LE COLONEL, RENÉ
RENÉ, d'un ton très dégagé.
Vous m'avez peut-être attendu pour déjeuner, mon père? Je le regrette... Je suis resté à la ville
LE CLAIRON ! IQ
pour lire les télégrammes, au fur et à mesure qu'ils étaient affichés à la porte de la mairie. Les nouvelles sont si importantes... Vous comprenez?
LE COLONEL, la main sur le dossier du fauteuil.
Oui. (Voix brève.) Ces nouvelles, sont? RENÉ, légèrement.
Oh ! Ce que je prévoyais... Déchéance de l'Empereur... Proclamation de la République, et nomination d'un gouvernement provisoire.
LE COLONEL, s'assejant dans le fauteuil.
Et la régence de l'Impératrice ?
RENÉ, riant.
Emportée dans le tourbillon la régence ; c'est un bouleversement complet. Aussi, n'ai-je pas perdu de temps... Vous savez que je faisais partie d'un Comité de jeunes avocats, dont quelques-uns sont apparentés avec des députés de l'opposition. J'ai donc envoyé un télégramme à notre président pour le prévenir de mon arrivée à Paris, et pour lui dire que, soit pour une sous-préfecture, soit pour un siège de député, dans notre région, je me portais candidat. (Avec importance.) Dans les circonstances graves où nous sommes, les convoitises vont être nombreuses, il importe de ne pas se laisser oublier... (Changeant de ton.) Vous m'approuvez, n'est-ce pas, mon père ?
LE COLONEL, le coude appuyé sur la table, le regardant.
Va toujours...
RENÉ, avec vivacité.
Votre carrière vous rattachait au régime tombé, mais, moi, pour qui vous n'avez jamais rien voulu demander, je suis libre envers lui. J'ai manœuvré, ici, dans le pays, assez habilement pour me faire une petite popularité, sans blesser aucun parti ; j'ai donc mes coudées franches, et je vais pouvoir enfin recueillir le fruit de mes peines.
LE COLONEL, S8 pcissant la main sur le front, voix brisée.
Ah!...
Un silence.
RENÉ, étonné.
Mais... Vous ne me dites rien ? Y a-t-il donc quelque chose dans mon plan que vous désapprouviez, mon père ?
LE COLONEL, 56 Icvant brusquement, avec éclat.
Dans ton plan... malheureux? Tout!... tout... Entends-tu bien ? C'est celui d'un indigne...
RENÉ, révolté.
D'un indigne?... Mais...
LE COLONEL, touchant de son doigt tendu la poitrine de René.
Qu'as-tu donc, là ? A la place du cœur, que rien ne frissonne en toi à cette heiu'e effroyable ?
RENÉ, reculant.
Moi ?
LE COLONEL, avcc éclat.
Oui... toi ... ? Pour qui nos désastres, notre honte, le péril de notre pays, te paraissent, tout simplement, former le marche-pied qui va te conduire à la fortune ?
RENÉ, avec irritation.
Mais, mon père !
LE COLONEL, l interrompant, ton solennel.
Ainsi, pour toi, six batailles perdues, Strasbourg bombardé, notre armée prisonnière, ou en déroute, des morts jonchant le sol de notre pays envahi, tout cela, ne sont que des incidents,., favorables, qui vont enfin te permettre d'atteindre au but d'ambitions, soigneusement dissimulées jusqu'ici.
RENÉ, avec un haussement d'épaules.
Oh ! . . . dissimulées . . .
LE COLONEL, comme s'il ne l'avait pas entendu.
Et, tandis que ce lamentable troupeau de 86 ooo hommes, hvrés, sans coup férir, à un ennemi implacable, va s'en aller mourir à petit feu de misère et de rage dans quelques citadelles allemandes... Mon fils, à moi, un soldat ! à force d'intrigues et de souplesse réussira à emporter de haute lutte, le frac brodé d'un sous-préfet, ou l'écharpe soyeuse du député beau parleur.
RENÉ, avec colère.
Je vous ai laissé dire, par respect, mon père... Mais, j'ai le droit de me défendre, à la fin, et j'en
userai ! Votre exaspéralion, je la comprends ; vous soldat, vous ne considérez le patriotisme que d'une façon, je le sais-. Ef pourtant, ne peut-on pas servir utilement la patrie autrement que dans le rang ? Qui vous dit que, dans ces posles que j'ambitionne, je ne réclamerai pas l'un des plus périlleux, et que je ne consacrerai pas toutes mes forces à seconder l'élan des défenseurs de notre pays ?
