anglais et des Bourguignons, la dépouille que le hasard ou la trahison venait de leur livrer. Jeanne était, à leurs y eux, le génie sauveur de la France et de Charles VIL Ils croyaient, en la tenant, tenir son trône.
Le duc de Bourgogne accourut lui-même pour s'assurer de son triomphe en contemplant sa captive. Il l'entretint en secret dans la chambre où on l'avait enfermée. Le canon des camps et le Te Deum des cathédrales célébrèrent à l'instant la prise de Jeanne d'Arc dans toutes les villes et dans toutes