LE COLONEL, vivemeut.
Qui me l'a dit ? Mais, toi-même. Malheureux ! Y avait-il dans ta pensée autre chose que d'ambitieux désirs, alors, qu'avec tant d'inconscience, tu m'exposait ton plan?... [Répondant à un geste de dénégation de René, très grave.) N'ajoute donc pas le mensonge, l'odieuse duplicité, à ta coupable indifférence... fais un salutaire retour sur toi-même ; tu comprendras alors ta faute.
RENÉ, avec orgueil.
Quoi que vous en pensiez, je ne suis pas si coupable... Que mon amour pour la patrie se manifeste autrement que le vôtre, mon père, soit ! Pour cela, en est-il moins grand et moins sincère? Non ! (Avec fierté.) Voilà ce que je saurai bien vous prouver, un jour...
LE COLONEL, ovcc force.
Un jour? Non!... {Geste énergique.) Dès ce soir-même !
RENÉ, surpris.
Ce soir ! Que voulez-vous dire ?
LE COLONEL, lui mettant la main sur Vépaule.
Ecoute : En ton absence, j'ai reçu pour toi une députation des jeunes gens d'ici, décidés à partir ce soir pour Bar-le-Duc, afin de se mettre à la disposition du Préfet pour être incorporés dans l'armée.
RENÉ, awc inquiétude.
Eh bien ?
LE COLONEL, l'examinant avec intention.
Ils venaient pour te dire, au nom de leurs camarades, qu'ils t'avaient réservés, le grand honneur d'être chef, et leur porte-parole...
RENÉ, irrité.
Moil... moi...
LE COLONEL, uvec forcB.
Oui... toi ! Il y a quelques mois, devant tous, tu as juré vouloir sacrifier ta vie, s'il le fallait un jour, pour sauver la patrie menacée... Pas un d'eux, n'a douté un instant, qu'à l'heure du péril, tu ne fu^es prêt à tenir ce serment.
RENÉ, exaspéré.
Ils sont fous !... Qu'irais-je faire avec eux, moi?
LE COLONEL, très dignc.
Ton devoir ! ...
RENÉ, avec un geste de rage.
Ah...
// se jette sur la chaise à gauche, et reste immobile le coude sur la petite table, et la tête à moitié cachée par sa main,
LE COLONEL, avec douleur.
Ah! ils sont fous?... Oui... fous, comme tous ceux, qui mettent au-dessus des jouissances, le respect d'une promesse faite, et le désintéressement... De pauvres fous, ignorants et naïfs, qui, pour servir leur pays, vont laisser, l'un, une vieille mère, l'autre, une fiancée ; celui-ci même, une femme aimée et un tout petit enfant... Pourtant, aucun d'eux n'hésitera... (Tout en parlant > il se rapproche de René, avec un ton martial.) Et, dans quelques heures, quand les notes retentissantes du clairon se feront entendre dans le pays, les uns après les autres, les volontaires quitteront leurs maisons pour se mettre en rang, puis ils viendront ici.
RENÉ, voix entrecoupée.
Ici?
LE COLONEL, faisant un signe de tête.
Oui. Ici... (Mettant avec autorité la main sur l'épaule de René, lentement.) Que faudra-t-il leur dire ?
RENÉ, se dégageant, se lève, très nerveux.
Je le saurai... ce soir, mon père... En parlant d'une fiancée, vous m'avez fait souvenir que j'en avais une, moi aussi... avant de prendre, une résolution aussi grave, que celle que vous voulez m'im-
poser, c'est pour moi un devoir de consulter Cécile, et...
LE coLOAEL, l'interrompant avec indignation.
Voilà que pour te dérober à ton serment, tu cherches à t'abriter derrière la craintive tendresse d'une jeune fille, maintenant ? Eh bien , soit 1 Nos femmes en France, ont le cœur courageux... Peut-être cette douce enfant t'enseignera-t-elle, ton devoir? Va donc nte!... (Avec intention.) J'ai encore assez de confiance en toi pour espérer que tu ne chercheras pas, par la fuite, à te soustraire lâchement à la résolution que j'ai le devoir d'exiger de toi.
RETVÉ, se révoltant.
Lâchement ?
LE COLONEL, avcc amertume.
C'est vrai !... Il s'en faut de quelques heures que j'aie le droit de parler ainsi... Va !...
René fait un geste de protestation, puis sort rapidement par le fond.